Obsession
Répétition
intérieure envahissante.
Les
« obsessions » désignent des idées
pénibles, forcées et récurrentes qui poussent le sujet
à une lutte intérieure continue et épuisante pour tenter
de les éloigner ou de s’en débarrasser.
"Certains ont des malheurs; d'autres,
des obsessions. Lesquels sont le plus à plaindre? "
Emil Michel Cioran, De l'inconvénient d'être
né.
"L'obsession de la mort, du temps, est
un poison, dirai-je mortel, qui minerait toute possibilité de bonheur,
si le bonheur était en ce monde autre chose qu'un voeu."
Georges Perros, Papiers collés.
La volonté
de contrôle, l’importance contraignante de l’organisation, le
doute permanent et le perfectionnisme caractérisent la personne qui
souffre d’obsessions. (voir névrose de contrainte : Zwangneurose)
Parasitage
Annexion. Envahissement par l’autre. Vampirisme. (voir Emprise)
Le parasitage est une réponse relationnelle aux
angoisses et aux menaces d’effondrement
provoquées par la disparition,
de soi ou de l’autre. Il s'agit d'une forme de
« dépendance affective », due à la
tentation éprouvante et urgente, souvent irrépressible et
frénétique, à vouloir combler les béances de l'autre ou à lui demander
impérieusement de combler les siennes. L’annexion est un
système de lien fusionnel et confusionnel à l’autre,
souvent vécu comme identique à soi : un double ou un jumeau.
Elle prend place au lieu même et sur le mode, archaïques, d’un
défaut «fondamental »
provenant de carences vécues par le nourrisson.
Lorsque l’aliénation provoquée par
un phénomène de parasitage n’est pas vécue dans une
relation amicale, amoureuse, professionnelle, ou thérapeutique, elle se
manifeste souvent par la soumission fiévreuse, voire fanatique, à
une discipline ou une idéologie.
L’aliénation a pour fonction d’assurer au sujet la croyance d’éviter ainsi
tout risque de disparition.
Sortir de l’enfermement dû au parasitage
demande de contacter, de traverser puis d’élaborer les immenses
douleurs et les profondes détresses du nourrisson
délaissé, démuni et désespéré.
Au-delà, il est nécessaire de renoncer au vœu de
« nourrir » l’autre, de le
« sauver » et d’être sa « source
de vie ».
Pervers
Dans le langage
courant, le pervers est une personne malade qui ne peut s’empêcher
de commettre des actes immoraux. Pour la psychanalyse,
le pervers est un individu qui nie toute forme d’altérité.
Incapable de médiatiser ses pulsions, le pervers jouit de
transgresser l’éthique
humaine, autant que d'inciter les autres à la transgresser, en les
avilissant… et, si possible, en les poussant à jouir, à
leur tour, de cet avilissement. (Voir Allégeance, Perversion,
Schisme)
Dans Senso, de Visconti, le personnage du lieutenant présente ce
mélange entre perversion et mensonge : un masque à sa folie
qui lui interdit de vivre un amour véritable avec une femme, car il
s'en croit indigne. Chez ce
personnage, l'enclave est la partie de lui qui lui interdit de croire en sa
valeur. Pour rester « loyal » envers cette
croyance, il ne peut que briser la relation qui le lie à la
comtesse. Il emploie toute son énergie pour détruire la force et
la beauté de leur lien.
Le verbe
« pervertir » vient de deux termes latins (per qui veut dire par, ou pour, et vertere qui signifie renverser ou tourner). Pervertir serait donc « mettre sens dessus
dessous » ou « faire mal tourner ». Le latin
ecclésiastique au IIIe siècle utilisait ce verbe pour
désigner toute opération de falsification d'un texte et par
extension une volonté de corrompre l’âme en la détournant de l’esprit.
A partir des XIe et
XIIe siècles, le mot « pervers » désigne ce
qui est « appliqué à contresens »,
vicié ou vicieux. Le pervers est une personne portée à
faire le mal, ayant choisi d’exister uniquement – ou
majoritairement - dans le registre de l’inversion.
> Senso, film de Lucchino Visconti, Italie, 1954.
> La pianiste, film de Michael Haneke, France – Autriche,
2002.
Perversion
Le terme
« perversion » désigne autant la
méchanceté, la cruauté, la perfidie que la déviance
sexuelle, le vice, et toute inversion
du vrai en faux, du bon en mauvais, du vital en morbide, de l’humain en
inhumain.
