D'un corps à l'autre, ça parle sans mots

Les traducteurs du tome IV des œuvres psychanalytiques de Ferenczi étaient Judith Dupont, Bernard This et Pierre Sabourin. Interviewés par Roger Gentils, voici ce que dit Judith Dupont dans un article de la « quinzaine littéraire » paru en 1982 et que j'ai trouvé à l'espace Thalassa Ferenczi :

«  C'est souvent Ferenczi, lui-même, qui se mettait en cause, comme personne ne le faisait à l'époque. Il descendait vraiment de son fauteuil et (ça semble une évidence mais ça n'en est pas une), il écoutait le patient. Et entre la théorie et le patient, il choisissait de croire le patient. La plupart d'entre nous encore, écoutent avec une grille théorique, et collectent ce qui veut bien entrer dedans ».

Comme vous l'avez lu ou entendu, la recherche contemporaine s'intéresse de plus en plus à cette approche non verbale d'un corps à l'autre et de deux psychismes au travail en séance.

Dans cet interview, plus loin, Pierre Sabourin précise : « Le problème, ce n'est pas de dire, de parler ou de faire, mais plutôt de constituer une atmosphère, un climat, une ambiance qui va permettre à ce genre d'événement de surgir. »

En tant que mode de communication, l'odeur est non verbale, archaïque et symbiotique. On va voir comment ce mode de communication a été un passage décisif pour entendre et libérer de la psyché aliénée, enlisée, bloquée.

Je vous présente deux séances d'une psychanalyse qui s'est déroulée quand j'étais jeune psychanalyste. Je recevais Mme D. depuis trois ans, elle avait quarante ans. Elle avait un symptôme d'apparence banal et qui ne semblait pas l'inquiéter, la perte de l'odorat et du goût quand elle était enfant. Elle l'a maintenant un peu retrouvé, probablement grâce au fait d'avoir fait des découvertes importantes. Si elle avait vécu à Vienne en début des années 1895 et rencontré le couple Freud-Fliess, cette dame aurait tout à fait pu être une Emma Eckstein, opérée par Fliess. Mme D. me permet de vous dire quelques mots sur le flair, jusqu'à la reconnaissance de l'odeur, d'un moment marquant de son passé, que nous avons retrouvé ensemble. C'est elle, qui, deux ans plus tôt, m'a conduit à lire pour la première fois, la rancœur de l'hystérique de Masud Khan. Si l'espace du rêve restait pour elle à conquérir, elle connaissait bien les cauchemars par la violence de ses réveils, mais pas par leur contenu dont elle n'avait aucun souvenir. Mme D. est aujourd'hui encore un médecin connu dans sa spécialité, elle vit maintenant une bonne partie de son temps à l'étranger et nous avons maintenu un lien pendant quelques années où elle venait me saluer tous les trois ou quatre ans, puis plus. Donc, elle avait entendu parler de moi complètement par hasard, par quelqu'un que j'avais reçu dans un service de médecine pour tentatives de suicide, mais elle ne faisait à l'époque aucun rapprochement avec ce qu'elle allait venir déposer chez moi. Mme D. savait que j'étais très jeune, complètement inconnue et je crois que ça lui convenait bien.

