Vocabulaire (suite)
Saverio Tomasella & Karin Trystram
Idéologie
Système de croyances, d’explications de la société,
de la vie et de visons du monde qui tourne en rond pour s’auto-entretenir
et s’auto-légitimer. Fermeture de la pensée.
Négation de la subjectivité.
« L’idéologie,
c’est ce qui pense à notre place. »
Jean-François
Revel, La grande parade.
L’idéologie,
quelle qu’elle soit, est un instrument d’emprise, un outil de propagande pour prendre le pouvoir, ne
serait-ce que dans la pensée des autres. Une idéologie
s’appuie sur un discours construit pour influencer. Certaines
idéologies, qu’elles soient théoriques, sociales,
politiques ou religieuses, se posent en dogmes pour éviter toute
critique et tout questionnement. Un
tel système a pour objectif – avoué ou inavoué - de
maintenir l’individu dans une position infantile. Il entrave la part créative et
singulière de chacun(e) et va à l’encontre de son
autonomie. (voir Allégeance,
Emprise)
Illégitimité
Absence
ou refus de légitimité. Indignité.
Douleur
de la personne qui se vit comme illégitime.
Identification
au milieu d’origine et à ses références hors du
champ humain.
La
question de l’illégitimité se pose à partir du roman
familial et social. Ses implications se répercutent, surtout inconsciemment,
dans toute relation, principalement les liens de cœur : amour,
amitié, paternité, maternité, etc.
L’illégitimité
naît de l’imposture de quiconque maintient une intention
profanatrice et la nie en même temps (voir Schisme).
Toute imposture
vise à empêcher d’interroger les
questions relatives à la loi, donc à la fonction symboligène du père. La
fonction paternelle désigne la dimension humanisante de la parole du
père, posant les interdits fondateurs, non pas une fois pour toutes,
mais chaque fois que les mécanismes d’inversion pourraient se mettre en œuvre et face à tout
détournement possible de l’éthique
humaine.
Avant
de se réveiller de sa torpeur, l’illégitime se maintient
dans la posture où il est placé par vassalité (voir Allégeance). Il ne se réfère
alors qu’à la seule « loi »
dévoyée de l’imposteur.
Le
milieu complice participe activement pour protéger l’imposteur.
Quand le système n’a pas été démonté,
l’individu rejoue avec les autres les mêmes processus pervertis, et
souvent pervertissants : avilissement, banalisation,
dégradation, déni, inversion, jouissance, humiliation,
moquerie, séduction,
trivialité, etc. La non-reconnaissance des potentialités ou des
réalités profanatrices s’inscrit souvent dans l’oubli
volontaire de l’histoire de la famille ou du corps social, avec coupure
brutale et dissolution virulente des liens (voir Haine).
Emerger
de l’illégitimité, c’est accepter de traverser de
nouveau l’effroyable douleur provoquée par la posture non humaine
(machinale ou bestiale) où le premier déni nous a placé, pour effacer les marques de profanation (inceste, viol, torture,
humiliation, violence, contrainte paradoxale, abus, secret imposé,
emprise, manipulation, interdit de penser…).
Pour
retrouver son âme et sa
capacité à penser, il est nécessaire de se dégager
de la sidération que provoque toute atteinte à
l’intégrité humaine. Inscrire en soi l’ouverture
à l’esprit, grâce à la parole unificatrice
(symbolisante) par le biais de l’alliance avec l’autre. Cette inscription permet de
percevoir que le désir, source
féconde, se fonde sur la dimension libératrice de la loi. Le
sujet construit sa légitimité sur le seul socle de l’éthique. La subjectivité
est chaque fois légitime, car elle est en lien avec la dimension
symbolique (spirituelle), qui inscrit l’être dans la lignée
humaine (voir Esprit).
