Avec mon amitié et ma gratitude à Alexandre Pasche…

La vie : une célébration ?

 

« Célébrer la vie, ce n’est pas nier les aspérités, mais reculer d’un pas pour s’étonner de ce qui frémit sous l’écorce des jours. »

Francine Carillo

 

 

Célébration ? Que voyez-vous derrière ce mot chatoyant et foisonnant des festivités plus ou moins officielles ? D’autres réalités que les flonflons ? Certes ! Déjà parce que nous ne célébrons pas que des événements heureux, mais aussi des guerres, des massacres et des tragédies… De fait, la célébration n’est pas que dentelles et lumignons, elle a aussi une face cachée : non seulement dans ses préparatifs plus ou moins difficiles et pénibles, mais aussi en chacun de nous du fait de nos obscurités personnelles.

 

 

Une « célébration » désigne une cérémonie, parfois solennelle, d’un événement significatif, souvent un anniversaire. L’étymologie de « célèbre », celeber, ou céleste, désigne celui qui est illustre, ce qui est somptueux. Pendant des siècles, les langues latine, puis française, liaient l’action de célébrer aux fastes de la magnificence. Par nature, une célébration était admirable. Elle correspondait à une mise en lumière qui puisse laisser trace dans les mémoires, telle un feu d’artifices pour l’enfant ébloui… Le lustre désigne l’éclat. La clarté est ici essentielle ; c’est elle, aussi, qui désigne la qualité intrinsèque du luxe (de luce, lumière), abondance d’ors et prodigalité de lumières. Clarté, encore, de toute mise en lumière, en soi : prise de conscience…

 

 

La célébration, anticipation de l’abondance

 

Chaque saison de l’année, ou de la vie, déploie ses grâces et ses lumières. Celles de l’automne sont particulièrement importantes dans l’organisation de la vie culturelle et sociale. Si l’on en croit les Asiatiques, nous – occidentaux – fixerions le début de chaque saison à son apogée ; elle débute en fait six semaines plus tôt. Ainsi, l’automne commence-t-il vers la mi-août, date de nombreuses célébration traditionnelles dans la cultures occidentales : fête païenne de l’abondance de l’automne à venir, qui deviendra plus tard celle de l’Assomption de Marie, « envolée vers le ciel »… L’automne est la saison de la magnificence par excellence : elle est le temps des récoltes, de la cueillette du raisin, de la sécheresse de la nature qui clame sa soif d’eau, des jours qui commencent à décliner et des soirées qui deviennent de nouveau fraîches. Saison des orages et des flamboiements arborés ; tempêtes et chutes des feuilles mordorées… La lumière de l’été est pure évidence : nul besoin de la retenir. A l’automne, nous cherchons à recueillir cette lumière, à l’intérioriser en nous, à la mémoriser pour la retrouver comme une ressource en soi au moment des obscurités de l‘hiver. Les flammes végétales de l’automne se transforment en flambées dans l’âtre.

 

 

« L’allégresse du cœur s’augmente à la répandre. » Molière

 

Les meilleurs souvenirs d’enfance disent la joie de se disposer intérieurement à l’abondance. Par exemple, pour Noël, fête de la lumière, les moments les plus joyeux sont souvent ceux des préparatifs et de l’atmosphère pleine d’expectatives. On fête lors du réveillon du 24, les cadeaux du lendemain et les beaux jours à venir. Ainsi le désir humain se dessine-t-il, chaque fois, dans le creuset du rêve, et d’une réalité à venir. Une fois cueilli, le raisin est pressé, son jus filtré repose de longs mois dans l’obscurité d’une cave. Le vin prend le temps de vieillir ; le champagne ne pétille qu’au terme d’une longue maturation. L’enfant à naître grandit patiemment, lui aussi, dans le giron obscur de sa mère et dans les pensées intimes de son père.

 

La célébration, acceptation des frustrations

 

Depuis Sigmund Freud, les psychanalystes proposent une conception particulière de l’attente, autour de notions rugueuses et aux abords rebutants. Le désir et le plaisir - sa réalisation souvent incomplète ou précaire - ne sont possibles et accessibles qu’au terme d’un passage par le deuil, c’est-à-dire par la séparation et la perte reconnues. De fait, la célébration serait le fruit d’une acceptation de la « frustration » et au-delà, des limitations que tout humain apprend peu à peu à intégrer : être mortel et engendré par deux personnes différentes plus âgées que soi, n’être que d’un seul sexe dans sa réalité anatomique.

