Identité et identifications

 

Identité et identifications

Séminaire du 2 avril 2007 (Saverio Tomasella)

 

 

1. Les définitions autour de la notion d’identité

 

Idem 

Synonymes : ibidem, infra, supra, ci-dessus

C’est le même, l’identique dans l’espace. Utilisé pour éviter la répétition.

 

Ipse 

Synonymes : ipso facto

Ce qui découle de la continuité. Si l’ idem se situe dans l’espace, la continuité de l’ipse se situe dans le temps.

 

Aristote, Hume, Hegel, Heidegger et Ricœur se sont intéressés de près à l’identité.

 

L’Identité

Elle s’étudie sous l’angle idem / ipse : Il s’agit d’une similitude, d’une unité et d’une permanence (de type « je suis, je »), s’opposant à l’altérité et à la différence. Le mot s’articule donc autour de ce qui reste le même, en dépit de changements survenus.

 

Identifier

Le verbe désigne l’action de ce qui assimile et confond. Il considère comme identique un rapport. L’identité reconnaît le citoyen du point de vue de l’état civil. S’identifier signifie devenir identique ; se confondre en pensée ou en faits.

 

L’identification

C’est une action qui permet de repérer, d’identifier. Souhaiter ressembler à une personne admirée, vouloir être comme un individu idéalisé. Il s’agit également du processus par lequel un individu confond ce qui arrive à un autre avec ce qui arrive à lui-même.

 

L’identification (consciente ou inconsciente) est également proche des idées :

-        De sympathie (estime, attirance, attrait)

-        D’empathie (reconnaissance, compassion)

L’identité diffère de l’image, associée au miroir et à l’imaginaire (le moi idéal). Eloigné du soi, le « moi idéal » renvoie à la conception du vouloir être « comme si ou comme ça » pour répondre à un ensemble de fantasmes sur soi-même. Le « soi réel » est une appréciation plus concrète et véridique de nos qualité ou de nos lacunes.

 

La publicité, par ses arguments utilise cette notion de Moi idéal afin de nous influencer dans nos conceptions et nos décisions (pousser à l’achat, notamment). L’utilisation de l’imaginaire est le principal outil du Moi idéal. Dans l’exemple de la publicité, le monde de l’imaginaire pousse à consommer, pour tenter de combler ainsi le fossé entre l’individu et son idéal.

 

Rappelons que la visée d’une psychanalyse n’est pas seulement d’être guéri, mais de se connaître comme être humain. (Entre autres choses, le patient découvre qui il est vraiment, grâce notamment aux retrouvailles de ce qu’il a caché.)

 

Ainsi se posent de nombreuses questions, sur l’individu et son rapport avec l’identité. Celles-là mêmes que nous nous posons tous, consciemment ou inconsciemment : Qui suis-je ? Qui crois je être ? Que suis-je ? Que crois-je être ?

 

2. De quoi suis-je constitué ?

 

Il existe à cette question deux grandes réponses : l’incorporation et l’introjection.

 

L’incorporation

Il s’agirait de « prendre un élément dehors pour le mettre dedans ». Il existe trois niveaux croissants d’incorporation dans la constitution de l’identité :

-        Je suis ce que « je gobe » au quotidien. Je profère les mêmes formules de langage que les parents, amis, professeurs, acteurs… qui m’ont marqué dans ma jeunesse ou dans ma vie. Les formules sont utilisées, telles quelles, parfois même avec les intonations ; non les pensées.

-        J’utilise automatiquement des idées préconçues adoptées machinalement, par mimétisme, sans me rendre compte que cela peut être à contre sens voire déplacé : je me suis « normalisé ».

-        Je rapte une personne et capte son inconscient. Je crains son retour inopiné (imaginaire) de l’extérieur et je fantasme sa présence occulte dans une partie de mon imaginaire, souvent inconscient. Dans certaines circonstances, cette incorporation se révèle par des mises en actes et des paroles surprenantes, qui semblent étrangères à ma personne réelle.

 

Nous retrouvons ici la théorie du « fantôme » de Torok et Abraham. Chacune de ses modalités peut être vécue selon une combinaison plus ou moins simple des quatre grands avatars de la pulsion freudienne (refoulement, sublimation, renversement en son contraire, retournement contre soi-même).

