Vocabulaire (suite)
Saverio Tomasella & Karin Trystram
Loi
Fondement. Principe de vie et d’humanité. (voir Ethique)
Dans le domaine de
l’intériorité et de la relation, la loi est une disposition
fondamentale qui échappe à toute possibilité d’arrangement
ou de transaction. Sa transgression amène désordre, plainte,
folie, malheur, maladie ou mort. La loi détermine un cadre qui assure
les mouvements de croissance et d’évolution de l’être.
Les lois spirituelles ou
« symboliques », c’est-à-dire les lois de vie dont découlent les lois humaines, sont profondément
structurantes. Elles déterminent concrètement le cadre dans
lequel le sujet :
-
accède à la connaissance à
partir de son savoir profond (son inconscient) ;
-
accorde de la valeur à son intuition ;
-
déploie son identité personnelle ;
-
entre en relation
;
-
exerce et exprime sa créativité ;
-
s’ouvre à la dimension du sentiment
(du cœur) ;
-
soutient son désir
singulier ;
-
vit (ou peut vivre) l’amour.
Loi(s) de vie
Disponibilité
intérieure favorisant le développement et
l’épanouissement de l’humain
en tout être. Engagement fondamental allant résolument dans le
sens de la vie.
« Le verbe s’est fait
chair. »
Jean 1, 14
Les « lois de
vie » se retrouvent dans les philosophies humanistes et
humanisantes, aussi bien laïques que religieuses, de toute orientation
culturelle : chamaniste, bouddhiste, ésotérique,
monothéistes…
Cinq dispositions au vivant
peuvent être distinguées :
1. Une concrète,
réelle et vigoureuse préférence pour la vie : se
défaire vraiment de la mort en soi, ou autour de soi, et choisir la vie
pour vivre.
2. Une acceptation de sa
condition d’humain, incomplet, limité et mortel : refuser
l’absolu, la perfection et la croyance magique en son omnipotence ;
s’inscrire dans sa dimension humaine, de passage sur la terre.
3. Un développement
de son identité personnelle : « devenir
soi-même » dans une relation juste à soi, aux autres et
au monde.
4. Une recherche
persévérante de l’unité de sa personne,
habitée par l’esprit et
par la vie : exister de plus en plus dans un ajustement personnel, un
« alignement », entre l’âme, le corps et le
cœur profond.
5. Une ouverture à
l’amour, à la bénédiction, à la joie : accepter de recevoir et
entrer dans la fécondité du don ; se sentir digne
d’être heureux…
Pour incarner les lois de
vie et les mettre en œuvre au jour le jour, il est nécessaire de
refuser ses indéterminations intérieures, de se défaire de
ses sentiments d’indifférenciation, de sortir de toute forme
confusion et de ses fantasmes de
fusion. Il s’agit d’un engagement réel de la personne envers
« elle-même » : libérée de ses
identifications aliénantes.
Ø Marie Balmary, Le sacrifice interdit, Grasset, Paris, 1986.
Ø Françoise Dolto, La foi au risque de la psychanalyse,
Seuil, Paris, 1981.
Ø Simone Pacot, Reviens à la vie !, Cerf, Paris, 2002.
Lois humaines
Souvent
appelées « lois symboliques », elles
désignent les conditions d’humanisation de tout être,
né et à naître. (voir Lois de vie)
Les lois
symboliques définissent le cadre de l’incarnation de
l’identité humaine. Elles sont universelles. Ce sont des lois car
elles ne sont pas négociables. Elles sont dites
« symboliques » parce qu’elles sont du registre de
la pensée et de l’esprit,
représentables et intégrables par tout être.
(voir Loi)
Les conditions de
l’humanisation reposent sur les interdits fondateurs : interdits de
l’inceste, du meurtre et du cannibalisme, auquel il est possible
d’ajouter l’interdit de torture. (voir Humain)
Les lois
symboliques désignent aussi l’engagement à confirmer la
mémoire de l’identité humaine par la transmission aux
générations futures. (voir
Epreuve de croissance, Ethique, Symbolisation)
Manque
De l’italien manco
(mancus en latin) : défaut, défection, insuffisance,
privation.
Espace dans lequel
se constitue une personne à part entière, dans sa relation aux
autres.