 

De quelles déperditions s’agit-il ?

Accepter limitations et pertes souligne « la nécessité – pour accéder à une vie psychique riche et évoluée – de transformer nos pulsions, de renoncer à la réalisation immédiate de nos envies, de supporter la frustration qui en résulte, pour une satisfaction différée et réaménagée, d’intégrer les interdits (d’inceste, de meurtre, etc.) garants de vie et d’accepter notre condition humaine d’êtres limités, c’est-à-dire non tout-puissants et mortels. Ainsi, par exemple, l’acceptation par l’enfant de l’interdit de l’inceste lui ouvre, plus tard, le champ libre aux personnes, autres que celles de sa famille, comme partenaires amoureux potentiels. A l’inverse, rester fixé à son désir incestueux l’empêche de se tourner ailleurs et limite son accès au vaste champ des relations humaines. »[1]

 

Ainsi, célébrer la magnificence de la vie requiert inévitablement d’accéder à la capacité de vivre l’absence, la disparition, le manque, la mort et le vide.

 

 

 « L’être qui mûrit en vient à aimer son désir et non plus l’objet de son désir. » Friedrich Nietzsche

 

Au sortir de la première guerre mondiale, Freud est affecté par la mort de proches et par la persistance inexpliquée des chocs endurés par les soldats, prenant la forme d’une récurrence de cauchemars traumatiques. Freud découvre ce qu’il appelle la « pulsion de mort », encore récusée par tant de personnes qui voudraient ne voir dans l’existence que confort, facilité et satisfaction. Cette découverte est néanmoins fondamentale. Elle ouvre au dépassement possible des butées qui bornent la vie dans son mouvement d’accomplir.

 

La célébration, un accomplissement difficile à s’autoriser

 

Quel que soit notre âge, nous faisons l’expérience, en de nombreuses circonstances, de la difficulté d’oser la réalisation de nos vœux. Plus particulièrement, nous praticiens, au sein de chaque psychanalyse. Une femme d’âge mûr fait avorter un projet de publication auquel elle semblait tenir particulièrement, sur un coup de tête, quelques semaines seulement avant la remise du manuscrit. Un homme déjà très expérimenté s’enferme chez lui et « laisse tout tomber » à une semaine d’une représentation théâtrale qu’il avait pourtant préparée avec grand soin. Une jeune femme se préparant à célébrer son mariage avec « l’homme de sa vie » est bouleversée par les incertitudes, ces moments où la vie commune avec celui qu’elle espère devient opaque.

 

« Je vais bien en ce moment et je suis ravie de nos séances. A part cela, depuis hier, je vis avec Antoine des moments très difficiles. Je me sens proche de la rupture. Dans ces moments-là, toute ma vie s’effondre, je suis au fond du trou. J’ai l’impression de tout perdre[2]. Antoine me donne tellement… Il m’est très difficile, dans cette angoisse, de lui parler clairement, de voir clairement. Je sais que dès que je vois clair, j’agis clairement. Pourquoi ce flou ? Je sens que quelque chose cloche entre nous. […] Des jours difficiles s’annoncent. »

 

Nous sommes tous, plus ou moins, en proie aux doutes lorsque l’échéance de l’accomplissement arrive, quels que soient l’événement, la fête ou le spectacle que nous préparons. L’être humain aurait-il tant de peine à réaliser ses vœux ?

 

Dans tout ce qui ne parvient pas facilement à la conscience se cache une « préférence pour la mort » que nous avons tout intérêt à débusquer pour nous remettre en selle et poursuivre le mouvement de la vie qui va, inexorablement. La célébration première, la plus fondamentale, ne serait-elle pas celle de vénérer la vie, de la soutenir, de l’honorer, pour favoriser ses créations et qu’ils puissent prendre forme concrètement ?