L’individu
qui ne s’interroge pas sur les conditions de sa posture deviendra un
usurpateur : il fera tout pour prendre le pouvoir, usurper la place du
premier imposteur et maintenir les rapports d’allégeance, en empêchant toute critique et tout
questionnement.
Image du corps
Pour
Gisela Pankow, l’image du corps se déploie selon deux axes :
la dialectique entre les parties du corps et le tout unifié ; le
corps vécu comme contenant d’un contenu. Les altérations de
ces deux fonctions dynamiques et structurantes de l’image du corps
provoque des troubles pouvant aller jusqu’à la psychose.
Image du
corps en relation
Information concrète sous forme de figuration
sensible. (voir Corps d’images)
Une image du corps en situation est une vision, une
perspective ou une représentation, constituée à partir de
perceptions, sensations et intuitions. L’image du corps permet de sentir
en soi l’intention d’un(e) autre, dans la relation, par des
informations concrètes, bien que subtiles, perçues sous forme
d’images.
Toute image du corps en relation est un don de
conscience, grâce à un lien intérieur, une connexion
d’âme à âme. Elle informe sur les intentions des deux
protagonistes engagés dans la relation : l’autre et soi.
Image
inconsciente du corps
Françoise Dolto définit
« l'image inconsciente du corps » comme la
synthèse de nos expériences relationnelles et
émotionnelles passées, réactivée dans le
présent. Certain(e)s psychanalystes s'appuient
sur cette notion dans le processus des séances pour fonder leur
écoute du langage à travers les vécus corporels.
L'image inconsciente du corps est comparable
à un dessin d'enfant, éclairant les relations avec ses parents et
sa fratrie, la place dans la famille et les phases de développement.
En tant qu’image du corps en relation, elle
révèle chez l’adulte des systèmes mis en place dans
son enfance pour s'adapter, ou survivre, à son environnement
familial. Cette forme d’image
favorise la perception des moments-clés de son évolution et de
ses enjeux relationnels. En
étant présente à l’esprit, le plus souvent sous
forme visuelle, cette information devient consciente, notamment lors de
séances entre le psychanalyste et l’analysant(e), par
l’échange de paroles qui la nomment.
Ø
Willy Barral, Marie-Claude Defores, Juan-David
Nasio, etc., Françoise Dolto,
c’est la parole qui fait vivre, Gallimard, Paris, 1999.
Ø
Françoise Dolto, Au jeu du désir, Seuil, Paris, 1981 ; L’image inconsciente du corps, Seuil,
Paris, 1984.
Inertie
Apathie, immobilisme.
(voir Autodestruction,
Hébétude, Mutisme)
« Le concept
d’inertie psychique n’était pas étranger à
Freud, même s’il occupe une place mal assurée dans sa
théorisation. […]
Les situations traumatiques
font apparaître une modalité de l’inconscient, qui ne se
réduit pas à l’inconscient
’’refoulé » et opère sous
l’égide du principe d’inertie. »
Loup
Verlet, Autour de
l’inertie, séminaire 2006.
Le choix, conscient ou non, de rester sans entendre et sans
parler, évite de s’impliquer et de s’investir. Le repliement
sur soi qu’est l’inertie constitue un recours pour se
protéger d’une réalité qui paraît
insurmontable. Cet immobilisme est parfois le fruit d’une intention
délibérée d’attaque du lien à l’autre
et au monde. (voir Défense,
Haine)
« La plus grande
victoire que nous puissions remporter sur nous-mêmes,
c’est de surmonter l’inertie, la tendance au moindre
effort. »
Pierre
Teilhard de Chardin, Etre
plus.
L’inertie gèle la mobilité et la
fluidité, nécessaires à toute relation évolutive.
Elle est une manifestation de la pulsion
de mort. Elle est parfois accompagnée d’oublis et de pertes de
mémoire. (voir
Préférence pour la mort)
Inquiétude
« L’inquiétante
étrangeté vécue se constitue lorsque des complexes
infantiles refoulés sont ranimés par une impression actuelle. »
S. Freud,
L’inquiétante étrangeté.
