Saverio Tomasella, Karin Trystram
Vocabulaire de la
psychanalyse
Abîme
Sensation de chute vertigineuse.
Image du corps traduisant la détresse et
la perte de repères, nommée par Winnicott « agonie primitive » du
nourrisson, souvent vécue sous la forme d’une « chute sans fin ».
Ce phénomène est aussi désigné par le terme plus
technique de « désintégration ». La traversée d’une phase de
« non intégration » peut ouvrir la voie soit vers la folie
lorsqu’elle n’est pas accompagnée, soit vers l’ouverture à un nouvel équilibre
personnel et existentiel. Le travail du psychanalyste est de permettre à
l’analysant(e) de reprendre contact avec cette expérience de désintégration. Le
patient peut alors la « figurer », la représenter dans l’alliance
avec le psychanalyste et la transformer en mémoire intégrable. Accompagné lors
des phases où il revit ses moments d’agonies primitives, l’analysant peut se
libérer des anciennes protections devenues inutiles. L’émergence du sujet
est alors possible.
Ø
D.
W. Winnicott, De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1992.
Abréagir
Phénomène de reviviscence physique et psychique.
(Notion clinique)
Sigmund Freud emploie le verbe
« abréagir », lorsque le souvenir d’un événement douloureux remonte à
la conscience de la personne avec les sensations et les émotions qui lui sont
liées. Si l’émotion n’est pas suffisamment exprimée, elle continue à rendre le
souvenir éprouvant. (voir
Affect)
Par exemple, l’effroi qui saisit l’être au moment
d’un incident particulièrement difficile demande d’abord à être recontacté,
pour que le patient puisse ensuite exprimer le déferlement des émotions
qu’il a éprouvé au moment de l’effraction.
Lorsque toutes les émotions consécutives à un
événement extraordinaire (trop de jouissance ou trop de souffrance)
ont pu être parlées, l’abréaction est complète. La mémoire, éclairée par la
conscience, est plus précise ; elle devient aussi moins pénible. Le
trouble concerné disparaît. Pour Freud, la remémoration permet de
suspendre le mécanisme de la répétition.
Ø
J.
Breuer et S. Freud, Etudes sur l’hystérie, Paris, PUF, 1956.
Absence
Distraction, oubli, stupeur.
L’absence désigne de nombreuses
réalités : le défaut de mémoire ; l’arrêt de la conscience, sans
défaillance des fonctions végétatives ; le repli sur soi ; le retrait
du monde. Dans chaque cas, il s’agit d’une non-présence à soi et aux autres.
Lorsque Madeleine est née, ses parents étaient
absorbés par la mort d’un premier enfant, disparu des suites d’un cancer de la
lymphe. Le père de Madeleine a choisi de s’échapper dans des distractions
personnelles en dehors de sa famille : sport et maîtresses. Il ne parle
pas à sa fille. La mère de Madeleine s’est réfugiée dans une religion bigote et
dans la cuisine, s’affairant dans la maison du matin au soir. Elle réprimande
souvent son enfant, qu’elle ne considère pas et qui l’encombre. Madeleine
grandit dans une famille où rôde sans cesse la mort et un silence épais,
tenace, qu’elle ne comprend pas. Elle se sent isolée et s’isole à son tour dans
un mutisme où elle échafaude des histoires sans fin autour de la maladie de son
grand frère qu’elle n’a pas connu. A l’école aussi, elle s’absente. Les
réprimandes et les punitions des instituteurs la poussent de plus en plus dans
un profond désespoir. Elle s’enfonce dans l’échec. N’est-elle donc pas faite
pour la vie ? Madeleine doute d’elle et de son existence. Elle se replie
de plus en plus profondément, comme un petit animal traqué au fond de son
terrier : seul l’espace de sa fantaisie lui sert de lieu où exister un
peu, à l’abri du grand froid de la mort…
L’absence peut représenter un « espace
de survie ». Elle constitue une protection du sujet contre l’envahissement
d’une réalité extérieure trop éprouvante et qui pourrait, à la longue, le faire
voler en éclats. Mieux vaut être absent que de ne plus être. Le processus pour
sortir du rempli est long. Il requiert beaucoup de patience aux enfants ou aux
adultes, qui enfin accueillis, accompagnés et entendus, osent sortir de leur
refuge intérieur. (voir Eloignement,
Manque, Séparation)
Ø André Green, Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Minuit,
Paris, 1983.
