S’inscrire dans la dimension éthique

S’inscrire dans la dimension éthique

 

(Vivre en relation, G. Pho, S. Tomasella, Eyrolles, 2006, extrait.)

 

« L’accès au visage est d’emblée éthique. Il y a d’abord la droiture même du visage, son exposition sans défense.  La peau du visage est celle qui reste la plus dénuée : il y a dans le visage une pauvreté essentielle. »

« Le visage est signification ; il est sens à lui seul… Le visage parle. Il parle en ceci que c’est lui qui rend possible et commence tout discours. Plus exactement, le visage permet la réponse ou la responsabilité, qui est relation authentique. »

Emmanuel Lévinas, Ethique et infini.

 

 

Nous voici patiemment arrivé à la question essentielle, celle de l’éthique…

 

Pour l’aborder, il convient de dire ce qu’elle n’est pas. L’éthique n’est pas la morale. Une différence de fond les sépare. La morale est une institution sociale, souvent aussi politique et économique. Elle dépend d’une époque, d’un groupe, d’un lieu. C’est un ensemble de règles plus ou moins répressives et impersonnelles. Qu’elle soit aristocratique, bourgeoise, populaire, puritaine, libertaire ou même « libertine », la morale impose une certaine conception de l’autre, de l’existence, du monde et de la vie. Elle se décline en un certain nombre de jugements préétablis et de comportements stéréotypés[1]. Elle va à l’encontre du développement et de l’épanouissement de l’individu[2]. La morale est un instrument de pouvoir, donc un espace psychosocial d’enjeux pulsionnels, de jouissance[3] et de domination. Elle entraîne inévitablement l’effacement de la personnalité profonde, le « masochisme » de ceux qui s’y plient et le « sadisme » de ceux qui la font appliquer, qui peuvent être tour à tour les mêmes, dans une position puis dans l’autre, selon les circonstances…

 

L’éthique n’a rien à faire et à voir avec une quelconque morale. L’éthique concerne directement l’alignement humain : le désir du sujet et son existence singulière, donc l’accès progressif à la connaissance intime et subtile.

 

Un jour de pluie, un enfant de quatre ans veut jouer en sautant dans une grande flaque d’eau. Il est accompagné par un ami de son père. Il porte des bottes en caoutchouc. Dans un premier mouvement, il court spontanément et plein de jubilation vers la grande flaque. Puis il s’arrête, brusquement : il dit qu’il n’a pas le droit de jouer dans l’eau, que sa maman ne sera pas contente. L’enfant avait intégré un comportement moral : il se trouvait en conflit entre son aspiration à jouer et ce qu’il croyait être une activité défendue. L’adulte ami le réconforte. Il lui explique qu’il est chaussé pour jouer dans l’eau et qu’il peut s’amuser un moment s’il le souhaite. Après un temps d’hésitation, le regard de l’enfant s’illumine et, plein d’une belle joie communicative, il joue dans la grande flaque d’eau. Libéré de son inutile loyauté à l’imaginaire parental, l’enfant peut être fidèle à son désir et vivre son jeu dans la spontanéité de l’instant. Il pourra ainsi faire sienne cette expérience subjective…

 

Lorsque le sujet commence à émerger pour affirmer son existence par sa pensée, sa parole, son action et la responsabilité de celles-ci, il peut alors aider l’autre à s’interroger également, pour se situer : dire qui et où il est ; repérer ses intentions.

 

Lionel a vécu ce processus. « Il y a quelques séances, il s’est passé quelque chose. Pour une fois, ça n’a pas été mental. Je ne pourrais pas dire ce que c’est. Tout ce dont je me souviens, c’est que j’ai incarné la possibilité de vivre une difficulté plutôt que de l’éviter. Il m’a fallu faire un effort dont je ne me croyais pas capable. J’ai donc pris position quant aux limites de ce qui acceptable de ma femme dans son comportement racoleur vis-à-vis des hommes. Maintenant, quoiqu’elle en dise, elle sait. Le reste est de sa responsabilité. » Lionel peut affirmer ce qu’il n’est pas prêt à supporter. Il se situe ainsi face à sa compagne. Il la place également face à elle-même et à ses agissements incorrects.

