Dans le cadre du séminaire de Psychanalyse animé par S

Dans le cadre du séminaire de psychanalyse animé par Saverio Tomasella

 

La capacité d’être seul

ou l’épreuve psychique fondatrice du Soi

                                                             

                                      Présenté par Christine Paquis, 23 octobre 2006

 

Introduction

Je viens lancer une réflexion sur un concept qui me paraît essentiel. Pour cela, je m’appuie sur Winnicott, un auteur que j’apprécie particulièrement pour son optimisme et son refus du dogmatisme. Dolto aura également son mot à dire, elle qui a intitulé un ouvrage « Solitude ».

 

Psychologue de formation, je travaille dans les institutions spécialisées qui accueillent les personnes souffrant de maladies mentales ou/et  de handicap. J’exposerai en quoi ce concept éclaire  ma pratique auprès des patients.

 

1-Base théorique du concept

 

Il est étonnant de constater que certaines personnes, apprécient la solitude et même la recherche. Tandis que d’autres personnes la fuient et en ont peur.

 

Comment s’élabore cette aptitude dans le développement de l’enfant?

 

1-a L’apport de Winnicott

 

Winnicott cherche dans les premiers moments de la vie ce qui sera la base du sentiment de solitude. Il met en avant les aspects positifs de cette aptitude. Il pense également qu’elle est étroitement liée à la maturité affective.

 

Paradoxalement, le fondement de la capacité d’être seul est l’expérience d’être seul en présence de quelqu’un ; en l’occurrence en présence de la mère s’il s’agit d’un nourrisson.

 

Lorsque la mère répond de façon immédiate et parfaite à un besoin spontané de l’enfant, elle lui donne le sentiment qu’il crée lui-même l’objet de satisfaction : on dit qu’il crée le sein. A noter que la mère est particulièrement sensible après l’accouchement et ce pendant plusieurs mois. Pour Winnicott cette période appelée  « préoccupation maternelle primaire » est une maladie normale. Elle s’identifie à son enfant, ce qui lui permet de s’adapter aux besoins corporels de ce petit être prématuré.

 

Ainsi la mère fournit un cadre de sécurité au bébé dans lequel son « moi » se développe sans être agressé par le monde extérieur. Parce qu’il n’éprouve aucun danger, il construit un sentiment continu d’exister.

 

Le petit enfant, qui possède une faible organisation de son identité, est capable d’être seul grâce au support de la mère. Winnicott appelle ce type de relation qui existe entre le petit et sa mère, la « relation au moi ». Il pense qu’elle est la matière à partir de laquelle se forme le processus de transfert et celui de l’amitié. A mon sens c’est de là, que vient le sentiment de bien-être éprouvé en présence d’un ami sincère avec qui il n’ait point besoin de parler.

 

C’est seulement lorsqu’il est seul en présence de quelqu’un, que le petit peut découvrir sa vie personnelle et ses gestes spontanés. Il fait l’expérience d’une sorte de détente sans excitation extérieure ni exigence de la part de l’autre.

 

Puis vient le temps où l’enfant intériorise sa mère, c’est à dire qu’il la met à l’intérieur de lui. Il a conscience de l’existence interrompue de cet autre auquel il peut se fier. La sécurité de base qu’elle apporte lui rend possible d’être vraiment seul pour une durée limitée. On peut aussi dire qu’il édifie un « environnement interne ». Pour lui il y a toujours quelqu’un de présent, quelqu’un qui inconsciemment est assimilé à la mère des premières semaines de sa vie.

 

Le moi (ou soi), ainsi constitué, est une unité différenciée de l’extérieur. Winnicott lui donne le nom de « self ». Le vrai self est la partie créatrice de notre personnalité, elle imagine et joue. C’est un état ou l’enfant a suffisamment confiance en lui et en l’environnement pour être lui-même. L’enfant a foi en lui.

 

 

L’alternative pathologique est une existence fausse construite sur les réactions aux excitations externes. L’enfant se construit une personnalité d’emprunt appelée « faux self » qui certes peut s’adapter à la société mais qui laissera toujours un sentiment d’inutilité et de futilité de l’existence. Plutôt que d’intégrer les données extérieures, le sujet en viendra à transformer son self en fonction de l’environnement. Il apprend les choses mais ne les habite pas et son « soi » reste immature.

 

L’enfant de quelques mois peut recourir à un « objet transitionnel » communément appelé doudou choisi pour sa texture ou son odeur par exemple. Il en prend pleinement possession le suce, le salit, et l’abîme à son aise. Ces objets sont les premiers « objets non-moi » de l’enfant et ont une valeur symbolique d’union à la mère. Lorsque la mère s’absente momentanément, l’enfant maintient vivante la représentation de sa mère grâce au doudou. Il présentifie l’autre dans l’espace et le temps et assure l’élément existentiel de sécurité.