Les
réalités de la perversion sont très complexes, multiples,
variées et souvent aussi très
« raffinées » : il est difficile d’en
donner un panorama complet.
A quel moment
peut-on parler de perversion ?
Il est
nécessaire de laisser de côté toute forme de morale, de
consensus ou de convenances sociales. La démarche de la psychanalyse
interroge la perversion au sens éthique :
ce qui déshumanise l’être, le
« chosifie », l’instrumentalise, le souille, le
dégrade, l’humilie, l’avilit ou le profane.
Quel est le
rôle de la perversion ?
La perversion est
avant tout une protection contre la douleur,
un « mécanisme de défense » contre une souffrance insupportable. Tout individu
peut donc avoir un comportement « pervers » à un
moment ou un autre : par une construction mensongère, une
manœuvre de séduction, une tentative d’influence, de
manipulation, voire d’emprise… (Voir Perversité)
Comment quelqu'un
peut-il basculer dans la perversion ?
Lorsque les conditions
de l’environnement ne sont pas favorables à la croissance humaine
de l’enfant, il peut, très tôt, installer un mode
« relationnel » pervers de protection comme moyen
d’existence dans ses rapports aux autres. De ce fait, son identité
est peu à peu liée à la carapace qu’il s’est
construite pour subsister. Cet enfant devient alors adepte de la
perversion : il aiguise son intelligence sous la forme très
particulière du calcul, échafaude des tactiques et des
stratégies pour dominer l’autre ou la situation. Le
phénomène s’installe profondément, surtout du fait
qu’il s’auto entretient. L’enfant devenu
« pervers » renie sa sensibilité pour
réussir à utiliser l’autre. En même temps, il nie le
dévoiement éthique qu’il opère. Pour parvenir
à maintenir cette négation, il est aussi obligé de nier
non seulement la sensibilité d’autrui, mais surtout l’autre
en tant que personne humaine. Ce refus radical et fondamental le prive des
retours d’attention et de sollicitude de son entourage. Il se sent de
plus en plus isolé ; pour ne pas souffrir encore plus, il accentue
son système faussé de protection. Il s’enferme encore plus.
Certains tout petits, de deux ou trois ans à peine, peuvent
s’installer dans des perversions sadomasochistes avec des parents mal
traitants, en « miroir » avec ce qu’ils
subissent (voir Identification
à l’agresseur). Des
enfants de six à sept ans - particulièrement brillants à
l’école - deviennent prisonniers de mécanismes
intellectuels de retournements permanents des situations, certains
préadolescents sont d’une cruauté volontaire difficilement
soutenable, des adolescents d’un cynisme très brutal, etc. La
perversion n’a pas d’âge.
Le
« basculement » dans la perversion est un choix, plus ou
moins conscient. Ce n’est pas un malheur qui arrive de façon
inopinée, au contraire : il s’agit bien d’une position
choisie suite à un malheur humain durable et profond. La perversion
n’est pas une révolte, comme la plupart des
« folies », mais bien une adaptation
particulièrement réussie aux codes sociaux les plus
extérieurs, qui servent alors de masques.
Qu'en est-il du « narcissisme »
chez la personnalité perverse
?
Il est classique
d’affirmer que le pervers est un « virtuose
illusionniste » au même titre que l’égotique.
Cette virtuosité n’est pas seulement au service d’un brio
social qui l’aide à se mettre en valeur, à plaire pour
réussir et à réaliser ses ambitions personnelles ou
professionnelles. Chez le pervers, la virtuosité et
l’illusionnisme ont pour but de jouir de l’autre au sens plein de
la jouissance (usus, fructus et abus, comme le spécifie le code civil) : utiliser,
exploiter et détruire la chose comme bon semble à son
propriétaire. Cette jouissance n’est possible qu’à
travers plusieurs étapes :
- Séduire, c’est-à-dire dévoyer (sortir du
chemin), en envoûtant pour conquérir et posséder ;
- Manipuler la personne visée, au sens physique et moral, pour
l’utiliser en tant
qu’instrument de pure jouissance ;
- Tuer l’autre en niant sa sensibilité d’humain, son
âme, pour le réduire en poussière, à l’inexistence,
qui est le haut mal de la personne enfermée dans la perversion.