 

L’introjection

Il s’agit d’un processus d’humanisation qui commence dès la naissance…

C’est ce que « je choisis de me représenter », ce que j’intériorise, ce que je comprends, au sens de s’approprier symboliquement, de faire sien…

Le choix de l’intériorisation permet d’accomplir une volonté intelligente (ou d’intelligence). La psychanalyse vient développer et soutenir les capacités créatives d’intériorisation du sujet et les processus d’introjections. En ce sens, si elle est parlée, l’erreur d’interprétation dans une séance n’est pas grave, puisqu’elle ne touche pas l’âme profonde du sujet. Elle permet de rebondir sur une hypothèse plus juste et de s’orienter vers une piste plus adéquate.

 

*          *          *

 

Pour compléter cette réflexion, voici un article de Claude Nachin, « Le mouvement d’identification-désidentification comme chemin de l’introjection de soi », Destins des identifications et cures psychanalytiques, (Jacques Fénelon et Adrienne Poli, Dir.), Paris, In Press, 2003, p. 101-109.

 

 

Le mouvement d’identification-désidentification comme chemin de l’introjection de soi

 

J’avais terminé mon texte quand on m’a offert « Le livre des secrets », présentation d’un Tantra de l’Inde ancienne, remontant loin avant Jésus-Christ. Il affirme  l’énergie sexuelle comme la seule énergie. Il considère l’inconscience comme la faute première et propose des procédures différentes de celle de la psychanalyse pour approcher la meilleure conscience de soi ici et maintenant. Sur ce chemin, l’identification est la faute seconde : pour advenir soi, il convient de se défaire de ses identifications, y compris à des images passées de soi.

 

I. La rencontre interhumaine ne peut rester  lettre morte, à plus forte raison s’il s’agit d’une rencontre avec un psychanalyste libéré de toute identification rigide, sensible à l’inconscient et prêt à se laisser surprendre (O. Reik). La rencontre avec le psychanalyste est tout à fait spéciale, ce pourquoi on a pu rejeter son assimilation à une rencontre interpersonnelle ou intersubjective, car sa neutralité lui rend perceptible ainsi qu’au patient, les transferts, ou projections, que ce dernier opère sur lui, de ses modèles relationnels antérieurs intériorisés. Cela permet le développement de la « névrose de transfert », puis sa résolution progressive. Le patient identifie son psychanalyste à ses objets internes, mais il tend aussi à s’identifier à lui pour le comprendre, lui plaire et tenter d’en obtenir la satisfaction de son désir inconscient.

               La rencontre suppose un « dialogue » (E. Amado–Levi-Valensi). C’est « l’élaboration à deux d’un langage : logos – intermédiaire : dia, l’appréciation réciproque du champ sémantique, seul moyen d’éviter les contresens, les équivoques, les malentendus et quiproquos »...... « Dans le dialogue, le langage intermédiaire, il s’agit de comparer, pour les deux interlocuteurs,  l’ensemble des signifiés et l’ensemble des signifiants, après quoi la rencontre peut avoir lieu. Il y a des différences parce que «tu» est un autre, légères, parce que «tu» est semblable » (J. Biéder). En pratique, en dehors du duo passionnel et du duel agressif, la rencontre s’opère progressivement, l’un et l’autre repérant  successivement des points de ressemblance par où se réunir et des points de différence par où se séparer.

                 J’ai été étonné à Versailles d’entendre un président de l’A.P.I. nous déclarer qu’il n’aimait pas surprendre ni être surpris. Je peux comprendre « ne pas surprendre » comme le souci de ne pas apparaître à son patient  comme un devin. En revanche, je m’inquiète qu’il n’aime pas être surpris, comme s’il n’aimait pas  qu’un patient lui  apprenne quelque chose de neuf.

                En pratique, le psychanalyste est amené à choisir un point d’attaque, ou un coup d’envoi si vous préférez, c’est le « fait sélectionné » de Bion. René Diatkine, insistait sur le coup d’envoi qui marquerait toute la partie comme aux échecs. Toutefois, compte tenu de la discontinuité de la cure, même quand les séances sont rapprochées, on peut considérer avec Bion que chaque séance  puisse être une nouvelle aventure.

               Une femme « hystérique », qui a fait avec moi une très longue cure, m’a fait remarquer après deux ans de travail à trois séances par semaine que si j’avais mis l’accent au début sur les avatars de sa vie sexuelle plutôt que sur le deuil en souffrance de sa mère morte presque sur le coup dans un accident, cela aurait été une autre psychanalyse. Je lui avais répondu qu’assurément les étapes de son analyse se seraient ordonnées différemment, mais que, peut être, à la fin, le travail accompli serait comparable.