Enfant, elle vivait en province dans un appartement voisin de celui de ses grands-parents. Son père était souvent absent. Sa mère avait un jeune amant, qui avait séduit Mme D. pendant son adolescence. A cette époque-là, et malgré la plainte, elle n'avait pas conscience de l'abus sexuel. Elle décrivait encore la tendresse, et avec excitation, le plaisir que lui avait donné l'amant de sa mère notamment en la caressant avec une plume, dans sa chambre. Une fois encore, lors de cette séance, elle répétait le même souvenir. Je remarquais que l'excitation qu'elle cherchait à provoquer n'était plus opérante. Jusqu'à ce jour son récit me laissait chaque fois démunie, sans idées, sans pensées, tellement l'excitation était présente et faisait écran à bien d'autres choses. Lors de cette séance, mon regard a accroché le rideau de lamelles de bois qui fermait l'accès à ma cuisine et qui me faisait face, juste derrière son fauteuil. Là, ce jour-là, une représentation me vint : j'imaginais ce même rideau de lamelles de bois devant la fenêtre de sa chambre, chambre aux couleurs chaudes, empreintes de parfums orientaux entêtants, un peu anesthésiants. Cette fois une force très particulière m'a saisie, alors que mon regard accrochait ce rideau de lamelles de bois. Une force qui me poussait à me désolidariser de ce qu'elle disait, il fallait que je m'enfuie, c'était devenu insupportable. J'ai eu le sentiment, dont la culpabilité m'est apparue plus tard, de laisser tomber Mme D. avec cet homme qui lui ramenait sa mère dans son lit. Tout c'est passé, comme si bien malgré moi, j'étais allée faire un tour ; comme si seulement. Vous comprendrez plus tard que rien ne ce serait passé, si pour une raison ou pour une autre, je n'avais pas effectué ce décollement. Me voilà partie dans une rêverie. Je fixais et traversais le rideau de lamelles de bois, je me sentais guidée vers ma cuisine, hypnotisée. Pour y trouver un élan vivifiant, avec un sentiment de joie. Ah ! Une belle cuisine, avec de très beaux meubles que nous avions montés cette année-là et dont j'étais très fière. Je pensais à un nouveau meuble que j'avais le projet d'installer du côté de la gazinière. La gazinière très classique, ancien modèle, sur lequel ma rêverie s'attardait longuement sans comprendre pourquoi, sans mots ni émotions particulières, cependant la joie m'avait quittée, les quatre bruleurs que j'imaginais sans flammes et le couvercle blanc relevé contre le mur, avec une légère tache jaunie sur l'intérieur de ce couvercle, jauni par les cuissons, une tache que je ne parvenais pas à nettoyer correctement, une tache qui résistait.

J'étais sur cette trace, cette tache quand je suis sortie de ma rêverie, et donc de ma cuisine. Mme D. parlait encore de cet homme, amant-mère, qu'elle appelait par son prénom, disons V. et des taches, des traces de celui-ci. Puis, après un long silence et au moment de la fin de la séance, elle me rappelait à nouveau, pour m'en avoir souvent parlé au cours des années précédentes, avoir vécu des choses qu'elle estimait beaucoup plus graves que cela, bien avant d'avoir été séduite par l'amant de sa mère, comme la mort de sa sœur ainée, de deux ans et demi plus âgée qu'elle, dans un accident de vélo. Elle devait avoir 11 ans.

Je raccompagnais comme d'habitude Mme D. à la porte. Sur le pallier, elle me dit combien elle avait été très angoissée pour venir, oppressée. Elle étouffait en bas de l'escalier. La porte refermée, je me sentais épuisée et d'un seul coup les jambes coupées.

Il ne suffit pas de fermer la porte : je restais captivée, envoutée par ma cuisine vers laquelle je me dirigeais immédiatement après la séance, recherchant sans doute, la joie éprouvée plus tôt devant les meubles fraîchement installés, le projet d'y confectionner des petits plats, la vie que dégageait cet endroit. Dès que j'ai enroulé les rideaux de lamelles de bois pour la découvrir, une odeur de gaz m'a alertée. J'ai vérifié le robinet de gaz, il était fermé, j'ai ouvert les fenêtres, puis je me suis allongée un petit peu, l'odeur persistait. Alors j'ai appelé les services de sécurité du gaz. Je ne me sentais pas seulement anesthésiée, comme je l'avais déjà ressenti un peu plus tôt pendant la séance-rêverie, mais je ne parvenais pas à sortir pour les attendre dehors. Je me sentais trop paralysée, tétanisée, angoissée. Ils sont arrivés très rapidement et n'ont rien senti ni rien trouvé d'anormal ni sur, ni autour des tuyaux de conduits de gaz. J'avais mal à la tête ; Mme D. se plaignait plutôt de violentes migraines, pas de maux de tête. L'odeur persistait encore un peu après leur départ. Je me suis décidée à faire l'effort de m'extirper de cette ankylose et je ressentais le besoin de sortir prendre l'air et marcher un peu, me refaire une santé, bouger, voir autre chose, j'habitais très près du parc Montsouris. La marche puis le footing m'ont fait le plus grand bien et j'avais le sentiment de me retrouver. Évidement, il ne subsistait plus la moindre odeur de gaz au retour de mon footing. En regardant les meubles de cuisine, au retour, je réalisais le nom de leur marque étaient : « Lapeyre ». La paire : les deux sœurs mais aussi elle et moi, j'ai pris quelques notes au sujet de cette association et de la séance, puis finalement, ne comprenant pas ce qui s'était passé, j'ai refoulé l'ensemble de cet épisode, y compris l'hallucination olfactive, jusqu'à la séance suivante.