Ø Valentina Supino-Viterbo, L’enfant mal-aimé, flammarion, Paris,
1999.
Ø Serge Tisseron, Tintin chez le psychanalyste, Aubier, Paris,
1985.
Acte (mise en)
Passage à l’acte. Impulsion soudaine à agir,
souvent brutale, irraisonnée et violente.
« Plus la résistance est grande, plus la
mise en acte (la répétition) se substitue au souvenir. »
Sigmund Freud
La « mise en acte » se produit
dans un moment d’absence et d’oubli de conscience. Pour S. Freud, « Le
patient n’a aucun souvenir de ce qu’il a oublié et refoulé. Il ne fait que le
traduire en actes. Ce n’est pas sous forme de souvenir que le fait oublié
reparaît, mais sous forme d’action. » Cette répétition s’effectue sans que
l’individu s’en aperçoive. Il invoque le sort, la destinée, la fatalité, le
destin ou des causes extérieures pour expliquer son comportement.
Pour J. Lacan, le passage à l’acte constitue
une mise en scène de l’exclusion et du rejet, qui prend sa forme la plus
tragique dans l’expulsion de la défénestration.
Ø Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, Petite
bibliothèque, Payot, 1980 ; La technique psychanalytique, PUF,
Paris, 1997.
Ø Jacques Lacan, L’angoisse, séminaire X, Paris, 1962-1963.
Allégeance
De l’anglais allegiance, vassalité.
Rapport de subordination. Contrat de
loyauté. Une personne en allégeance jure obéissance et soumission à un
individu, une famille, une institution ou une entreprise.
Pour ne pas se sentir isolé ou exclu du clan
familial, un enfant accepte parfois de se mettre en allégeance. Il obéit aux
règles tacites de sa famille. Ces règles sont parfois en vigueur depuis
plusieurs générations. La personne, même devenue adulte, se sent liée par un
serment vis à vis des membres de son clan, ou de l’institution à laquelle elle
appartient. Elle reste loyale à ce serment. Pour maintenir la loyauté, elle
s’interdit de questionner les dysfonctionnements des codes et des références
établis dans la famille. Elle se défend activement, avec agressivité, contre
tout individu susceptible de pointer ces retournements de sens. Les codes
faussés sont si profondément ancrés, que la personne ne perçoit plus qu’elle
obéit à règles non humaines. (voir
Inversion, Meurtre, Soumission, Vassalité)
Edouard est le dernier fils d’une famille où
le seul critère pour être « reconnu » est : « être le
meilleur ou rien ». Obligation de faire des études brillantes, d’être le
meilleur en sport, d’avoir une belle femme. Edouard répond à toutes ces
exigences familiales. Il bride sa créativité. Dans son clan, les rapports
reposent principalement sur l’humiliation, le mépris des autres. Il n’y a pas
de relations. Ses frères et sœurs autant que lui sont complètement isolés. Les
sentiments et les émotions n’ont aucune place. Toute demande d’affection est
ponctuée par : « On n’est pas des pédés » ! Seuls les
mourants font l’objet d’attentions. Tous ses efforts pour échapper aux diktats
familiaux sont vains. La dépression s’installe. La seule échappatoire qu’il
peut envisager est une tentative de suicide… C’est avec beaucoup de courage et
de temps qu’il a pu démonter le système qui le maintenait prisonnier.
