S’inscrire dans la dimension éthique
Saverio Tomasella
« L’accès au visage est
d’emblée éthique. Il y a d’abord la droiture
même du visage, son exposition sans défense. La peau du visage est celle qui reste la
plus dénuée : il y a dans le visage une pauvreté
essentielle. »
« Le visage est signification ; il
est sens à lui seul… Le visage parle. Il parle en ceci que
c’est lui qui rend possible et commence tout discours. Plus exactement,
le visage permet la réponse ou la responsabilité, qui est
relation authentique. »
Emmanuel
Lévinas, Ethique et infini.
Voici la question essentielle, celle de
l’éthique…
Pour l’aborder, il convient de dire ce qu’elle
n’est pas. L’éthique n’est pas la morale. Une
différence de fond les sépare. La morale est une institution
sociale, souvent aussi politique et économique. Elle dépend
d’une époque, d’un groupe, d’un lieu. C’est un
ensemble de règles plus ou moins répressives et impersonnelles.
Qu’elle soit aristocratique, bourgeoise, populaire, puritaine, libertaire
ou même « libertine », la morale impose une
certaine conception de l’autre, de l’existence, du monde et de la
vie. Elle se décline en un certain nombre de jugements
préétablis et de comportements stéréotypés. Elle va à
l’encontre du développement et de l’épanouissement de
l’individu.
La morale est un instrument de pouvoir, donc un espace psychosocial
d’enjeux pulsionnels, de jouissance et de domination. Elle
entraîne inévitablement l’effacement de la
personnalité profonde, le « masochisme » de ceux
qui s’y plient et le « sadisme » de ceux qui la
font appliquer, qui peuvent être tour à tour les mêmes, dans
une position puis dans l’autre, selon les circonstances…
L’éthique
n’a rien à faire et à voir avec une quelconque morale. L’éthique concerne
directement l’alignement humain :
le désir du sujet et son existence singulière, donc
l’accès progressif à la connaissance intime et subtile.
Un jour de pluie, un enfant de quatre ans veut jouer en
sautant dans une grande flaque d’eau. Il est accompagné par un ami
de son père. Il porte des bottes en caoutchouc. Dans un premier
mouvement, il court spontanément et plein de jubilation vers la grande
flaque. Puis il s’arrête, brusquement : il dit qu’il
n’a pas le droit de jouer dans l’eau, que sa maman ne sera pas
contente. L’enfant avait intégré un comportement
moral : il se trouvait en conflit entre son aspiration à jouer et ce
qu’il croyait être une activité défendue.
L’adulte ami le réconforte. Il lui explique qu’il est
chaussé pour jouer dans l’eau et qu’il peut s’amuser
un moment s’il le souhaite. Après un temps
d’hésitation, le regard de l’enfant s’illumine et,
plein d’une belle joie communicative, il joue dans la grande flaque d’eau.
Libéré de son inutile loyauté à l’imaginaire
parental, l’enfant peut être fidèle à son
désir et vivre son jeu dans la spontanéité de
l’instant. Il pourra ainsi faire sienne cette expérience
subjective…
Lorsque le sujet commence à émerger pour
affirmer son existence par sa pensée, sa parole, son action et la
responsabilité de celles-ci, il peut alors aider l’autre à
s’interroger également, pour se situer : dire qui et
où il est ; repérer ses intentions.
Lionel a vécu ce
processus. « Il y a quelques séances, il s’est
passé quelque chose. Pour une fois, ça n’a pas
été mental. Je ne pourrais pas dire ce que c’est. Tout ce
dont je me souviens, c’est que j’ai incarné la possibilité
de vivre une difficulté
plutôt que de l’éviter. Il m’a fallu faire un effort
dont je ne me croyais pas capable. J’ai donc pris position quant aux
limites de ce qui acceptable de ma femme dans son comportement racoleur
vis-à-vis des hommes. Maintenant, quoiqu’elle en dise, elle sait.
Le reste est de sa responsabilité. » Lionel peut affirmer ce
qu’il n’est pas prêt à supporter. Il se situe ainsi
face à sa compagne. Il la place également face à
elle-même et à ses agissements incorrects.
Sortir de la clandestinité
subjective assure également à Lionel d’autres découvertes
qui transforment son existence. « Lorsque je ne vais pas bien, je ne
cherche plus tant les causes (les origines sont en général les
mêmes, celles qui me paralysent), que de dessiner les contours de la
réalité que je vis, à partir de ce que je ressens. Il
s’agit plutôt de comment je
souffre et de ce qui pourrait me sortir de cet état. »
Qu’est-ce que
l’éthique ?
Le vocable
« éthique » vient du grec ethos, qui signifie « séjour
humain, lieu où l’humain habite »…
Pour le philosophe Emmanuel Levinas,
l’éthique naît de la différence qui structure
l’humanité, non pas différence de sexuation, mais celle de
tout humain face à un autre humain. L’éthique est alors le
lieu même de l’altérité. La quête des
conditions du respect et de la réalisation de toute forme
d’altérité. Ainsi, l’éthique
désigne l’espace d’humanité et de vie du sujet en
relation. De ce fait, elle repose sur le désir profond et singulier
de chaque être : elle est éthique
du sujet désirant.
Trois
dimensions principales définissent toute réflexion sur
l’éthique :
-
ce qui constitue l’humanité ;
-
ce qu’est l’expérience humaine ;
-
ce qui favorise l’humanisation de la personne.