 Pour chercher du sens au-delà du sens réflexif conscient, il est nécessaire de savoir avec Freud que l’inconscient existe : c’est la seule hypothèse indispensable à la pratique de la psychanalyse, toutes les autres doivent être mises en suspens de manière à avoir une écoute libérée de tout préjugé (y compris ceux répandus dans les écrits psychanalytiques). C’est à partir de cette avancée méthodologique issue du premier Freud, de Ferenczi et de l’étude critique de Husserl, que Nicolas Abraham et Maria Torok ont déchiffré la problématique des deuils pathologiques et des influences trans-générationnelles.                 

Qu’est-ce que le psychanalyste peut faire des lois de la fatalité ou du destin ? Dans un de ses sens, le mot « destin » signifiait pour les Grecs anciens une puissance irréductible, une fatalité, supérieure même aux dieux, a fortiori au sujet et à son psychanalyste. En revanche, si le destin est un ensemble d’événements contingents et, surtout si le sujet peut se rendre maître de son destin, on conçoit que le psychanalyste puisse y aider. Ni l’un ni l’autre n’échapperont aux nécessités de l’existence (2° sens de fatalité), mais peut-être pourront-ils modifier les effets psychiques d’une suite de coïncidences malheureuses (3° sens de fatalité) à moins que le psychanalyste ne s’y ajoute en tant qu’il serait figé dans n’importe quelle tendance doctrinale : freudisme, kleinisme, lacanisme, etc.                                               

Si importantes qu’elles soient, on ne saurait limiter à notre psychanalyse personnelle, à nos cures supervisées et à notre formation théorique, les conditions de la rencontre du côté du psychanalyste. Elle dépend des possibilités de jeu relationnel et psychique des deux protagonistes liées à l’ensemble de leurs expériences de vie, à leurs identifications comme notre thème le propose - ou même à une dialectique plus complexe ?

 

II. Les identifications

A. Les identifications sont-elles le produit d’un processus identificatoire dont Freud faisait le processus constitutif du psychisme tout en étant insatisfait en 1932 de l’état de la théorie de l’identification ? Ou bien, les mouvements d’identification et de désidentification ne sont qu’un temps intermédiaire -  à la fois relationnel (et à double sens, l’identification étant centripète, le sujet identifiant sa personne propre à une autre, ou centrifuge, quand le sujet identifie l’autre à sa personne propre, ce que l’on peut rapprocher de l’accommodation et de l’assimilation de Piaget) et intra-psychique (je me fais à moi-même mentalement ce que je viens de subir) - pour que le sujet puisse s’approprier ses potentialités pulsionnelles (ou désirantes) à l’occasion de ses rencontres avec les autres, le psychisme étant constitué par ces introjections progressives au sens précisé par Nicolas Abraham et Maria Torok ? Ces derniers considèrent l’identification (dans son mouvement centripète envisagé habituellement en psychanalyse) comme le lieu où le Moi a provisoirement élu domicile. « Chaque fois que l’identification ne sert pas de relais à l’introjection d’une relation, elle est une opération défensive qui s’oppose à l’exigence principale de l’évolution du sujet : devenir soi-même ».

                 Vous savez que je tiens la deuxième position. Parler d’identifications en place est, pour moi, être installé dans la pathologie, évoquant la névrose obsessionnelle serrée et la mélancolie, dont Balint a montré dès longtemps qu’elles avaient servi de modèles principaux dans l’étape centrale de l’œuvre de Freud. Il proposait de revenir à l’étude de l’hystérie. De fait, l’hystérique ne cesse d’osciller entre des identifications multiples sans parvenir à tenir une position et un choix d’amour stables face à autrui, ce qui est irritant pour l’entourage, les soignants et même pour les psychanalystes. André Jeanneau a montré que ces derniers ne peuvent y échapper et aider  les autres à y échapper qu’en pointant à l’arrière-plan du théâtre hystérique, la lutte contre le risque de dépression. J’ajouterai, après Ferenczi et sa suite  qu’il convient d’en chercher les sources.

                    Ma patiente déjà évoquée avait une relation de tendresse érotisée avec sa mère, mais celle-ci lui disait qu'elle devait la cacher au père. Cette mère avait par ailleurs réagi très violemment aux jeux sexuels d'une petite voisine avec sa fille. Le père emmenait sa fille à ses activités de loisir, lui donnant l'occasion de nombreuses fréquentations masculines de l'enfance à l'adolescence, mais chaque fois qu'une conversation portait sur une grossesse inopportune, il déclarait qu'il mettrait sa fille dehors si cela lui arrivait. La coupe déborde quand son amoureux, qui s'apprêtait à la pénétrer, se ravise en arguant de son respect pour le père de la future patiente (président de son club).