Quand Mme D. s'est présentée à la séance d'après, elle a tout de suite repris ce qu'elle disait sur le pallier en partant, la fois précédente, qu'avant d'arriver, elle avait été très angoissée, plus encore que d'habitude. Elle s'était vue parler de son histoire avec V. comme une recherche effrénée de soulagement de ses tensions insupportables et de son angoisse majeure, puis elle m'apprends (!) que, après la séance, elle est repartie sur ses deux jambes, solide, et surtout le souffle libre (souvenez vous qu'après cette séance tandis que son souffle se libérait, le mien était bien embarrassé). C'était comme si quelque chose était mort et que quelque chose était en train de naître, disait-elle. Elle avait de bonnes nouvelles, elle avait travaillé avec concentration, elle s'était sentie présente à ce qu'elle entendait et à ce qu'elle faisait, ce qui était inhabituel chez elle. Elle avait le sentiment d'avoir fait moins de cauchemars et surtout son angoisse était tombée, un événement. S'ensuivit un silence. Elle souhaitait parler, disait-elle, de ce qui s'était passé pour elle pendant la séance précédente. Elle avait été traversée par un souvenir terrible qui lui était revenu, d'un seul coup . Se rendant compte que ce souvenir était constamment là, quelque part en elle, comme une image particulièrement floue et aux couleurs froides. L'image demeurait encore indistincte mais elle était restée consciente à son esprit jusqu'à cette séance. Elle ne savait pas pourquoi elle ne m'en avait pas parlé. Il s'agissait de sa mère, il s'agissait de sa mère qui avait décidé de se suicider, elle s'était enfermée avec ses deux filles dans la cuisine, là, elle avait fermé la porte, obstrué toutes les ouvertures autour de cette porte, avait ouvert le gaz et attendu. Avec quelques mots à ses filles, sur l'importance de rester toutes les trois ensemble, de ne jamais se quitter. Les fillettes étaient très jeunes, elles n'avaient pas une dizaine d'années, la paire de filles collées à leur mère ne pensaient plus. Elles attendaient avec elle. Au moment où elle me parlait, elle disait être effarée devant cette passivité, devant sa mise à mort à elle et à sa sœur, la symbiose avait aboutit à l'assujettissement. Elle vivait un cauchemar dans lequel, elle aurait voulu bouger, s'enfuir mais elle se sentait paralysée là avec sa sœur ; comme j'avais été paralysée moi-même dans ma cuisine, après son départ de la séance précédente. Elle parlait au présent et semblait coincée dans le fauteuil, en proie à l'angoisse paralysante. Comment auraient-elles réagi si le grand père maternel n'était pas venu ? se demandait-elle. Elle réalisait qu'elles auraient dû refuser. Qu'elle, Mme D., elle aurait pu, comme on le dit souvent après un choc : « j'aurais dû, j'aurais pu », enfin : «  j'aurais dû refuser à corps et à cris »… j'ai entendu : corps. La superposition, tandis qu'elle parlait de V., elle pensait à cette scène. Dans ces deux cas, elle n'avait pas pu refuser. Cependant, je n'interprétais pas : V. pouvait attendre un peu.

Elles étaient déjà suffisamment asphyxiées pour que le grand-père appelle les secours. Il ne devait pas passer chez elles ce jour-là mais le lendemain seulement. En entrant dans la maison, il avait senti l'odeur du gaz, avait forcé et ouvert la porte de la cuisine, fermé le gaz et appelé les secours. J'étais entre autres places à celle de ce grand-père. En faisant déplacer un employé des services de sécurité du gaz, je mettais, à mon insu, cette situation en scène.

Je lui restituais ce qui m'était arrivé pendant la séance, comment je m'étais sentie guidée vers la cuisine puis mon retour dans la pièce où nous nous trouvions maintenant. Enfin, après l'avoir accompagné à la porte, l'après séance : l'odeur de gaz, la paralysie, l'incompréhension, la sensation d'être à côté de moi, la promenade, le retour à moi, à la sensation d'être soi, le refoulement.