« Il y a là un trou, et ce trou
s’appelle l’Autre. »
J. Lacan, Encore.
Le manque
désigne le vide causé par l’indisponibilité ou la
perte d’un moyen de satisfaction. Au fondement, il concerne les limites
du sentiment d’exister. L’individu est mortel, engendré par
d’autres que lui-même (ses parents) et d’un seul sexe. Il
fait la douloureuse épreuve de l’incomplétude. La
confrontation désagréable à la privation met
l’être dans le mouvement d’une nécessité
désirante : aller vers autrui. Ce passage de la perte au
désir s’actualise dans l’altérité,
lorsqu’il est médiatisé par la parole à travers une
relation humanisante. Se reconnaître manquant, insuffisant, incomplet,
c’est accepter la non-possession et l’ouverture à
l’aspiration désirante.
« Je constate combien je me
polarise sur la maladie de mon fils. Maintenant, je me rends compte que cette
fixation est de l’ordre du pouvoir que je voudrais avoir sur les autres.
Ce n’est pas tant la maladie de mon fils qui importe, c’est mon
besoin à moi, mon besoin impérieux de commander, ma
volonté de tout contrôler. Je suis tellement gênée de
dire cela… Je voudrais imposer à mon mari ce que je veux pour
notre enfant parce que je crois que cela me permettrait d’obtenir ce que
je veux pour moi. […] J’ai l’impression de tenter
l’impossible et de m’épuiser. Je voudrais forcer mon mari
à changer, pour éviter de changer moi. »
La
différence entre le manque et la béance réside dans la
parole qui le nomme. Lorsque le manque est dit, il peut se transformer en une demande.
Le manque est conscience d’un « espace vide »,
d’une place nécessaire à trouver, afin de se sentir exister
et existant. Par l’épreuve du manque reconnu et parlé,
l’être peut se représenter ce qui est absent, et ainsi créer
une présence. Il entre alors dans un registre plus élevé,
plus subtil : plus essentiel. (voir Besoin,
Désir, Frustration)
Ø Christian Bobin, La part manquante,
Gallimard, Paris, 1989.
Ø Jacques Lacan, La relation d’objet,
Seuil, Paris, 1994 ; Encore, Seuil, Paris, 1999.
Médiatiser
Partager et communiquer dans un échange de « paroles
vraies », qui donnent du sens et révèlent, ou
libèrent, le mouvement de désirance. (voir Désir)
La parole
humanisante, échangée dans une relation à parité,
rend possible la reconnaissance de la personne. L’être se sent
accueilli dans son identité d’humain et le mouvement de son
désir. La parole sépare et assure
une distance féconde : l’autre existe ; il n’est
pas soi. Il y a rencontre sans emprise,
sans mélange, sans confusion.
Mélancolie
Dépression grave,
souvent accompagnée de cruauté (auto)destructrice et de
férocité du jugement porté sur soi-même et envers
les autres.
Ø Nicolas Abraham et Maria Torok,
« Deuil ou mélancolie », L’écorce et le noyau, Flammarion, Paris, 1987.
Ø S. Freud,
« Deuil et Mélancolie », Métapsychologie, Gallimard, Paris, 1968.
Mère
symbolique
Maternité
intérieure. Mère de la bénédiction.
Mère du cœur.
Dimension de
l’adoubement humain potentiellement présente dans toute
maternité, concrète ou subtile. (voir Père
symbolique)
Quelle que soit la
réalité individuelle, familiale et sociale de la mère,
au-delà de son histoire personnelle, de ses impasses et de ses
ratés, toute mère porte en elle la capacité bienfaisante
d’une validation de l’humanité chez son enfant, d’une
légitimation de son existence sur terre comme chemin d’incarnation
et d’évolution. A travers toutes les femmes de la lignée,
la mère de la bénédiction transmet la mémoire de
l’identité humaine.
La mère du
symbolique, qui serait même de façon plus juste la
« mère de l’espace symbolique », ouvre
l’enfant à la dimension cœur-âme-esprit de sa
présence corporelle parmi les humains. Elle est la maternité
bienveillante et généreuse qui donne à son enfant
l’accès au cœur profond, donc à la capacité
d’aimer. (Voir Amour)
De nombreux obstacles
empêchent l’enfant de percevoir la mère dans son
humanité, par un toucher d’âme avec elle. Par exemple, le
corps à corps avec la mère ne permet pas à l’enfant
de s’ouvrir à la dimension de l’altérité, donc de la relation.