La personne en allégeance devient
« sourde » et « muette ». Elle n’a plus accès à la
possibilité de remettre en cause son emprisonnement. Le questionnement sur
l’ordre établi dans la famille est impensable : il est remplacé par un
vide, une zone morte. Toute remise en question est empêchée par un « trou
de conscience », un « blanc » dans la capacité de penser.
Ø John Cassavetes, Une femme sous influence, USA, 1975.
Ø Alfred Hitchcock, Les enchaînés, USA, 1946.
Ø
Rosetta Loy, Madame Della Seta aussi est juive
(La parola ebreo, 1997), Payot, Paris, 1998.
Altérité
Du latin alteritas qui signifie
altération, changement. Qualité de ce qui est autre et différent de soi.
« Se taire : l'avancée en solitude, loin de
dessiner une clôture, ouvre la seule, durable et réelle voie d'accès aux
autres, à cette altérité qui est en nous
et qui est dans les autres
comme l'ombre portée d'un astre, solaire,
bienveillant. »
Christian Bobin, Souveraineté du vide.
L’altérité est la condition pour qu’une
relation puisse s’établir. L’autre n’est pas confondu avec soi puisque
dissemblable. L’éthique se fonde sur l’acceptation de l’autre comme distinct et
indépendant de soi. (voir Autre)
Amplification
Phénomène de résonnances. Retentissement
démesuré. Augmentation quantitative des émotions et de leur impact sur le sujet,
autant que dans la relation.
Face à des ressentis difficiles, douleur(s)
ou excitation(s), le sujet sent son identité vaciller et son enveloppe
se détisser. Submergé par ses émotions, il perd (momentanément) ses capacités
naturelles de protection psychique que sont la contenance et la transformation.
L’individu se divise ; il perd ses
repères et sa capacité à percevoir. Les affects qu’il éprouve se
densifient et s’amplifient. La continuité du sentiment d’identité est fortement
perturbée. L’angoisse s’installe de plus en plus. Le grossissement
involontaire de l’impact émotionnel enferme l’individu dans un mécanisme de
souffrance, à l’intérieur de sa relation à l’autre ou à soi-même. Il peut être
fasciné par ces émotions qui le dépassent et semblent l’enfermer dans une
spirale descendante, parfois conjuguée à la dévalorisation (voir Autodestruction).
La personne ne parvient pas à empêcher l’exagération de ses impressions,
qu’elle entretient en même temps, en attendant de pouvoir comprendre et
élaborer ce qu’elle vit. Elle en arrive à réduire l’autre, elle-même ou la
situation, à ce désordre émotionnel.
Dans une relation, le non dit, le trop peu
dit, le mensonge, les insinuations, les dénigrements ou les moqueries
provoquent des amplifications, souvent difficiles à ramener à de justes
proportions en lien avec la réalité. (Voir Secret)
Plusieurs réactions sont envisageables pour
tenter d’arrêter le phénomène d’amplification :
-
la décharge, sous forme de colère disproportionnée,
de révolte peu motivée ou de rage exagérée ;
-
le jugement, sous forme de condamnation, de
déconsidération, de mépris et de raillerie ;
-
la construction (imaginaire), le délire,
la projection qui sont les modes de défense les plus intenses face à de
profonds désarrois…
Ces réactions ne sont pas encore des
réponses conscientes et intégrées. Elles peuvent être dirigées contre l’autre
autant que retournées contre soi-même. Elles empêchent le sujet d’être dans
l’accueil de sa détresse et dans le mouvement de discriminer ce qui émane de
lui et ce qui vient d’autrui, notamment les intentions des uns et des autres.
De ce fait, tant que le phénomène d’amplification est à l’œuvre, le sujet perd,
pour un temps, sa capacité de discernement. Ce n’est qu’en
retrouvant la douleur vécue, et par le témoignage de cet effondrement
identitaire momentané, que le sujet peut retrouver ce qui le constitue dans sa
singularité et son désir.
Angoisse
Peur intense devant une expérience
éprouvante, d’origine externe ou interne.