Ø
Erri
De Luca, Une fois, un jour, Verdier, Lagrasse, 2002.
Ø
Rosetta
Loy, Les routes de poussière, Payot, Paris, 1995.
Ø
Elsa
Morante, Donna Amalia et autres nouvelles, Gallimard, Paris, 1967.
Ø
Sigmund
Freud, L’inquiétante étrangeté et autres essais,
Gallimard, Folio, Paris, 1985.
Ø
Emmanuel
Carrere, La moustache, P.O.L, Paris, 1986.
Inversion
Action
d’inverser. Détournement de sens. Dévoiement.
(voir
Cruauté, Perversion, Renversement,
Retournement, Séduction)
L’inversion
désigne un moment particulier durant lequel la relation bascule dans la
mauvaise foi, le rapport de force. Par extension, l’inversion est
pleinement à l’œuvre dans le champ de la perversion. Aucun individu n’est étranger à ce
mode de défense : il peut
concerner toute personne à certains moments difficiles ou douloureux.
Néanmoins, dans certains cas, le mécanisme de l’inversion
devient systématique. Il vise à faire passer le faux pour le
vrai, le bon pour le mauvais, le juste pour l’injuste, l’humain
pour l’inhumain… L’inversion est un retournement des valeurs
et des situations. C’est une tactique privilégiée des
personnes dégradées, voire profanatrices.
Dans
l’inversion, le monde se trouve régit par des règles
contraires à l’éthique
humaine. Ces règles transgressives prétendent alors « faire
force de loi » ; de fait, les réalités humaines justes
passent pour « folles » ou
« dérangées ». Les effets de l’inversion
peuvent être multiples et provoquer des sensations de
déréalisations.
Solenne, une petite
fille de neuf ans est en situation d’échec scolaire depuis
quelques mois. Sur le conseil de l’orthophoniste, sa mère, qui
parle très peu, l’amène consulter. Solenne « est
ailleurs » depuis qu’elle a confié à son
instituteur, un jour où elle pleurait, que son père la battait.
Gêné, l’instituteur a pris la défense du père
en minimisant la douleur de Solenne et en justifiant les coups : selon lui
« les châtiments corporels peuvent avoir une valeur
éducative ». Solenne n’ose pas en parler à sa
mère : elle a peur que celle-ci lui réponde la même
chose. Cette petite fille n’a plus de lieu où se sentir exister en
tant qu’être humain et être entendue dans sa détresse.
Elle est perdue puisque les adultes référents autour d’elle
confondent la haine et le respect. Ils lui demandent aussi de se conformer
à ce mensonge. Elle se sent complètement isolée et
confuse.
Seules
les images du corps en
relation rendent possible la perception de l’intention de l’autre,
et de soi, ainsi que ses effets sur le cœur, à partir des
sensations corporelles. La réalité de la posture imposée
à une personne soumise à une tactique d’inversion peut
être exprimée par différentes perceptions : impressions
d’hémorragie, de sang qui circule à l’envers, de
« mauvais sang », d’effondrement intérieur,
de vertige, de gouffre…
Lorsqu’elle
est constitutive de la personnalité, ou du mode de relation,
l’inversion est souvent mise en œuvre avec une
régularité implacable et acharnée. Elle met la
pensée en arrêt pour mieux écraser celles et ceux à
qui elle est destinée. Elle banalise la douleur qui leur est
infligée. Ils sont retournés comme un gant. C’est le monde
à l’envers !
Ø
Didier
Anzieu, Le moi-peau, Dunod, Paris, (1985) 1995.
Ø
Sophie
de Mijolla-Mellor, Penser la psychose, Dunod, Paris, 1998.
Ø
Harold
Searles, L’effort pour rendre l’autre fou (1965), Gallimard,
Paris, 1977.