                    Le registre hystérique est une des modalités fondamentales de la vie psychique humaine saine. Il permet l'expression directe des émotions et des sentiments avec la mise en jeu des possibilités expressives du corps. Les possibilités d'identification au partenaire sexuel sont essentielles pour une vie amoureuse réussie. Une certaine mobilité des investissements libidinaux est nécessaire pour la réussite de la cure psychanalytique. Néanmoins, la pathologie hystérique correspond à une labilité excessive des identifications et des choix amoureux, qui préserve le patient de toute emprise d'un partenaire éventuel lui faisant retrouver l’emprise subie dans son enfance, mais en le privant simultanément de toute possibilité de réalisation amoureuse pleinement satisfaisante.

B. De l'évolution des notions psychanalytiques             

            Les notions d'incorporation, d'identification, d'intériorisation, d'introjection et de projection sont différemment conçues par les psychanalystes depuis Freud. Ces différences ne caractérisent pas les écoles de psychanalyse mais les traversent toutes. Laplanche et Pontalis en ont fait le relevé en s'en tenant pour l'essentiel à Freud et à Mélanie Klein.

            N. Abraham (o. c. p. 123 et 260) a repris, en la radicalisant, la position de Ferenczi qui faisait de la projection et de l'introjection les deux processus fondamentaux de la dynamique psychique, à la fois constitutifs du psychisme et assurant son fonctionnement. Pourtant, l’introjection de Ferenczi restait une notion mal dégagée de l’identification et de l’incorporation. Ils en font un concept qu’ils définissent « ... comme le processus d'inclusion - à propos d'un commerce objectal - de l'inconscient dans le Moi... Aussi n'est‑ce point l'objet qu'il s'agit d'introjecter, comme on le dit facilement, mais l'ensemble des pulsions et de leurs vicissitudes dont l'objet est l'à‑propos et le médiateur ». L'introjection est progressive. Elle opère au grand jour, son instrument principal étant la nomination. Son terme met fin à la dépendance à l'égard de la personne médiatrice.

                      En revanche, l'incorporation et l'identification sont considérées comme des activités fantasmatiques dont la valeur est variable suivant les périodes de la vie et suivant les modalités selon lesquelles elles se réalisent.

        L'incorporation est, chez le bébé, le prototype corporel des premières introjections qui permettent l'intériorisation de la relation avec la mère et la constitution d'une image interne de cette dernière. Les instruments de l'introjection sont alors les possibilités sensori‑motrices du bébé. On remarquera toutefois que, dès les premiers mois, l’introjection se réalise grâce à une communion de bouches vides, la bouche vide du bébé faisant appel à la mère qui y répond avec ses gestes et ses mots, pas seulement avec la nourriture. Dès la seconde année, l'introjection deviendra un processus fondé essentiellement sur le langage humain. Les fantasmes d'incorporation n'interviendront plus que transitoirement, sauf dans la pathologie.

 

C. D’une variété de fantasmes d’identification : les fantasmes d’incorporation inconscients dans les deuils pathologiques.

             Si des phénomènes d'identification sont mis en œuvre la vie durant pour élaborer nos relations avec autrui, certains d'entre eux prennent, comme les fantasmes d'incorporation, un caractère régressif, pathologique, par suite de leur fixité - ils peuvent durer toute une vie - ou de leurs contenus (identification à un animal, à un objet inanimé ou à un mort).

               A l’occasion de ses périodes de dépression, une patiente s ‘éprouvait sans vie, déformée, avec les oreilles triturées comme son ours en peluche que sa mère lui avait jeté à la poubelle.

            Une toute jeune fille, qui m’avait été adressée à la suite d’un épisode d’anorexie mentale dont on craignait la récidive, se plaint parfois de maux de tête avec la sensation que sa tête va éclater ; sa nuque est raide, elle a l’impression d’un outil qui racle sa moelle épinière, comme une fourchette avec la sensation du froid du métal et du bruit du fer qui racle. Ses premiers troubles ayant débuté  un an après la mort du chien qui avait accompagné son enfance, j’ai l’idée de lui demander ce que l’on avait fait de la dépouille de son chien après sa mort. J’ai alors appris que ses parents n’ont pas voulu enterrer ce grand chien dans le jardin et l’ont enveloppé dans une couverture pour le conduire à l’équarrissage. La patiente avait cherché dans le dictionnaire la signification du mot équarrissage. J’ai pu lui montrer le lien entre son symptôme et les tourments qu’elle a imaginés à l’idée que son chien ne soit pas tout à fait mort au moment de son arrivée à l’équarrissage.