L’implication du
père est ici fondamentale. De son côté,
l’engagement de la mère consiste à demander au père
de remplir sa mission humanisante et de persévérer dans sa
position civilisatrice. Le rôle de la mère est de mettre en mouvement
ce processus pour que le père puisse soutenir l’élan de sa
présence et de sa parole. L’un comme l’autre mettent ainsi
en jeu leur désir et leur responsabilité. (Voir Triangulation)
Pour (re)prendre contact
avec l’espace symbolique, il est nécessaire que le sujet repère les postures de ses
parents réels et comprenne ce qu’il a mis, lui, en œuvre pour
essayer de trouver une place dans son environnement d’origine.
Les « parents
symboliques » sont à différencier des parents
« ingérés » ou incorporés du surmoi, qui sont du registre de la
morale et non de l’éthique. (Voir
Fantasme, Imaginaire, Incorporation)
Ø Billy Elliot, film de Stephen Daldry,
Grande Bretagne, 2001.
Métapsychologie
Recherche dont l’objectif est d’explorer les
processus psychiques au-delà du conscient, des phénomènes
et de la psychologie. Le vocable
« métapsychologie » est créé par S.
Freud en 1895, au moment où il « invente » la
psychanalyse.
« Sigmund Freud
prend une décision en quelque sorte historique : inventer un mot
– ’’métapsychologie’’ - pour donner un nom
à la théorie fondamentale de la psychanalyse. »
Paul-Laurent
Assoun, La métapsychologie.
La
métapsychologie désigne la théorie de l’inconscient, donc l’ensemble de la
conceptualisation de la psychanalyse. Freud évoque très tôt
dans ses écrits l’idée de
« réalité suprasensible »,
« d’enfant-problème », de
« sorcière » et même de « mythologie » :
autant de termes qui expriment la difficulté de la tâche. Comment
transcrire ce qui n’est pas conscient, au moins de prime abord ? La
métapsychologie est, par nature, une réflexion en cours, dont la
vocation est d’essayer de théoriser ce que la pratique quotidienne
apprend aux psychanalystes.
Les
réflexions métapsychologiques s’articulent dès
l’origine autour de questions centrales comme l’inconscient, mais
aussi le désir, le deuil, l’identité, la pulsion
et ses destinées, le refoulement,
le rêve , la mélancolie, la mort, la vie sexuelle, etc.
Pour être
métapsychologique, donc psychanalytique, un concept demande à
être déployé, principalement selon trois axes :
-
topique,
ou la localisation intérieure, le « lieu »
d’origine. Le phénomène observé est-il inconscient,
préconscient, conscient ? Exprime-t-il une pulsion du ça, une identification du moi, une réprobation du surmoi ? Dévoile-t-il une
idéalisation de soi-même ou un idéal de vie ?
-
économique,
ou la question des « investissements » engagés.
Quelles sont les quantités d’affects
mises en jeu ? Quelle est l’intensité de la pulsion ?
Quelle est le degré de l’implication personnelle dans telle
situation ?
-
dynamique,
ou les forces en conflit. Quels sont les mouvements intérieurs et leurs
orientations ? Quels sont les processus à l’œuvre et
leurs interactions ? Annulation, empêchement, intrication,
opposition, renforcement ?
Toutefois,
il est possible d’ajouter deux autres dimensions :
-
La
dimension éthique, qui est
autant choix et engagement du sujet,
que disposition humaine, donc universelle. Elle invite à demander
d’interroger les intentions sous-jacentes pour chaque
phénomène observé ;
-
La
dimension de la relation avec
l’environnement, fondamentale pour le nourrisson qui dépend
complètement de son entourage, mais aussi pour toute personne vivant
avec d’autres individus, donc en interactions avec eux et avec son
milieu…
L’édifice
d’origine de la métapsychologie freudienne a été
complété, développé et enrichi par ses successeurs.
Ø
Piera Aulagnier, La
violence de l’interprétation, PUF, Paris, 1999.
Ø
Paul-Laurent Assoun, Introduction à la
métapsychologie freudienne, PUF, Paris, 1993 ; La métapsychologie, PUF, Paris,
2000.
Ø
Sigmund Freud, La naissance de la psychanalyse (1887-1902), PUF, Paris,
1992 ; Métapsychologie,
Gallimard, Paris, 1985.
Ø
Jacques Lacan, « Le stade du miroir comme formateur
de la fonction du Je », Ecrits,
Seuil, Paris, 1966.
Ø
Donald Winnicott, Jeu et
réalité, Gallimard, Paris, 1975.