L’angoisse se manifeste par une tension
intérieure, douloureuse, dont l’origine semble difficile à déterminer. Elle
peut aller de l’anxiété à la panique, en passant par toutes sortes de craintes
âpres ou d’inquiétudes diffuses. Elle provoque des constrictions et des gênes
plus ou moins difficiles à supporter. Certaines angoisses, particulièrement rudes,
peuvent aller jusqu’à un ressenti d’agonie.
Depuis que le philosophe danois Søren Kierkegaard l’a mise en lumière, il est
possible de reconnaître dans l’angoisse une réalité existentielle révélatrice
de la vie humaine et concernant tout un chacun.
Pour Sigmund Freud, l’angoisse
est une émotion sans représentation. Dans une première théorie, il explique
l’angoisse par un excès de libido bloquée ou retenue, sans possibilité
d’expression ou de transformation. Dans une seconde théorie (1926), il présente
l’angoisse comme un « signal d’alarme », souvent rencontré en
présence d’une situation qui rappelle un souvenir douloureux.
« Pour moi,
l'angoisse est la chose la plus difficile à décrire, et je n'ai jamais réussi à
le faire assez bien pour faire comprendre aux autres à quel point elle est
extraordinaire, douloureuse, indicible, et à quel point elle jette dans une
solitude infinie. Une forte angoisse n'est pas facile à identifier. Elle peut
être ressentie comme un envahissement terrifiant sans cause apparente, passée
ou à venir, sans peur précise, sans motif. Si on m'avait dit ça lorsque j'ai eu
mes premières crises d'angoisses il y a plus de vingt ans, cela m'aurait
rassuré. »
Chaque personne
ressent ses angoisses comme quelque chose d’extrêmement individuel et difficile
à partager, ce qui ajoute au désarroi et au sentiment d’impuissance.
Les angoisses les plus
radicales concernent la peur de la mutilation, de l’impuissance et de la mort
(surtout psychiques : ne plus pouvoir percevoir ou penser, ne plus pouvoir
agir et se réaliser, ne plus exister, etc.).
Ø S. Freud, De la technique psychanalytique (1910), Paris, PUF,
1997 ; Inhibition, symptôme, angoisse (1926), PUF, Paris, 1965.
Ø D. W. Winnicott, De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot,
Paris, (1969) 1992 ; La crainte de l’effondrement et autres situations
cliniques (1989), Gallimard, Paris, 2000.
Autodestruction
Autosabotage.
Intention ou action de se détruire, de se saborder soi-même.
Jouissance
nécrophile dans la déchéance.
« J’ai l’impression de ne pas être
définitivement né, comme si je sortais continuellement de cette vie étouffante
pour venir au monde, comme s’il me fallait sans cesse
chercher une confirmation à ma vie. »
« De tout temps, j’ai tremblé devant mes
parents, et je tremble encore aujourd’hui,
car à cela on ne met jamais fin. Ils ont tous
deux, une fois de plus,
ma mère de son côté, mon père de l’autre, brisé
ma volonté. »
Franz Kafka, Lettre à Felice Bauer (1913).
La destruction retournée contre soi-même
peut prendre de très multiples formes : alcoolisme, anorexie, boulimie,
conduites d’échecs, sur-médication, maladies, ruptures répétées, sexualités non
protégées, sports extrêmes, travail acharné, tentatives de suicide,
toxicomanies, etc. L’intensité est variable selon les personnes, les
circonstances et les moments de l’existence.