 

            1-b L’apport de Dolto

 

Petit aparté linguistique : en anglais on distingue le fait d’être physiquement seul (to be alone) et celui de se sentir seul (to feel lonely). Effectivement on peut se sentir seul au milieu de la foule, cette solitude nous réduit à l’impuissance, c’est une perte de sens pour le sujet, elle est décréative. A l’opposé, il y a la solitude qui enrichit. Sa forme extrême est celle des yogis qui passent des années à méditer pour atteindre l’éveil.

 

Dolto évoque le petit d’homme comme un grand prématuré qui après 9 mois de covivance avec la mère, doit vivre des séparations et des ruptures successives du corps maternel : la naissance, le sevrage, et plus tard l’interdit de l’inceste.

 

Ce destin pousse l’enfant à trouver d’autres voies d’accès à sa mère. Pour rester en contact avec elle, il a recours à la fonction symbolique. Le langage est le chemin roi, il humanise le bébé. En le langeant, la mère nomme les objets autour d’eux et les charge d’amour. En son absence la mémoire de ses paroles et de ses gestes habite l’espace qui la sépare de son enfant. Ils fonctionnent comme représentants d’elle. Pour l’enfant, le monde est habité par des substituts sonores, visuels, olfactifs de la relation à la personne aimée. Il n’est jamais seul car le monde a sens pour lui.

 

            A la recherche de sa mère, le bébé invente en son absence des vocalisations du parler maternel. En même temps, il va pouvoir avec les mots, parler à d’autres personnes qu’avec sa mère et du coup étendre ses relations.

           

A contrario lorsque la parole et le lien affectif font cruellement défaut, le bébé arrête de se développer, il s’enferme dans le repli et ne s’intéresse à rien. Il est esseulé et en grande détresse. Ce tableau clinique appelé « hospitalisme » a été observé par un médecin du nom de Spitz dans un orphelinat en 1940. On a beau les nourrir, leur prodiguer des soins parfaits au plan de l’hygiène, ils n’arrivent pas à faire le lien de plaisir avec la maternante chargée de leurs soins.

           

            A propos des enfants autistes, Dolto affirme que leur mère est également partie au sens réel ou par indisponibilité psychique sans qu’ils l’aient introjectée. Ils ne peuvent donc pas survivre dans la relation psychique à d’autres personnes. L’autisme paraît comme un accident de construction. L’enfant autiste a souffert plus que les autres membres de la famille (et autrement) de quelque chose qui est arrivé à tout le monde généralement un événement synonyme de perte d’un lien. C’est arrivé à un moment de sa structure ou il ne pouvait pas supporter l’angoisse qui a été celle de tous, surtout de la mère. La mère n’a pas réussi à comprendre ce dont son enfant souffrait, ni à lui en parler. Elle ne pouvait pas plus le rassurer qu’elle ne l’était. Ces ruptures « psychotisantes » se passent selon Dolto entre 4 et 8 mois. Après quoi, l’enfant autiste ne cherche plus le contact. C’est un corps vide qui continue d’exister, un cas de solitude absolue. Cela dit, les psychothérapies ne sont pas vaines avec les autistes, même s’il est difficile de parler de guérison. Elles cherchent à les faire survivre à leur blessure et de les ramener dans le circuit des échanges humains.

 

2-Illustration dans la pratique clinique

 

2-a Alexis, retour au fœtus

 

Au cours des thérapies, le patient a des moments de silence loin d’être une manifestation de résistance, le silence constitue pour le patient un aboutissement. C’est peut être la première fois qu’il est capable d’être seul. 

 

Un patient de l’Institut Médico-Educatif âgé de 14 ans présente une personnalité dysharmonique avec des éléments psychotiques et une déficience intellectuelle légère. Ce jeune a des difficultés à accepter les transitions, elles doivent être préparées au risque d’être vécus de façon angoissante. Ses éducateurs disent qu’il a besoin de se sentir contenu par les murs et par le groupe. D’ailleurs en séance il me demande l’heure sans arrêt et écourte nos entrevues pour vite retourner sur son groupe. Il a pour habitude d’entrer bruyamment en tapant les murs du couloir.

 

Il change un jour de comportement et instaure un rythme nouveau à nos rencontres. Son comportement se répétant, j’y ai cherché quelque chose de significatif. Il arrive en s’écroulant sur le tapi, se love en position fœtale sans dire un mot. Je suis d’autant plus touchée par ce besoin de solitude que je sais qu’il a souffert d’un retard de croissance intra-utérin. Respectant ce moment de détente, je garde le silence partageant moi aussi cette expérience nouvelle.