Mutilation
Du latin mutilare,
mutiler. Amputation. Intention ou acte de priver un être de son
intégrité. Castration.
La mutilation
psychique désigne la privation intentionnelle des capacités
d’évolution de la personne, qu’elles soient physiques,
affectives ou intellectuelles.
La mutilation est
une captation de toute potentialité à la fécondité,
féminine et masculine, réelle et symbolique. Le parent mutile son
enfant pour en faire sa « chose » et qu’il reste en
sa possession. Il l’empêche de grandir, de devenir autonome et,
surtout, un humain parmi les humains.
Marina est décédée des
suites d’un cancer du sein à 29 ans. C’était le
troisième assaut de la maladie. Le cancer est apparu chaque fois
qu’elle entreprenait une initiative personnelle : mariage,
création de société, maternité. La maladie est
venue signifier, à chaque fois, la casse de son désir et de sa
créativité personnelle. Marina était condamnée
à mourir. Les mutilations systématiques contre Marina
étaient opérées par ses parents, mandataires des fantômes
de leurs familles. Malgré son immense courage et sa lutte
désespérée, Marina a abandonné son combat. Elle
n’a pas eu le temps d’effectuer le travail de libération
qu’elle avait commencé…
Ø Alice Miller, C’est pour ton bien,
Aubier, Paris, 1984.
Mutisme
Abstinence
résolue de parole. Silence buté et obstiné.
Contrairement
à l’hébétude,
qui est une souffrance, ou au silence
qui peut être accueil, disponibilité et ouverture, le mutisme est
une posture volontaire d’empêchement de l’échange et
de la relation.
Il
s’agit d’un acte cruel, puisqu’il consiste à agir
silencieusement la haine et le meurtre, au lieu d’en parler ou de
les parler. Le vœu d’annuler l’autre et d’empêcher toute rencontre est
délibéré, tout autant que le refus borné
d’entendre et de se laisser émouvoir. Le mutique oppose à
son interlocuteur un mur d’inhumanité et de néant. (voir Cruauté)
Certaines
formes de sexualités autoérotiques sont volontairement mutiques,
comme l’utilisation de la pornographie, le recours à la
prostitution, l’exhibition, le voyeurisme et les pratiques masturbatoires
devant une caméra, reliée ou non à Internet… Il
s’agit souvent d’une vengeance contre une figure parentale honnie,
autrefois destructrice, dévorante, voire profanatrice. (voir Autoérotisme)
La
personne mutique renverse ce qu’elle a anciennement dû
endurer : elle fait subir clandestinement et indirectement sa haine
à l’autre, réduit ainsi à l’état de
chose à dominer, à détruire ou à
posséder. (voir Profanation)
Le
mutisme est une des formes les plus ordinaires d’annulation de
l’autre personne. Il est fréquemment utilisé dans les familles vis à vis
de l’enfant qui est ainsi livré à un grand désarroi. Il ne peut en aucun cas nommer ce qui fâche
ou semble fâcher le parent. Pour sortir de cette impasse dans laquelle il
est placé et qui le rend coupable, l’enfant est contraint à
inventer les raisons par lesquelles il serait « méchant »
aux yeux de son parent. Il cherche à justifier le mutisme par un montage
artificiel : il se construit « tout un monde » et va
inventer les motivations pour lesquelles son parent refuse de lui parler. (voir Déni,
Inversion, Secret)
Le
mutisme condamne à l’autarcie puisqu’il fonctionne en
circuit fermé et emprisonne dans un univers sans horizon, où
toute forme d’altérité
est bannie. C’est le monde de la nullité. Il est question
d’agir insidieusement un meurtre sans aucune trace perceptible ni
visible. C’est en quelque sorte un « crime
parfait », sans indice !
Si
la colère et la rage sont prohibées par l’environnement
familial, le mutisme des parents peut rendre un enfant
« fou » ou mutique à son tour. Le délire
est alors une voie détournée pour exprimer
l’inexprimable, l’indicible ou même l’impensable. (voir Schizophrénie)
Mythologie
Mettre dans le ciel les réalités du monde.
(voir Projection)
Lorsque la
mythologie se fige, elle peut devenir une histoire morte, voire une idéologie.
Narcissisme
Egotisme,
égocentrisme. Reproche d’égoïsme. En
référence à une lecture traditionnelle, et surtout
incomplète, du mythe de Narcisse fascination envers sa propre apparence. Etre
et paraître sont confondus. (voir Narcisme)
> Bela Grunberger, Le narcissisme,
Payot, Paris, 1971.