Mme D., sans doute touchée par la restitution, a eu le sentiment que je lui offrais quelque chose de précieux ; du coup, elle souhaitait me restituer à son tour comment elle avait vécu la séance pendant laquelle elle apprenait qu'en rêverie j'étais dans ma cuisine. Elle avait eu le sentiment que mon regard était particulier, elle avait pensé que j'étais en train de me représenter non seulement la scène érotique de ses plaisirs avec V., mais que mon regard présent-absent, semblait dépasser les deux amants en question pour aller vers autre chose… Une autre scène. Après la séance, elle s'était demandé où je pouvais être tout en étant là.

Comme vous le savez maintenant, j'étais à mon insu en train de passer à travers les rideaux de lamelles de bois de sa chambre, eux-mêmes intriqués et confondus, avec ceux de ma cuisine pour aller y aménager sa cuisine. Pendant ce temps, Mme D. parlait de V., et, en superposition, elle visualisait la tentative de suicide de sa mère, sa mise à mort ainsi que celle de sa sœur, toutefois sans pouvoir le penser, sans représentations de mots et sans affects, elle était clivée par l'horreur de la situation. Elle a eu, néanmoins, accès à une image floue, muette et bien évidemment inodore. Je dirais qu'elle a eu accès à une représentation intermédiaire, comme entre le rêve et l'état de veille. C'est probablement arrivé grâce au retournement qui s'était opéré lors de cette séance précédente. Retournement, dans le sens où je ne me suis plus laissée imposée la répétition du récit des caresses de V. A mon insu et par un mouvement défensif, je m'en suis séparée, mais cette fois, je l'ai emmené dans la cuisine et elle m'a suivie vers ce que cachait le rideau d'excitation qui lui permettait, certes de se maintenir en vie, mais en même temps de dénier et de cliver la folie meurtrière de sa mère, tout autant que la haine à son égard. Bref, le rideau de l'excitation n'a plus fonctionné pour moi ni pour elle, et en rêverie, nous étions donc en même temps, au même moment, chacune dans sa cuisine. Là, c'est le cas de le dire avec la répétition du crime de Ferenczi: la scène du crime a eu lieu lorsqu'avec culpabilité, qui se lit dans mes notes prises après le footing , j'éprouvais le besoin de fuir et de ne plus écouter, une fois de plus, la scène érotique.

De mon côté, par la rêverie qui s'imposait, le mouvement « régrédient » du moi suivait une bifurcation, dans ce transfert symbiotique. Ce mouvement me conduisait à nager sans bouée et sans couler - tout en coulant suffisamment - il fallut boire un peu la tasse, c'est-à-dire sentir suffisamment le gaz et ressentir suffisamment l'angoisse. Le moi, par une porte ouverte au vent qui soufflait à ce moment-là et dans cet espace-là, et en tant qu'outil de travail à ma disposition, m'a envoyé plonger dans la cuisine du noyau traumatique, pour y accueillir une odeur mortifère sur le point d'être nommée et ceci par le biais d'un mouvement « progrédient ».