Chacun de ces questionnements
s’effectue en considérant les multiples réalités de
ce que constitue, pour soi, l’existence de l’autre et la possible
relation à elle ou à lui. Il s’agit de
l’éthique de la « justice de
l’être » : en quoi l’être est-il juste ? Le mien autant que
le tien et le sien. Comment pouvons -ous partager et vivre cette justesse,
cette justice ? A chaque être d’y répondre par soi-même (et pour l’autre), mais aussi dans
chacun de ses liens humains.
Ainsi, le faux et l’injuste découlent des
« éclipses du sujet », de ses disparitions, de ses
démissions, de ses camouflages. Alors pointent les risques de
manquements éthiques ou dévoiements de l’humain. Ces
détournements concernent, chaque fois, soit une méconnaissance,
soit une négation de l’espace relationnel, donc de l’altérité.
Toutes les folies expriment une méconnaissance réitérée
de l’espace relationnel, alors que les perversions
mettent en œuvre sa négation systématique.
Le lieu intérieur de l’éthique est mon
cœur ; le lieu extérieur de l’éthique est le
cœur de l’autre ; l’espace qui permet la rencontre est le
lieu humain, intermédiaire et habité de nos intentions, entre mon
cœur et le cœur de l’autre.
S’il n’y pas d’espace relationnel, il ne
peut y avoir d’éthique. L’interdit fondamental est donc l’interdit de la mainmise sur
l’espace de la relation. De là découlent
tous les interdits fondateurs : de l’inceste, du cannibalisme, du
parasitage, du viol… et du meurtre (sauf dans les situations
extrêmes de défense de l’humain face à la barbarie).
La position éthique du sujet requiert de rester en
éveil et de maintenir sa capacité de vivre en conscience,
même si certaines révélations sont très
désagréables.
Alice se rappelle lorsqu’elle était jeune
adolescente. Sa mère exerçait une pression insidieuse pour la
pousser à honnir son frère. « Quand
j’étais avec ma mère, je me sentais obligée de ne
pas aimer mon frère. Je ne faisais pas exprès. Lui aussi
n’avait pas le droit de m’aimer. Je croyais que je pouvais compter
sur lui et en fait non… Il se moquait de moi. C’était elle
qui voulait qu’il se moque de moi. Il rigolait et ça me faisait de
la peine. Alors, je me vengeais sur lui, même si je ne le souhaitais pas
vraiment. […] Ma mère réussissait à me monter contre
lui et, parallèlement, elle le montait contre moi. Pendant longtemps, je
le pressentais, mais je ne m’en suis pas rendue compte, ou je n’ai
pas voulu l’accepter. Pour ma mère, l’amour ne devait pas
exister ; ni pour elle, ni pour les autres. Elle arrivait à nous
faire croire que c’était normal de se détester, qu’il
n’y avait pas d’autre façon de vivre ensemble. Je suis
devenue complice agissante de sa malveillance. Je m’en veux
beaucoup. »
La prise en compte de l’espace relationnel, donc de
l’altérité humaine et de l’éthique, place
inévitablement chaque sujet face à la délicate question de
sa responsabilité et de ses choix. Chacun de nous peut
préférer se défiler et choisir la jouissance ou la folie,
pour éviter de se confronter aux douleurs existentielles, aux
interrogations humaines et aux rudesses des frustrations, y compris celles
d’être déçu, de ne pas comprendre et de ne rien
maîtriser.
Vivre en trêve
« Une libre
volonté est offerte à tout humain. S’il désire
devenir juste et s’engager sur la voie de la vie, la volonté de le
faire est entre ses mains ; s’il préfère se diriger dans
un chemin de mort et de destruction, la volonté de le faire est entre
ses mains. »
Maïmonide
Voici encore la question du choix. Quelles rencontres
rêvons-nous de vivre avec nos proches ? Considérons-nous ne
plus avoir à les rencontrer, à chaque occasion, et ne devoir
suivre que le train des habitudes ? Comment désirons-nous
être en contact avec celles et ceux que nous aimons, ou avec lesquels
nous travaillons ? Il ne s’agit plus de se plaindre, mais bien de
mettre concrètement en œuvre les relations auxquelles nous
aspirons.
Si nous nous observons attentivement pendant quelques
jours, ou même quelques heures, nous nous apercevons que nous sommes sans
cesse en procès : avec nous-même et avec les autres. Nous
accusons, nous condamnons, nous jugeons. Personne n’est à la
hauteur de nos idéaux. Personne ne pourra jamais
l’être…
L’autre est étonnant, vraiment… Il est
bon de faire une trêve, de suspendre les guerres intestines et les
procès. Plus la trêve est longue et véritable, mieux
s’en portent le lien et ses protagonistes. La meilleure façon de
préserver l’espace relationnel, de prendre soin de la relation,
d’accueillir l’autre, est de décider d’arrêter
toute forme d’accusation, de condamnation et de jugement. S’enthousiasmer
– d’autrui, du lien vécu, de soi - devient alors de nouveau
possible, comme pour l’enfant qui s’émerveille. Dans la
relation, chacun retrouve ainsi la capacité à être surpris
par l’autre, charmé, enchanté. La joie est aussi cette
capacité à se laisser saisir par la fulgurance de
l’autre !
Saverio
Tomasella
© Eyrolles (2006, 2009)