Qing-jing ou le
« sentiment paysage »
Les penseurs de l’ancienne
Chine « distinguaient trois types de souffles émanant tous du souffle
primordial et agissant de façon concomitante : le souffle yin, le souffle yang et le souffle du Vide médian ».
D’après le Tao, l’esprit
humain et l’esprit du monde sont reliés. Leur source profonde est la même, leur
« souffle » puise aux mêmes racines : le désir, l’élan,
l’intentionnalité.
Ainsi, la création artistique
est-elle d’abord ouverture : un
dialogue mouvant, un échange réciproque, un entretien renouvelé, entre la
personne et son environnement, entre l’être et la nature. Dans cette
circularité dynamique et évolutive, où l’impression (en soi) devient expression
(de soi), pour se figurer de nouveau en impression (chez l’autre, qui
accueille, écoute, regarde), tout est mouvement, tout est transformation.
Ces mutations, souvent
discrètes, infimes et nuancées, parfois plus évidentes ou vigoureuses, sont
issues d’insaisissables étonnements. Vide
médian, ou milieu juste, pour les
uns, inconscient pour d’autres, entre - ou entre deux - en tout cas, la
création émerge de cet espace intérieur-extérieur, subtil,
de l’advenir (à venir), de l’émergence et du surgissement.
Passage de la potentialité à
la manifestation, de la non forme à la forme, ou au moins à sa possibilité
signifiante, l’acte créateur se pose – parfois s’expose -, se rend visible dans
une prise de position face au monde. Il affirme un « j’existe », plus
même qu’une identité, changeante par nature, qui engendre une place spécifique,
celle d’un nouveau réel entre nature
et culture.
Du côté de la musique, le
foisonnement expressif de l’âge baroque illustre l’art du « sentiment
paysage » ou du « paysage sentiment ». De Palestrina à Vivaldi,
en passant par Monteverdi, Caldara ou Scarlatti, il n’est pas d’invention qui
ne repose à la fois sur un mouvement
intérieur sensible (sensation, émotion, sentiment) et sur la perception d’un
environnement extérieur en miroir résonnant (de l’âme et du cœur), c’est-à-dire
en écho sensible avec l’expérience singulière de l’artiste.
En peinture, de même, Tiziano,
Rembrant, Vermeer, Watteau, Turner, Van Gogh, Cézanne jusqu’à Zao Wou-Ki, Alain
Boulet et Gilles Pho, aujourd’hui, s’inscrivent dans cette dynamique fertile…
Pourtant, désormais, nombre de
discours officiels et savants, bien souvent péremptoires, prônent un
« art » conceptuel et desséché, voire l’exhibition
nihiliste de la
pornographie banalisée, du sexe bestial et crânement déviant, ou du sordide
déshumanisant.
Dualité imposée qui nie
l’entre, l’espace relationnel, l’inconscient, le processus et le vide. Impasse
qui perdure, faussement justifiée par une mauvaise compréhension de la
psychanalyse, où sont confondus, sans scrupule, interprétation du rêve et
satisfactions de besoins, expression intime et étalages obscènes, levée des
refoulements et défoulements pulsionnels, fantaisie créatrice et fantasmes
mortifères, jubilation inventive et jouissances répétitives…
Justement,
création d’inouï, l’art libère les souffles subtils, féminins et masculins (yin
et yang), qui se joignent, se disjoignent et se rejoignent au vide médian, pour
inventer à chaque instant, cette relation de l’humain à la nature qu’est le frémissement
infini des « sentiments paysages » !
Saverio Tomasella
(avril
2007)