Le mécanisme de l’autodestruction peut se
mettre en place très tôt, quelquefois même pendant la vie fœtale. Lorsque le
bébé perçoit que l’environnement dans lequel il va naître est particulièrement
dévoyé, il peut ne pas parvenir à soutenir son choix de vivre. Cependant, il ne
fait pas non plus le choix de mourir. Le bébé lutte contre la menace
d’écrasement. Son existence oscille alors sans cesse entre deux pôles :
vivre ou mourir. Une fois né et durant son enfance, toute tentative de l’enfant
pour se sentir exister se trouve aussitôt contrecarrée par les forces
« meurtrières » de sa famille. Il intériorise peu à peu ces vœux de
meurtre sur lui-même, qui le poussent à une morbidité récurrente. (voir Echec, Fantôme, Mutilation)
Un enfant confronté à la dégradation mis en
œuvre par les adultes est sollicité dans des formes de jouissance d’une très
grande trivialité. Pour arriver à trouver un semblant de vitalité, sa seule
issue est alors de céder, en s’abandonnant à la jouissance. L’enfant
cherche à être en relation avec les adultes qui sont censés prendre soin de
lui. A défaut de relation, il a l’illusion d’être en lien avec l’autre si, au
moins, il se « branche » sur l’excitation de l’adulte, dans une
tentative de symbiose. Ce mécanisme de mélange sans échange réel le plonge dans
la confusion. L’excitation qu’il ressent
et la jouissance qui l’accompagne créeront chez lui une dépendance. Telle une
drogue, cette dépendance sera d’autant plus forte qu’elle s’accompagne
quelquefois de l’illusion d’être « aimé » de ses parents. (voir Besoin, Dépendance, Frustration)
La destruction de soi est un mécanisme auto
entretenu. L’excitation, souvent provoquée artificiellement, est le carburant
de ce circuit fermé. La jouissance est le mode de rapport à l’objet, à
l’autre-chose. Elle ne fait que baisser le niveau d’excitation sans apporter ni
plaisir, ni apaisement. C’est de ce désespoir de la répétition sans fin que
naît la force meurtrière retournée contre soi : « je ne suis
rien », « je ne suis bon à rien », « je ne vaux
rien », « je n’ai plus envie de rien », « je
dérange », « mon âme est noire », « je n’ai pas de
rêves », « je ne suis qu’un déchet »…
Dans son journal de
1938, Elsa Morante décrit ses rêves érotiques. La recherche d’une jouissance
sexuelle est pour elle une astreinte éprouvante. Elle brûle et déclare ne pas
pouvoir s’en passer. Plus elle avance dans l’écriture de son journal, plus elle
exprime les humiliations qu’elle a vécues et revit en rêves de façon très
répétitive. Elsa attend d’être reconnue et aimée. D’hommes, mais aussi de
femmes. Elle ne semble pouvoir se reposer que sur la sexualité brute pour se
donner l’illusion de trouver un peu d’amour. Sa solitude extrême, son
isolement, sa décrépitude (au moins celle que racontent ses rêves), ainsi que
le choix regretté d’un avortement, illustrent la manière dont Elsa Morante est
prisonnière d’une forme lancinante de destruction retournée contre elle-même…
Son père « officiel », complètement impuissant, n’est pas son père
biologique. Elle l’apprendra un jour de la bouche de sa mère. Celle-ci rêve de
grandeur pour le fils aîné et voudrait contraindre toute la famille à se
sacrifier pour assouvir cette ambition. Elsa espère rencontrer l’amour depuis
qu’elle est toute petite. La jeune fille qu’elle est devenue attend des fleurs
roses, signe pour elle de la tendresse vraie et de l’affection partagée. Elle
dit sa peur qui revient si souvent, sa peur de mourir, de ne compter pour rien
et pour personne. Son désespoir culmine dans les moments où elle se sent
particulièrement rejetée, comme par le passé : « Je suis exclue.
Pourquoi suis-je née comme cela ? Pourquoi suis-je née ? » Elsa
prie souvent la Madone pour implorer, dire sa peine et créer un lien, au moins
ce lien-là ! Elle doute même d’être vivante…
Le sabordage de sa propre personne et de son
existence est maintenu par l’illusion que seuls ceux qui nous ont fait
participer à ces délabrements peuvent nous absoudre et nous en sortir. L’enfant
avili idéalise ses parents dépravés et les considère comme des
« sauveurs ».