              L’identification à et, plus précisément, l’incorporation de l’objet d’amour perdu porte sur des caractéristiques de sa maladie, de sa mort et de ses suites immédiates alors que les souvenirs de ce qui a été échangé avec lui au cours de sa vie sont indisponibles. Ces phénomènes prennent leur ampleur maximale dans les cas de « cryptes » où l’endeuillé était lié à son amour perdu par un secret honteux.

                 Ma «dame au Requiem», dans ses périodes de dépressions sévères, bouleversée fillette par un infanticide familial, met en scène des fantasmes d’incorporation de tous ses morts. Elle « est » tantôt son père malade cérébral – çà bouge dans la moitié droite de son cerveau, comme le père s’en plaignait.  Elle veut faire don de son corps à la médecine « pour ne pas laisser de trace de son passage sur la terre »- ce qui fut le cas du premier enfant sacrifié de sa soeur. Etc.

             L'incorporation peut opérer sur le mode de la représentation, de l'affect, de quelque état du corps ou du comportement ou en utilisant deux, trois ou quatre modes simultanément ce que j’ai exposé pour la première fois aux Journées occitanes de Montpellier en 1985.

                « ... Cette magie récupératrice ne saurait dire son nom ». « .... I'incorporation tout comme le désir d'introjecter qu'elle dissimule doit se soustraire à tout regard étranger y compris celui du propre Moi. Pour sa survie, le secret est de rigueur... », écrit M. Torok (o. c. p. 238). Encore : « Tandis que l'introjection des pulsions met fin à la dépendance objectale, I'incorporation de l'objet crée ou renforce un lien imaginal (à une imago). .... Monument commémoratif, I'objet incorporé marque le lieu, la date, les circonstances où tel désir a été banni de l'introjection : autant de tombeaux dans la vie du Moi ». Toutes nos observations attestent de l'importance des lieux, des dates et des circonstances dans lesquelles une perte traumatique s'est produite.

                     Les fantasmes d’incorporation ne se manifestent symptomatiquement que dans les périodes où le clivage du Moi d’un patient endeuillé pathologiquement est ébranlé, soit à l’occasion d’une commémoration anniversaire, soit à l’occasion d’une nouvelle perte. Entre temps, les patients se plaignent d’un manque de vitalité affective qui les prive de la capacité d’éprouver pleinement leurs peines comme de savourer pleinement leurs occasions de joie.

                   Un deuil personnel en souffrance peut parfois être découvert dès les entretiens préliminaires, en tout cas assez tôt dans la cure si le psychanalyste n’est pas sourd à l’écoute de la réalité vécue. Dans la filiation de Ferenczi et de Balint, nous rendons toute leur importance aux traumas singuliers non surmontés d’un sujet ou d’une famille, ce qui relativise la place des problèmes communs à l’espèce humaine sans la supprimer.

               Le transfert présente dans ces cures trois particularités importantes : d’abord, le patient va tester les préjugés du psychanalyste, plutôt que ses désirs, pour voir s’il accepte l’idée de pouvoir être faillible comme praticien et comme être humain ; ensuite, le patient se présentant longtemps sous les traits de son mort incorporé, le psychanalyste est convié dans la position de l’enfant, de l’adolescent, voire du futur patient adulte traumatisé, c’est la position transférentielle filiale ; enfin, pour que leur drame survive caché mais ne soit pas oublié, ces patients opèrent des choix fétichiques de l’objet, y compris de l’objet psychanalyste. 

             Mon prénom est le même que celui du défunt beau-frère de la dame au Requiem ; mon nom Nachin rime avec chien. Je partage avec elle l’amour des chiens et la guerre m’a fait vivre une expérience de deuil difficile.

                  Dans le deuil sain, l’identification limitée à des traits appréciés du défunt est un phénomène secondaire qui témoigne de l’issue favorable de l’introjection des désirs le concernant. J. Bowlby a bien repéré que l’importance des mouvements identificatoires est un indice de deuil pathologique. Dans ces derniers, les identifications bizarres témoignent de la difficulté, voire de l’impossibilité de l’introjection sans le recours au travail psychanalytique.