Sortir de la clandestinité subjective assure également à Lionel d’autres découvertes qui transforment son existence. « Lorsque je ne vais pas bien, je ne cherche plus tant les causes (les origines sont en général les mêmes, celles qui me paralysent), que de dessiner les contours de la réalité que je vis, à partir de ce que je ressens. Il s’agit plutôt de comment je souffre et de ce qui pourrait me sortir de cet état. »

 

Qu’est-ce que l’éthique ?

 

Le vocable « éthique » vient du grec ethos, qui signifie « séjour humain, lieu où l’humain habite »

Pour le philosophe Emmanuel Levinas[4], l’éthique naît de la différence qui structure l’humanité, non pas différence de sexuation, mais celle de tout humain face à un autre humain. L’éthique est alors le lieu même de l’altérité. La quête des conditions du respect et de la réalisation de toute forme d’altérité. Ainsi, l’éthique désigne l’espace d’humanité et de vie du sujet en relation. De ce fait, elle repose sur le désir profond et singulier de chaque être : elle est éthique du sujet désirant.

 

Trois dimensions principales définissent toute réflexion sur l’éthique :

        - ce qui constitue l’humanité ;

        - ce qu’est l’expérience humaine ;

        - ce qui favorise l’humanisation de la personne.

 

Chacun de ces questionnements s’effectue en considérant les multiples réalités de ce que constitue, pour soi, l’existence de l’autre et la possible relation à elle ou à lui. Il s’agit de l’éthique de la « justice de l’être » : en quoi l’être est-il juste[5] ? Le mien autant que le tien et le sien. Comment pouvons nous partager et vivre cette justesse, cette justice ? A chaque être d’y répondre par soi-même (et pour l’autre), mais aussi dans chacun de ses liens humains.

 

 

Ainsi, le faux et l’injuste découlent des « éclipses du sujet », de ses disparitions, de ses démissions, de ses camouflages. Alors pointent les risques de manquements éthiques ou dévoiements de l’humain. Ces détournements concernent, chaque fois, soit une méconnaissance, soit une négation de l’espace relationnel, donc de l’altérité. Toutes les folies expriment une méconnaissance réitérée de l’espace relationnel[6], alors que les perversions mettent en œuvre sa négation systématique.

Le lieu intérieur de l’éthique est mon cœur ; le lieu extérieur de l’éthique est le cœur de l’autre ; l’espace qui permet la rencontre est le lieu humain, intermédiaire et habité de nos intentions, entre mon cœur et le cœur de l’autre.

 

S’il n’y pas d’espace relationnel, il ne peut y avoir d’éthique. L’interdit fondamental est donc l’interdit de la mainmise sur l’espace de la relation.[7] De là découlent tous les interdits fondateurs : de l’inceste, du cannibalisme, du parasitage, du viol… et du meurtre (sauf dans les situations extrêmes de défense de l’humain face à la barbarie).

 

La position éthique du sujet requiert de rester en éveil et de maintenir sa capacité de vivre en conscience, même si certaines révélations sont très désagréables.

 

Alice se rappelle lorsqu’elle était jeune adolescente. Sa mère exerçait une pression insidieuse pour la pousser à honnir son frère. « Quand j’étais avec ma mère, je me sentais obligée de ne pas aimer mon frère. Je ne faisais pas exprès. Lui aussi n’avait pas le droit de m’aimer. Je croyais que je pouvais compter sur lui et en fait non… Il se moquait de moi. C’était elle qui voulait qu’il se moque de moi. Il rigolait et ça me faisait de la peine. Alors, je me vengeais sur lui, même si je ne le souhaitais pas vraiment. […] Ma mère réussissait à me monter contre lui et, parallèlement, elle le montait contre moi. Pendant longtemps, je le pressentais, mais je ne m’en suis pas rendue compte, ou je n’ai pas voulu l’accepter. Pour ma mère, l’amour ne devait pas exister ; ni pour elle, ni pour les autres. Elle arrivait à nous faire croire que c’était normal de se détester, qu’il n’y avait pas d’autre façon de vivre ensemble. Je suis devenue complice agissante de sa malveillance. Je m’en veux beaucoup. »

 

La prise en compte de l’espace relationnel, donc de l’altérité humaine et de l’éthique, place inévitablement chaque sujet face à la délicate question de sa responsabilité et de ses choix. Chacun de nous peut préférer se défiler et choisir la jouissance ou la folie, pour éviter de se confronter aux douleurs existentielles, aux interrogations humaines et aux rudesses des frustrations, y compris celles d’être déçu, de ne pas comprendre et de ne rien maîtriser.