Lorsqu’il est extrême, le mécanisme de
destruction est déchargé sur l’extérieur, comme dans toutes les folies
meurtrières (violeurs, tueurs en série, tortures, génocides, etc.).
Ø Nicolas Abraham et Maria Torok, Le verbier de l’homme aux loups, Aubier,
Paris, 1976.
Ø Sigmund Freud, L’homme aux loups (1918), PUF, Paris, 1990.
Ø Roland Jacquard, L’homme aux loups, éditions universitaires,
Paris, 1973.
Ø Nicolas Ray, La fureur de vivre, USA, 1956.
Ø George Steinbeck, Les raisins de la colère, Gallimard, Paris,
1972.
Autre
Différent. (voir Altérité)
Celle ou celui qui n’est pas soi, et peut
être désigné(e) pour être nommé(e), puis rencontré(e).
« Le désir de communication inter psychique
est le désir fondamental de qui en deçà
et au delà de toute demande d’objet sensoriel de
plaisir pour le corps
est essentiel à l’être humain ; et ce désir
aucun objet ne l’apaise.
Désir de sujet : c’est la rencontre qu’il
recherche. »
Françoise Dolto, Le sentiment de soi.
Au début, l’existence du nourrisson repose
entièrement sur la bienveillance de sa famille proche pour satisfaire ses
besoins physiologiques essentiels à sa survie. L’enfant petit dépend plus
particulièrement de sa mère ou de la personne qui assure le maternage. La
présence de l’autre est donc marquée dès les prémices de la vie par une
relation de dépendance. Selon le niveau de bienveillance, le désir de ses
parents de l’amener à l’autonomie, la qualité et la quantité des échanges de
paroles qui accompagnent les soins qui lui sont prodigués, l’enfant construit
en lui des « imagos », représentations imaginaires de ses parents et
des rapports qui les lient. Il va se constituer à partir de ces
identifications. L’autre est alors perçu à travers le filtre de ces
représentations imaginaires et des ressentis sur lesquelles elles s’appuient.
L’enfant, qui est soutenu par ses parents,
peut alors renoncer au plaisir sensoriel immédiat du corps à corps (voir Manque). Il
contacte et découvre le désir de communication subtile. Il peut créer et
formuler ses demandes à autrui : l’autre, reconnu comme un être
complètement distinct de lui.
L’autre devient celle ou celui que Je
désire rencontrer, car c’est dans la rencontre que se dit autre chose de soi,
de l’autre et de l’entre deux, qui sont les trois termes de chaque relation.
Cette conscience de la force désirante comme mouvement vers l’autre en appelle
à ma responsabilité (voir Ethique). Ainsi, toute rencontre s’appuie sur la mémoire des rencontres passées
et réinvente quelque chose de soi. Elle crée un peu plus le monde auquel je
suis venu, pour lui donner ce visage humain auquel aspire le désir,
fondamental et fondateur de tous les autres désirs…
Ø
Françoise Dolto, Le sentiment de soi,
Gallimard, Paris, 1997.
Ø
Emmanuel Levinas, Ethique et infini, Fayard,
Paris, 1982.
Banalisation
Action de priver une parole ou un acte, de
sens, d’intention et d’implication.
Banaliser : rendre abstrait, égal et
commun ; aplanir, réduire, minimiser, uniformiser.
« On s’ennuie de tout, mon ange, c’est
une loi de la nature ; ce n’est pas ma faute.
Si donc je
m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupé entièrement depuis quatre
mortels mois, ce n’est pas ma faute.
Si par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est
sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps
que l’autre. Ce n’est pas ma faute.
[…] Aujourd’hui,
une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma
faute.
[…] Crois-moi,
choisis un amant, comme j’ai une maîtresse. Ce conseil est bon, très
bon ; si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.