Quel est le lien
entre carence et perversion ?
L’incapacité
d’aimer, l’absence de continuité d’un sentiment
d’identité fluide et vivant, le défaut complet
d’empathie, l’impression d’inexistence sont le socle,
nécessaire mais non suffisant, du développement possible
d’une perversion, qui s’installe comme mode de rapport à
autrui. Se savoir complètement creux, tel un arbre foudroyé,
pousse à vampiriser un autre pour se remplir de sa vitalité !
La personne
perverse nie le profond gouffre qui est en elle et refuse de ressentir sa
souffrance. Elle affuble les autres de cette souffrance, déniée
et refusée. Cependant, ne
pas avoir le courage de vivre les douleurs qui jalonnent l’existence de tout
humain n’autorise pas à faire souffrir l’autre pour combler
une faille et se rassasier inlassablement de son malheur. Le pervers sait
pertinemment ce qu’il fait. Freud disait que « la perversion est l’envers de la
névrose » (1905). Si l’inconscient du commun des
mortels le surprend par des lapsus, des actes manqués, des oublis, des
rêves et au détour de plaisanteries, le virtuose illusionniste,
lui, utilise les moments d’étrangeté de l’autre pour
le confondre et, lorsqu’ il est pervers, le terrasser. C’est
ainsi que fonctionne le pédosexuel pour attirer à lui
l’enfant cible qu’il va consommer, ruiner et détruire pour
sa seule jouissance.
S. Freud affirmait
avec force que toute réalité psychique est
« surdéterminée » : elle naît
à la confluence de plusieurs sources différentes. Plus encore, il
est certain que les personnes dégradées, devenues
dégradantes, souffrent de carences humaines énormes
qu’elles ont retournées et compensées en débordements
morbides, pulsionnels et intellectuels notamment. La perversion est un
fléau dans la mesure où elle opère une menace de contagion
au sein même de la famille, du groupe ou de l’institution : la pulsion brute et la jouissance sont beaucoup plus faciles et fascinantes que le chemin
escarpé du désir, de la
rencontre, de la relation, de l’humanisation et de l’éthique. Pour autant, chaque être le sait
au plus profond de lui, devenir vraiment humain n’est ni facile, ni
évident, ni confortable. C’est néanmoins ce vers quoi tend
le vivant en chacun(e). Un corps sans âme reliée
à l’esprit ne serait
qu’un cadavre. La vie sans les sentiments, sans cœur et sans amour,
pourrait-elle devenir source de joie ?
Ø Pierra Aulagnier, Jean Clavreul,
François Perrier, Guy Rosolato, Jean-Paul Valabrega, Le désir et la
perversion, Seuil, Paris, 1967.
Ø Jean-Paul Dromard, La perversion, ou le monde à l’envers, Empreinte,
Franois, 2003.
Ø Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité,
Gallimard, Paris, 1962.
Ø Masud Khan, Figures
de la perversion, Gallimard, Paris, 1981.
Ø Georges Lanteri Laura, Lecture des perversions, histoire de leur appropriation médicale,
Masson, Paris, 1979.
Ø Arsène
Lupin, film de Jean-Paul
Salomé, France, 2003.
Perversité
Mécanisme
d’inversion.
Détournements, renversements, retournements. Attitudes et comportements
ponctuellement pervers.
« Le diable
ne se sent jamais coupable du mal qu’il fait ;
les anges souffrent
à l'idée même de faire souffrir. »
Si la perversion définit une
identité, une structure et une personnalité constituées,
on parle de perversité pour désigner les moments passagers de
mise en œuvre d’une stratégie perverse. Comme la perversion,
la perversité repose sur l’intention de posséder
l’autre et de jouir de l’autre, pour influencer, abuser, profiter,
voire empêcher toute critique ou réduire au silence. La
perversité est un mécanisme de défense contre une douleur, mais va surtout à
l’encontre du chemin vers la vérité et des remaniements que
toute révélation sur soi-même (donc toute remise en
question de soi) pourrait impliquer.