 

 III. Les influences trans-générationnelles : construction et déconstruction du Fantôme.                   

                 Je ne partage pas le point de vue de mon ami Alain de Mijolla qui a voulu regrouper les deuils pathologiques et leurs effets trans-générationnels sous le signe des fantasmes d’identification inconscients. S'agissant du cas de Fantôme le plus simple, celui qui affecte un descendant d'un(e) porteur(se) d'un clivage du Moi, on peut être encore tenté de parler d'identification dans les cas où le descendant tend à réincarner l'objet d'amour perdu de son parent. Le descendant s'identifierait en fonction des indices qu'il percevrait consciemment et inconsciemment dans les périodes troublées du parent où son clivage du moi est ébranlé. Pourtant, la « réincarnation » est souvent approximative. La véritable question est celle de ce qui anime le travail psychique du descendant dans cette direction et le conduit à une apparence d'identification à une personne qu'il n'a pas connue et n'a donc pu aimer personnellement. La véritable raison, c'est que si les parents peuvent aimer ou non leurs enfants, les bébés et les jeunes enfants ont absolument besoin de s'attacher à leurs parents ou à leurs substituts : dans les cas, hélas nombreux, où l’enfant ne reçoit pas l'amour dont il a besoin, il déploie toute son énergie psychique pour comprendre et, dans une certaine mesure, soigner ses parents, comme Sandor FERENCZI l'a montré le premier et comme Alice MILLER l'a repris avec force dans la partie psychanalytique de son œuvre. Ce travail peut aboutir à une apparence d’identification à un objet d'amour dont le parent n'a pu faire le deuil ( parent, allié ou autre enfant), mais il peut tout aussi bien consister dans l'évitement de tout élément de vie susceptible de réveiller les souffrances du parent ou dans la recherche de toute espèce de création scientifique ou artistique à travers lesquelles le drame de la famille et du patient trouverait une symbolisation propre à exprimer secrètement, à apaiser et à remplacer par de glorieux succès les souffrances passées. Pour moi, le Fantôme est une construction psychique du descendant que le travail psychanalytique est amené à déconstruire.

                    Voici deux exemples tirant dans les deux sens opposés, alors que de nombreux cas pourraient montrer la coexistence des deux mouvements :

                Clarisse avait une grand-mère maternelle qui avait tu à sa fille l’identité de son père et qui est morte sans lever le secret après avoir plusieurs fois déclaré à ses proches : « si je vous disais tout, vous ne m’aimeriez plus ». Une longue psychanalyse a permis l’hypothèse que la grand-mère, jeune fille mère, avait été proche de la prostitution. Sa petite fille avait développé une intense phobie des rues et une inhibition de sa sexualité de sorte que rien, dans sa propre conduite, ne risque de réveiller le drame familial passé. Cette phobie, rebelle aux interprétations classiques n’a cédé qu’à l’élucidation du Fantôme.

               Dans un cas de N. Abraham, un fils adopte des conduites incongrues par rapport à l’ensemble de sa vie, qui frisent la délinquance.  Il fallut un long travail pour découvrir que cet « enfant naturel » tendait à réincarner son père, amant de sa mère qui avait été emprisonné autrefois pour des exactions politiques et que le grand-père maternel avait traité de « fumier ». 

                Le Fantôme ne peut être transféré, sauf dans le cas d’un transfert délirant, comme ce patient de N. A. qui voulait que sa première psychanalyste reconnaisse qu’il était un enfant qu’elle avait fait avec l’illustre maître qui le lui avait adressé.  

 

En conclusion, la conception classique de l’identification me paraît dangereuse dans la mesure où elle enfermerait le sujet dans les modèles fournis par ses parents, ses pairs d’âge, ses maîtres, voire ses psychanalystes et, s’il devient psychanalyste, dans le consensus de son association. On échappe à ce modèle adulto-centré de la formation des enfants et des générations successives en donnant à l’identification un sens différent, qui la rapproche de l’introjection, qu’il s’agisse du « processus identifiant » (de soi) de Piera Aulagnier ou de «l’allant-devenant-soi» de Dolto. Je pense préférable la conceptualisation de N. Abraham et M. Torok que j’ai essayé de vous présenter : elle considère l’enfant, l’élève, le patient comme un inconnu créatif à la (re)naissance psychique duquel nous pouvons parfois contribuer.     

                Claude Nachin