> Sigmund Freud, « Pour introduire
le narcissisme », La vie
sexuelle, PUF, Paris, 1999.
> André Green, Narcissisme de vie narcissisme de mort, Minuit, Paris, 1983.
Narcisme (Narzismus)
Amour de soi
permettant l’amour de l’autre.
S. Freud commence
à parler de narcisme dès 1910, d’abord pour rendre compte
du choix d’un partenaire de même sexe, élu du fait de sa
proximité (supposée) et de sa ressemblance avec le sujet. En
1911, il élargit cette notion à l’amour de soi : il s’agit
d’une étape fondamentale dans le développement de
l’enfant, durant laquelle les pulsions s’unifient.
L’investissement de soi, ou d’une partie de soi, devient maladif
lorsqu’il se réalise au détriment des autres et du monde
extérieur : s’il est extrême, il est
caractéristique des moments ou des états de démence.
Parfois trop rapidement confondu avec l’auto-érotisme, le narcisme est un mouvement qui constitue
l’identité du sujet, sur le mode de l’intériorisation
d’une relation avec autrui. Dans ce cas, il contribue aux processus
d’introjection, moteurs de la
santé somato-psychique.
Pour essayer de sortir des impasses auxquelles
a mené la notion psychologique trop et mal usitée de
« narcissisme », il est nécessaire de retourner
à la légende grecque de Narcisse et de l’entendre avec une
oreille neuve. Ce conte parle de la rencontre impossible entre deux adolescents,
désinvestis par leurs parents. D’un côté, Narcisse
est né d’un viol ; de l’autre, la nymphe Echo ne
connaît pas ses géniteurs. Elle est adoptée par Jupiter et
Junon. Comme Echo ne parvient pas à se constituer à partir
d’elle-même en lien avec ses parents et ne semble exister que sur
le mode de l’imitation, en miroir avec Jupiter, Junon lui jette un
sort : Echo ne pourra répéter que ce que disent les autres.
Cette malédiction l’enferme dans l’infinie répétition
du semblable, sans possibilité ni de rencontrer l’autre, ni
d’être féconde, c’est-à-dire créative.
Lorsqu’elle rencontre Narcisse, condamnée à
répéter, Echo ne peut que poser de nouveau la question
« comment t’appelles-tu ? ». Devant
l’effroi que constitue pour elle l’absence d’une parole
personnelle, Echo brûle les étapes et tente de toucher Narcisse
avant même d’avoir pu faire sa connaissance. Ce corps à
corps soudain et sans parole, donc sans âme, plonge Narcisse dans
l’horreur et la détresse du viol dont il est issu. Il perd la
face. Pour reprendre pied, il cherche à retrouver son visage
d’humain. Il se penche vers l’eau d’un lac. Ce n’est
pas son visage qu’il voit, mais le trou laissé béant par l’absence
de son père, démissionnaire de son identité d’humain.
Cette béance vertigineuse l’aspire, le happe et Narcisse sombre
dans le gouffre de sa conception : il se noie.
La légende
de Narcisse révèle que le rôle du père est de donner
à son enfant le courage de communiquer le plus précieux en lui,
ce qui fait qu’il est et devient humain parmi les humains. Le
défaut de cet engagement paternel auprès du petit humain le
plonge dans un abîme dont il ne peut sortir seul. La détresse de
ce gouffre sous ses pas peut le pousser à compenser l’absence
innommable, voir impensable, par les mirages du corps à corps. Narcisse
n’est donc pas du tout « narcissique » :
c’est parce qu’il refuse de se contenter du comblement factice
qu’assurerait la sensualité sans rencontre d’âme et de
cœur, qu’il prend le risque de devenir fou et d’en mourir.
Narcisse ne cède pas sur son désir fondamental de devenir humain.
En cela, il est la figure même de la psychanalyse, son
emblème : la sensibilité et l’intuition, en accord
avec l’intention, se frayent un chemin jusqu’à la
pensée, puis la parole, grâce à la rencontre d’alliance avec l’autre
désirant…
> Lou Andréas-Salomé, L’amour du narcissisme, Gallimard,
Paris, 1997.
> Serge Tisseron, La honte, Dunod,
Paris, 1992.
> Saverio Tomasella, Faire la paix avec
soi-même, Eyrolles, Paris, 2004.