 

Vivre en trêve

 

« Une libre volonté est offerte à tout humain. S’il désire devenir juste et s’engager sur la voie de la vie, la volonté de le faire est entre ses mains ; s’il préfère se diriger dans un chemin de mort et de destruction, la volonté de le faire est entre ses mains. » Maïmonide

 

Voici encore la question du choix. Quelles rencontres rêvons-nous de vivre avec nos proches ? Considérons-nous ne plus avoir à les rencontrer, à chaque occasion, et ne devoir suivre que le train des habitudes ? Comment désirons-nous être en contact avec celles et ceux que nous aimons, ou avec lesquels nous travaillons ? Il ne s’agit plus de se plaindre, mais bien de mettre concrètement en œuvre les relations auxquelles nous aspirons !

 

Si nous nous observons attentivement pendant quelques jours, ou même quelques heures, nous nous apercevons que nous sommes sans cesse en procès : avec nous-même et avec les autres. Nous accusons, nous condamnons, nous jugeons. Personne n’est à la hauteur de nos idéaux. Personne ne pourra jamais l’être…

 

Pendant longtemps Alexia ne supportait pas certains défauts de Mario. Un jour, par négligence, n’ayant pas fait réparer une fuite d’huile au moteur de sa voiture, Mario tombe en panne. Il doit faire changer entièrement le moteur. N’ayant pas la somme d’argent devant lui, il décide de donner sa voiture à un garagiste qui fera la réparation et pourra la revendre. Il laisse même l’autoradio… Au début, Alexia est décontenancée par l’attitude de Mario. Après un moment d’hésitation et de flottement, Alexia comprend à quel point Mario est différent d’elle. Elle s’étonne de cette capacité qu’a Mario à « savoir passer à autre chose » et l’admire de sa souplesse. Son regard sur son compagnon a changé ; leur relation s’en trouve allégée.

 

L’autre est étonnant, vraiment… Il est bon de faire une trêve, de suspendre les guerres intestines et les procès. Plus la trêve est longue et véritable, mieux s’en portent le lien et ses protagonistes. La meilleure façon de préserver l’espace relationnel, de prendre soin de la relation, d’accueillir l’autre, est de décider d’arrêter toute forme d’accusation, de condamnation et de jugement. S’enthousiasmer – d’autrui, du lien vécu, de soi - devient alors de nouveau possible, comme pour l’enfant qui s’émerveille. Dans la relation, chacun retrouve ainsi la capacité à être surpris par l’autre, charmé, enchanté. La joie est aussi cette capacité à se laisser saisir par la fulgurance de l’autre !

 

 

Saverio Tomasella

© Eyrolles (2006)

 



[1] Voir le film Kadosh, de Amos Gitaï, Israël, 1999.

[2] S. Freud, L’avenir d’une illusion, PUF, 1997.

[3] Jouissance, et non pas plaisir, bien entendu ! Il est évident que la relation amoureuse, humaine et sincère, est l’espace privilégié où se vit le plaisir partagé. La sexualité est alors un vecteur de communication intime : joyeux, ludique, merveilleux, et parfois extatique…

[4] E. Lévinas, Ethique comme philosophie première, Payot, 1998, page 42 et suivantes.

[5] Idem, p. 109 : « Comment l’être se justifie… »

Il est important de ne pas confondre l’hominidé, mammifère de l’espèce humaine, parfois proche de la bestialité et de la barbarie, et l’être humain, personne qui choisit de s’humaniser et de vivre humainement…

[6] « L’espace de la relation » est le lieu - libre et vide -  de la rencontre interpersonnelle et des échanges entre sujets. Il n’appartient ni à l’un, ni à l’autre. Il rend possible la constitution d’un lien humain et vivant.

[7] La main mise sur l’entre-deux est une prise de pouvoir qui annule la relation et la remplace par un rapport de domination.