Une odeur dont l'émanation était paralysée, bloquée, attendait un nez pour la débusquer. Anesthésie, paralysie et angoisse avaient escorté Mme D. au plus profond d'elle-même depuis qu'elle était tombée dans ce guet-apens avec sa sœur. Elle était aux prises avec la folie meurtrière de la mère, de sa haine inodore, ainsi que de sa culpabilité paralysante. J'avais saisi ce vécu meurtrier qui m'a rattrapé dans mon atelier-cuisine en l'occurrence sur lequel je ne pouvais pas mettre de mots puisqu'il n'avait encore jamais été évoqué en séance à ce moment-là. Cette séance m'avait laissée perplexe, troublée et donc, dans un moment de quasi-dépersonnalisation, en rupture d'associativité à mon tour, du fait de la condensation extrême de ce qui s'était passé là, elle, moi, sa mère, sa sœur, l'amant, le grand-père, l'homme de sécurité du gaz , tous dans une même situation, comme Rascovsky qui s'est retrouvé dans ce même état après avoir fait le même rêve, la même nuit que son patient après une séance très bouleversante pour les deux, et dont je vous parlerai tout à l'heure si on a le temps. Il a donc fallu tout un arsenal, pour sortir de la séance : s'est ajouté encore le besoin d'une décharge en allant marcher et courir récupérer des images vivifiantes au parc Montsouris. Finalement, ne comprenant pas se qui se passait, j'ai refoulé jusqu'à la séance suivante, la violence éprouvée, où les deux psychismes à l'œuvre ont continué à travailler et où la rencontre a permis les restitutions confiantes. C'est donc grâce aux deux psychismes qui n'étaient ni entièrement séparables ni réellement unifiables que, de l'endo-corporel intriqué dans l'endo-psychique, ces trois états : anesthésie, paralysie et angoisse clivante se sont acheminés sur ces deux séances vers la représentation de ce qu'avait vécu Mme D., et ce, par le véhicule de deux rêveries simultanées. Ces rêveries simultanées avaient des caractéristiques différentes mais convergentes permettant l'accès à la représentation de la scène traumatique, l'une pour Mme D. du côté de remémoration traumatique et la mienne en écho avec Mme D. De cette remémoration encore floue, elle ne pourra mettre des mots qu'à la seconde séance. De fait, elle attendra que j'ai senti l'odeur du gaz pour de bon, que ça m'ait traversé le corps.

Comme l'écrit Annie Franck, c'est, en effet, sans doute de l'espace de cette strate de moi-même de laquelle je l'écoutais et de la part de moi-même par laquelle j'étais convoquée que j'offrais un contenant à Mme D. pour penser : l'intrication de ses deux vécus ; V. faisant écran au noyau traumatique.

A la fin de cette seconde séance, Mme D. était touchée et cette fois pas par une plume, ce qu'elle disait avoir ressenti, c'est d'être accompagnée. Être : le verbe annonçant bientôt le substantif. Elle était émue, enfin contenue et émue.

A plusieurs reprises, à partir de cette séance, elle a enfin pu pleurer et parler de sa sœur. Elle a pu dire que sa sœur n'était pas morte dans la cuisine mais bien d'un accident de vélo quelques années plus tard, et, que pour elle il y avait eu télescopage entre les deux événements. Quand sa sœur est morte de l'accident de vélo du fait d'une collision avec une voiture, elle l'a vécu comme si elle était morte de l'asphyxie au gaz. Finalement, tout se passait pour elle comme si, elle pensait qu'elle avait été la seule survivante de la tentative de meurtre de leur mère. L'accident de vélo de la sœur, n'aurait été alors que la continuation de cet acte inaugural. La sœur n'aurait pas pu se défaire de l'emprise de mort de la mère. Mme D. y avait laissé une partie d'elle-même, partie qu'elle a récupéré là, lors de nos restitutions mutuelles et après que se soit tricoté cet enchevêtrement mutuel entre les constituants psychiques ayant permis ce voyage extraordinaire.

En tous cas, ce qui s'est joué pendant ces deux séances charnières a eu un grand effet de libération sur Mme D., sur sa qualité de sommeil, un sommeil profond, récupérateur et plus tard avec des rêves. Sa capacité de présence et de concentration lui ont sauvé son travail mais surtout le plaisir de travailler. Elle ne vivait plus depuis longtemps que sur sa popularité, qui s'essoufflait, on pourrait dire s'asphyxiait, de manière préoccupante. Elle s'est trouvée délogée très brutalement de sa paralysie à vivre, à travailler et bientôt à aimer…

C'est cet état régrédient simultanément partagé entre elle et moi, qui aura eu le pouvoir de faire cesser la conduite défensive répétée, autour de la pensée obsédante de V. et les conséquences de celles-ci dans la vie de Mme D. contre la perception de la dépression silencieuse de son enfance.