La perversité signe la volonté d’un pouvoir sur
l’autre par le biais de la manipulation et parfois de l’emprise. C’est une forme
d’insensibilité construite et volontairement maintenue ; un
aveuglement le plus souvent choisi. Elle concerne tout individu,
lorsqu’il oublie et ne respecte plus les lois humaines. Dans toute
mythologie, les dieux et les déesses passent par des moments de
perversité. Même les sages et les saints font parfois
l’expérience de la perversité, certains de leurs
récits de vie en témoignent…
La question qui se
pose pour chacun(e) avec acuité est de repérer dès que
possible ce type de
brouillage afin
de rétablir une
relation paritaire avec l’autre, dans le respect de
l’échange, la liberté, la pensée et la
singularité de chaque protagoniste.
Il est possible de
distinguer différentes attitudes perverses.
- La
perversité consentie (subie et acceptée) : le sujet se
laisse pertinemment abuser ou manipuler par l’autre. Il ne signifie pas
son désaccord, laisse dire et laisse faire sans réagir. Il renonce à son humanité et
« cède sur son désir ».
Au-delà
d’un plaisir morbide à souffrir, qui s’apparenterait
davantage à la perversion dite
« masochiste », la jouissance de la personne
qui se soumet est un moyen de rester près de l’autre, en contact,
pour éviter les souffrances de la séparation ou de la perte. Par exemple, il peut s’agir
d’une personne qui accepte d’être trompée, ou
maltraitée dans une relation amoureuse, pour rester avec l’autre
et ainsi éviter l’épreuve du détachement autant que celle de la solitude.
- La
perversité agie (calculée et imposée) : le sujet fait
le choix d’annuler l’autre et de l’utiliser pour son seul
plaisir ou en vue d’assurer (d’accroître) son pouvoir.
Par exemple,
convaincre un(e) partenaire d’accepter des relations sexuelles
lorsqu’il, ou elle, n’y est pas disposé(e), une pratique
sexuelle qui ne lui convient pas ou avec laquelle il/elle n’est pas en
accord ; forcer un enfant à manger, à s’habiller
d’une façon contraire à ses goûts ou à son
âge, à penser en dehors de ses propres ressentis, à taire
une douleur, à garder ou cacher un « secret »,
à espionner l’un des parents pour le compte de
l’autre…
Le
« sadisme » (faire mal par plaisir), le chantage, la
menace, le défi, l’injure, la moquerie sont des
procédés pervers, souvent utilisés et trop
banalisés. De même, prêcher le faux pour savoir le vrai,
faire honte, diminuer, mépriser, humilier…
- La
perversité attentiste (démission et omission) : il
s’agit de se mettre hors jeu, en position d’observation, pour mieux
« coincer l’autre ». Eviter de dire clairement sa
pensée et ne pas poser de demande précise facilitent les
reproches adressés à l’autre pour le confondre, lui donner
« mauvaise conscience » et empêcher ainsi
toute relation, en prenant de
l’ascendant sur lui… (voir Désir, Manque )
La perversité constitue donc une
prise de pouvoir ponctuelle pour dominer l’autre ou le groupe. Dans un
système relationnel perturbé, ces glissements sont
fréquents et deviennent une habitude : une façon facile
d’entrer en contact avec l’autre. La structure de la perversion s’installe, avec cette jouissance
caractéristique du pervers, consistant
à maintenir le monde inversé et à le revendiquer ainsi,
pour tenter d’y précipiter son entourage… (voir Banalisation,
Ethique, Schisme)
Ø Hervé Bazin, Vipère
au poing, Le livre de poche, Paris, 1972.
Ø Rosetta Loy, La porte de
l’eau, (La porta
dell’acqua, 2000), Payot, Paris, 2002.
Ø La main du diable, film de Maurice Touneur, France, 1943.
Préférence
pour la mort
Disposition structurelle pour l’immobilisme, ou
l’involution. (voir Inertie,
Pulsion de mort)
La préférence pour la mort est un mode
de fonctionnement particulièrement ancré et profond : le sujet préfère croire aux
mensonges et malédictions de sa famille sur lui-même. Il les incorpore
et en prend le relais. Il met en œuvre contre lui-même non seulement
sa propre disparition, mais les
conditions, les justifications et les motivations de celle-ci. Il
préfère s’enfermer dans la loyauté aux manquements humains du clan familial au lieu de
s’en dégager pour vivre la fidélité à lui-même et à son désir. Il choisit de se soumettre aux
« lois de mort » plutôt que de mettre en œuvre
les lois de vie, celles qui
amènent à s'humaniser et à s'inscrire dans un mouvement
personnel d'évolution. (voir Allégeance,
Autodestruction, Inversion)