Adieu, mon ange,
je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret : je te reviendrai
peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute. »
Pierre Choderlos de Laclos, Les liaisons
dangereuses
Par la banalisation,
la personne « aplatit » ou rabaisse ce qui la touche ou ce qu’elle
agit. Elle se défend de l’impact de ce qui lui arrive ou de ce qu’elle fait en
proclamant que « ce n’est rien » ou « pas grave », et que
cela arrive à tous : « C’est pour tout le monde
pareil » ! L’individu qui banalise prétend que « ce n’est
pas important puisque beaucoup voient les choses comme lui ». Il perd
toute singularité, minimise ses actes ou ceux des autres. Il se plie au
consensus ou l’utilise pour justifier ses dires, ses actes ou ses opinions.
Pour maintenir l’aveuglement qu’implique toute banalisation, le sujet abolit
ses fonctions de discernement et de discrimination. Les nuances son gommées.
La lucidité est réprimée ou raillée, voire détournée ou encore utilisée pour se
convaincre d’un savoir supposé sur l’autre et les « choses de la
vie ». La sensibilité est anesthésiée ; le travail d’élaboration
intérieure est arrêté. Les conduites perverses sont alors considérées comme
faisant partie de la « nature humaine ». Là est la grande
justification trompeuse de tous les systèmes qui fondent leurs fonctionnements
sur l’inversion.
La banalisation
découle d’une mise à l’écart, d’une indifférence, feinte ou ignorée. Elle s’accompagne
d’un abandon délibéré de tout effort d’évolution et, par là même, de
créativité. En « banalisant », la personne se conforme aux préjugés,
aux conventions sociales, à l’opinion répandue, ou à certaines habitudes de
penser qui vont dans le sens de ses complaisances ou de ses complicités. Toute
banalisation est un refus volontaire, conscient ou non, de s’engager en tant
que sujet humain responsable sur le chemin de la connaissance et de la vie.
Ø Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, Rapport sur la banalité
du mal, Gallimard, Paris, 1991.
Ø
Christian Delacampagne, De l’indifférence, Essai sur la
banalisation du mal, Odile Jacob, Paris, 1998.
Ø
Peindre ou faire l’amour, film français de Arnaud et Jean-Marie
Larrieu, 2005.
Castration
Acte de priver un individu de ses capacités
fécondantes, et surtout, par extension, de ses potentialités créatrices. (voir Mutilation)
Le fantasme de castration est assez
fréquent chez l’homme. Il peut être simple (s’imaginer privé de son appareil
génital : testicules, pénis ou l’ensemble) ou complexe (lié également au
souhait de devenir femme). Ce fantasme plus ou moins conscient peut procurer
une excitation érotique, parfois intense, notamment au cours de la masturbation
de l’enfant et de l’adolescent. (voir Autoérotisme)
Au sein de la théorie psychanalytique, les
« castrations symboligènes » désignent les étapes de renoncement
traversées par l’enfant pour lui permettre d’intégrer les lois humaines et de
devenir responsable de ses actes, de son existence et de sa parole. (voir Etapes de croissance, Lois symboliques, Triangulation)
Ø
Françoise Dolto, L’image
inconsciente du corps, Seuil, 1984.
Clivage
Mécanisme de défense, voire de survie
psychique, par coupure de la personnalité et mise à l’écart en son sein d’une
réalité insupportable. (voir Traumatisme)
Le clivage correspond parfois à une
bipartition délibérée de la personne pour ne montrer d’elle que la face
socialement acceptable, « normalisée », d’une part, et cacher ce
qu’elle est réellement, notamment son mode de jouissance en utilisant l’autre
comme une chose, d’autre part. Une telle duplicité est le mode constitutif de
la personnalité perverse (voir Déni).
Il existe des clivages passagers dits
« fonctionnels » (voir Inclusion) et des clivages permanents dits « structurels » (voir Crypte, Schisme).
Ø
Sándor Ferenczi, Journal
clinique, Payot, Paris, 1985.
© CEM, 2006.