Aujourd'hui, après les recherches de nos ainés, et d'abord après Ferenczi, Searles, Bion et d'autres, il est progressivement moins risqué d'aborder ces moments de transferts, mais pendant longtemps et jusque très récemment, personne ne se risquait à dévoiler le fait de travailler de la façon dont je viens de vous parler, sauf à se voir inviter à retourner d'urgence sur le divan et ceci dans le meilleur des cas. Aujourd'hui, la recherche avance avec grand intérêt, et on peut dire qu'on vient d'écouter là un travail contemporain. Radmila Zygouris parle de l'espace de l'entre ou l'intervalle de l'espèce humaine, qui se jouent dans le transfert, dans son travail intitulé « Dé-psychanalyser ». Ailleurs, les Botella aussi qui cherchent sur la figurabilité, le travail du double, le rêve de l'analyste. Monique Schneider également, Annie Franck et bien d'autres. Joyce McDougall parle d'une tête et d'un corps pour deux. Pour aujourd'hui, je dirais pour un tel récit : «  d'un corps à l'autre, ça parle sans mots » et c'est ainsi que pour sortir du gouffre de la symbiose, nous avons bien besoin de mots pour le dire.

Marie-Jeanne Gendron Garnier

© Fédération des Ateliers de Psychanalyse, Paris, décembre 2011.

Contrepoint

 

C'est très enthousiasmant de lire des libérations qui me confortent dans mon désir de continuer à m'interroger sur ma propre psychanalyse et sur celle de mes patients. Plus l'écoute est fine, épurée, et plus il y a de probabilités pour que les deux âmes entrent en résonnance l'une avec l'autre et que des phénomènes de "télescopage" surviennent. C'est parce que l'inconscient de la psychanalyste a refusé de se laisser embarquer encore une fois par son transfert symbiotique avec la patiente, qu'elle a été capable de déceler la monstruosité qu'il y avait en filigrane dans celui de Mme D. L'infanticide arrêté juste à temps par son grand-père et qu'elle avait du mal à nommer. La culpabilité de ne pas avoir su dire "non" à sa mère ce jour-là, et à son jeune amant, plus tard, quand il a abusé d'elle...

 

Tout le côté olfactif m'a fait associer avec l'observation de Gethsémani dans Le Moi-peau de Didier Anzieu. C'est le cas qu'il décrit pour illustrer l'enveloppe olfactive. Ce patient transpirait abondamment en séance et sentait fort la sueur et en même temps s'aspergeait copieusement d'eau de toilette. Le fantasme mis à jour était celui d'une peau commune au petit garçon d'autrefois et à sa marraine, et d'un contact fusionnel entre la peau malodorante et protectrice de sa marraine qui lui a sauvé la vie et qui continuait de le protéger de la mort. A l'opposé, sa mère mettait un point d'honneur à être toujours très propre et à se parfumer abondamment à l'eau de Cologne. Ses deux odeurs contradictoires représentaient la tentative fantasmatique de réunir sur lui la peau de sa marraine et la peau de sa mère. Didier Anzieu découvre que son Moi avait refusé inconsciemment dans son transfert de prendre le rôle d'une paysanne abusive et symbiotique et de surcroît nauséabonde. Le patient vivait dans le moment présent de la séance, ce symptôme qui le clivait. Ce clivage représentait les sentiments éprouvés par son Moi psychique et les sensations éprouvées par son Moi corporel.

 

« Ce Moi-peau principalement olfactif constitue une enveloppe qui n'est ni continue ni ferme. Elle est percée d'une multitude de trous, correspondants aux pores de la peau, qui sont dépourvus de sphincters contrôlables et qui laissent suinter le trop-plein d'agressivité intérieure, par une  décharge automatique réflexe qui n'offre pas de place à la pensée pour intervenir. Il s'agit donc d'un Moi-peau passoire. Cette enveloppe d'odeurs est par ailleurs floue, vague, poreuse ; elle ne permet pas les différenciations sensorielles qui sont à la base de l'activité de pensée. » (p. 206)

 

Il existe néanmoins une différence avec le cas rapporté par Marie-Jeanne Gendron. Sa restitution olfactive à elle est hallucinée, elle lui a été transmise par l'inconscient de Mme D. qui superposait deux souvenirs pendant la séance. Celui qu'elle était en train de restituer en parole - l'abus sexuel que l'amant de sa mère lui avait fait subir - faisant partie de sa mémoire et que Freud appellerait préconscient et en deuxième strate, celui enfoui beaucoup plus profondément, dans l'enveloppe olfactive et qui n'était encore jamais apparu à la conscience. C'est encore plus remarquable !

   

Graziella Quacquaruccio, 27 décembre 2011.