Réflexions sur l’intrusion,

Réflexions sur l’intrusion

 

L’enfant (le sujet) abusé, violenté ou « intrusé » va se déconnecter de lui-même, dans un but de survie au moment du choc. Il est possible de dire qu’il s’absente, ou que son âme s’absente.

 

Cette possibilité de se quitter reviendra chez lui, y compris à l’âge adulte, dans les situations qu’il ressent comme ingérables, voire insurmontables ou dangereuses.

Parfois sous la forme d’une rupture de lien avec lui même et aussi avec des personnes proches, aimées et ou admirées qui auraient la tentation de les ramener dans la réalité à un moment de submersion par l’angoisse.

 

La capacité de déconnection peut permettre une relation avec l’inconscient, la création, la vie spirituelle, la nature et une grande empathie qui lui ont permis de survivre malgré une immense difficulté à trouver une place sociale et à  être dans le réel commun, ainsi qu’à vivre avec le temps de l’horloge.

 

Il me semble très important que le thérapeute refuse clairement la ou les tentatives de ruptures durant la cure, sans pour autant exercer de pression autre que sa présence.

Accepter cette tentative de rupture serait une forme d’abandon.

La sublimation de cette capacité à se quitter passe par la rencontre, voire la découverte d’un lien souple qui ne puisse être rompu, pour que le sujet puisse un jour percevoir le manque de protection vécu au moment du ou des événements traumatiques qui ont engendrés cette honte (cf. Serge Tisseron).

 

Le thérapeute, par sa présence et son écoute à la fois bienveillante et impliquée, peut permettre au sujet de vivre consciemment les bénéfices de l’espace ouvert par cette blessure, en retrouvant son innocence, son unicité, sa valeur et sa place.

Par la suite, le thérapeute veillera à ne pas rester dans le rôle de parent protecteur idéalisé que le sujet peut avoir besoin de lui attribuer, et ajuster l’accompagnement vers les retrouvailles ou la découverte de l’autonomie.

 

Brigitte Chavas dit une phrase que j’ai fait mienne : « Nous mettons notre temps et nos compétences au service de ceux que nous accompagnons, qui nous payent pour cela ; notre amour, lui, est gratuit et sans limites d’espace et de temps. »

 

Dans un tel espace de déconnection plane l’ombre de la folie. Il s’agit d’une solution trouvée par le sujet pour permettre à son âme de rester intacte quel que soit l’ampleur de la réaction traumatique. Le thérapeute accompagne le retour au moment du choc, qui peut être revécu avec son soutien. Le patient prend alors contact avec la merveilleuse capacité de son âme à se préserver de l’insoutenable pour demeurer dans la lumière.

 

 

Barbara-Ann Hubert

(Décembre 2007)

 

Entre lien et complicité

 

Parfois, dans l’entourage du sujet en thérapie, un ou plusieurs de ses proches utilisent la perversion comme moyen de pression et de contrôle lui ôtant ainsi sa liberté. Dans ce cas, par moments, il peut être  délicat pour le thérapeute de se positionner dans le lien.

 

Le pervers ou celui dont le comportement est basé sur la perversion peut tenter d’entrer par effraction dans la relation transférentielle et déstabiliser l’alliance thérapeutique.

 

L’analysant a peur d’être « démasqué » dans ses complicités avec le ou les proches qui le mettent sous influence. Elle ou il craint également d’être perçu comme fragile. Ce qui vive intérieur et extérieur peut induire un comportement visant à faire cesser le travail thérapeutique trop dangereux par cette possibilité de mettre en lumière ce qui est nié.

Cette situation provoque chez le sujet des oscillations entre son désir de clarté et celui de rester dans l’illusion où le pervers tente de le maintenir. Cette oscillation est également présente au niveau du transfert, ce qui perturbe l’alliance de travail.

 

Si, de plus, l’histoire du thérapeute y trouve un écho, il lui sera difficile de contacter son point aveugle. Cette situation pourrait provoquer un rejet du noyau pervers enfoui en lui et chez son patient, qui – tous deux - sont sollicités par la demande de complicité de la personnalité perverse extérieure intruse dans la thérapie.

 

Parfois aussi, l’analysant croit voir une « partie lumineuse » chez son proche manipulateur. Cette croyance empêche le sujet de se détacher de l’ensemble de la personne de son proche et le laisse prisonnier de son besoin de comprendre l’incompréhensible, le conduisant à accepter l’inacceptable et le rendant ainsi complice.

 

Le besoin du sujet de continuer à préserver le lien avec cette personne qui refuse de perdre son contrôle peut rendre la mise en lumière de certains souvenirs très délicate et parfois  placer thérapeute et patient dans un état de confusion entre lien et complicité.

 

Aussi, le choix du thérapeute de refuser d’être complice peut-il être perçu comme un « jugement » difficile à supporter pour le patient et éventuellement provoquer la rupture de l’alliance thérapeutique et l’arrêt de la cure.

L’éthique du thérapeute est ancrée sur la meilleure connaissance possible de sa relation à la perversion et à la peur que celle-ci peut activer en elle ou en lui.

 

Le choix du psychanalyste de ne pas fusionner avec son patient en refusant toute forme de complicité amène parfois le patient à utiliser ce défaut de complaisance comme prétexte de départ.

 

S‘agirait il d’un échec ou simplement du moment d’indispensable humilité face aux limites de chacun ?

 

Si l’alliance thérapeutique se poursuit après la reconnaissance de sa position de victime, le sujet pourra traverser le très douloureux moment du constat de son acceptation de la complicité. Ainsi, le sujet peut reconnaître qu’il est également victime de sa propre complicité.

 

Le constat de notre imperfection et de cette tentation d’utiliser la manipulation perverse est je le crois une grande avancée vers la clarté.

Reconnaître la possibilité de ce mode de fonctionnement et le refuser sont des clefs ouvrant sur un plus d’humanité.

 

Dans le cas où cette pression perverse (chantage, emprise, influence, manipulation, etc.) est utilisée par le conjoint du sujet le retour à l’humanité peut se faire soit dans la séparation des deux personnes, soit grâce à l’acceptation – par les deux parties - de l’existence d’un accrochage morbide entre le sujet et son conjoint. Dans les deux cas de figure, cette reconnaissance engendre un passage très éprouvant pour chacun.

 

Si les deux conjoints souhaitent entreprendre un chemin vers des retrouvailles dans une relation assainie, cela requiert un accompagnement à la fois rigoureux et bienveillant par leurs thérapeutes respectifs et je crois qu’il serait opportun que l’alliance se situe aussi entre les thérapeutes d’une façon symbolique.

 

Faire face à la perversion nécessite un soutien circonstancié (du patient, mais aussi du thérapeute en supervision), car cette confrontation épuise l’énergie vitale de chacun de ceux qui sont en contact avec elle…

 

                   

Barbara Ann Hubert

(Janvier 2008)