 

Apres quoi, je propose une petite activité qui fera support à un échange bref mais réel : un conte, un dessin. Une fois il quitte la salle en prenant soin de punaiser son dessin sur le tableau d’information des psychologues. Il laisse sa trace.

 

Cet enfant exprimait une détresse lointaine et n’avait qu’un besoin à ce moment la, celui d’être dépendant vis à vis de son thérapeute. J’ai pris soin que cet état soit ressenti comme agréable et sans culpabilité. Il demande au cadre d’assumer la fonction défaillante de l’environnement primaire. Puis je lui fournis une situation nouvelle dans laquelle il a le sentiment d’être soutenu et son vrai self admis. C’est un holding qui permet la mise en place de la confiance.

 

            2-b Bruno et le foulard

 

            Animatrice dans une association je me suis occupée d’un jeune adolescent de 16 ans autiste très déficitaire. Bruno ne parle pas et la communication est extrêmement réduite. J’ai cherché en vain le moyen d’échanger avec lui mais j’ai vite compris qu’il s’agissait plutôt de faire accepter ma présence. Je me rappelle la première fois qu’il a pu me regarder des mois après notre rencontre.

 

            J’ai arrêté mes activités dans cette association. Un an après j’ai rendu visite à mes anciens amis. Bruno s’est rué vers moi, a arraché mon foulard et le respirant il disait « Maman ! ». C’était la première fois que j’entendais le son de sa voix. Ce morceau de tissu imprégné de mon odeur lui a rappelé quelque chose de notre relation. Le foulard a fonctionné comme un doudou. Il me présentifiait dans un espace-temps particulier et lui évoquait la sécurité d’une mère.

           

            2-c Claude et la vie adulte

 

            J’ai suivi un adulte travaillant en Centre d’Aide par le Travail. Il a été abandonné à la naissance et présente un handicap mental léger. Capable, il avait quelques responsabilités à l’atelier de production du CAT. Il souhaitait se démarquer des adultes accueillis au foyer. Alors avec un salaire chaque mois qui tombe sur son compte, lui vient l’idée de vivre de manière autonome. L’institution la aidé à s’installer en appartement. Oui mais … son comportement devint déviant : alcoolisme et trouble sur la voie publique. Un jour il me dit « tu sais, c’est dur l’autonomie ! » témoignant ainsi de la difficulté d’affronter la solitude. Ses capacités intellectuelles lui permettaient de soutenir son désir d’indépendance mais il n’avait pas encore les moyens d’être seul du fait de la persistance de son vécu abandonnique. Par ailleurs il avait par ce biais de bonnes raisons d’interpeller l’institution et de la ramener à lui. Vivait-il un nouvel abandon ?

 

 

 

            2-d Mes enfants sans doudou

 

            Je me suis souvent demandé pourquoi il y avait des enfants qui avaient des doudous et d’autres pas. Mes enfants n’en ont jamais eu. Et pour cause, je les ai élevé jusqu’à l’age de 4 ans. Ils n’ont pas connu de crèche ni de nourrice. J’étais en permanence à leur coté. D’ailleurs ma fille m’a dit un jour avec malice « mon doudou préféré, c’est toi ». Dans leur vie de bébé, les séparations qu’ils vivaient n’étaient pas suffisamment conséquentes pour qu’ils aient besoin de ce support. Toutes les peluches que j’avais mises dans leur lit n’ont pas eu le moindre succès ; Aucune n’a été choisie. Le plus drôle de l’histoire est que le surnom de mon fils est « doudou ». Allez savoir qui a été le doudou de l’autre.

 

Conclusion

 

            Pour moi l’être humain se confronte tôt à la solitude et cela ne le quittera jamais. C’est en filigrane dans notre rapport au monde et aux autres. Nous avons tous notre façon de juguler la solitude.

 

Les parents ont un rôle de la première importance. Car en garantissant la sécurité de base, ils font à l’enfant un don précieux. Un don qui leur servira la vie entière. Il est source de la confiance en soi, celle qui nous envoie découvrir de nouveaux horizons, et celle qui alimente notre esprit créatif.

 

 

Bibliographie :

 

1-Winnicott, D, « La capacité d’être seul », De la Pédiatrie à la psychanalyse, 1958.

2-Winnicott, D, « La préoccupation maternelle primaire », De la Pédiatrie à la psychanalyse, 1956.

3- Dolto, F, Solitude, 1994.