 

Une des principales difficultés réside dans ce qui - en soi - échappe à tout contrôle. En effet, contrairement à ce que nous préférerions croire ou prétendre, aucun individu ne maîtrise son inconscient : il ne peut que chercher, patiemment, à l’explorer pour mieux se connaître. Ce voyage peut être vécu comme une fête, puisqu’il est l’aventure de la connaissance, source de nombreuses jubilations, au-delà des épreuves et des obstacles. Freud indique comment les actes imprévus, l’association libre, l’humour, les lapsus, les oublis et surtout les rêves peuvent conduire sur le chemin de notre inconscient personnel (ou familial). Les souvenirs également, et pas seulement ceux de l’enfance, car - avant toute chose - l’inconscient commémore chaque date anniversaire d’un événement douloureux ou heureux. Nous gagnerions tous à être attentifs à nos « madeleines » comme l’était le jeune Proust en vacances, attendant, chaque soir, le baiser de sa mère pour s’endormir dans la maison de Combray.

 

La célébration, deuil et renaissance

 

Ainsi, les deuils non accomplis grèvent-ils notre capacité à fêter la vie et à s’en réjouir, puisqu’ils viennent se rappeler à nous par une mélancolie, parfois aussi persistante qu’inexpliquée, qui nous empêche de vivre la joie et pèse sur notre entourage. Aucune substance chimique, drogue ou médicament, ne pourrait permettre à quiconque de faire l’économie de ce que nos deuils requièrent de transformation personnelle pour passer à un autre mode d’exister, dans une dynamique créatrice que nous ne quitterons définitivement qu’à notre mort.

 

Plutôt que de ternir l’éclat de nos fêtes par un enfouissement de nos malheurs, le mieux est de s’y confronter vaillamment, de les considérer dans un face à face, parfois pénible, mais résolutif. Le plaisir qu’apporte le festin partagé et savouré n’est réel et bienfaisant que s’il n’est pas réduit à venir masquer nos misères existentielles et intérieures !

 

 

« La seule perfection, c’est la joie ! » Spinoza

 

Pour aimer le prince Eric, la petite sirène du conte renonce à sa nature immortelle. Elle se transforme en femme, gagne la capacité de se mouvoir sur terre et de parler. Elle pleure. Ce don des larmes est aussi celui d’une âme. Animée : mortelle, sensible et vulnérable, c’est-à-dire humaine, elle prend conscience de sa finitude et peut accéder à l’amour. Alors, seulement, les noces pourront être célébrées…

 

L’accès aux extases qu’offre la tendresse et la sexualité partagées dans la rencontre humaine n’est possible qu’au risque accepté de se (re)connaître incomplet et limité, c’est-à-dire interdépendant. La tragédie de Don Juan réside en ce qu’il nie toute forme de dépendance à l’autre et toute possibilité de le rencontrer vraiment, en respectant sa subjectivité unique. Ainsi la célébration serait-elle aussi l’acceptation reconnue et enthousiaste d’une  interdépendance entre humains !

 

Pourquoi la jouissance est-elle si difficile à quitter ? Pourquoi les dépressions si nombreuses de nos contemporains s’enracinent-elles dans un refus à « lâcher le morceau » ? Par trop d’importance accordée au matériel, au tangible et au visible ? Par la place inconsidérée que prend la possession dans l’existence au quotidien ? Lors des noces de Cana, le Nazaréen n’offre pas seulement aux convives un vin meilleur pour la fin du banquet ; l’eau qui illumine les cœurs laisse entendre qu’au-delà de la substance, l’essentiel dans la relation interhumaine concerne la dimension subtile : l’inattendu, l’inconnaissable, l’imprévisible…

 

Voilà la véritable fête : celle de l’allégresse durable, sans lendemain qui déchante, c’est-à-dire que toute acmé n’est pas condamnée à être suivie d’une chute. Si l’ivresse des cœurs est si belle c’est qu’elle confirme que toute célébration est avant tout célébration de l’humain : du devenir humain en chacun de nous. Alors la vie devient une danse ! Loin des morosités de façade que certains affichent comme une carte de visite de leur cynisme socialement valorisé, il est alors possible de savourer sans craintes et sans détours les joies de cette fête qu’est l’existence en relation avec autrui.

 

Le philosophe Emmanuel Lévinas ne nous convie-t-il pas, depuis longtemps, à fêter le visage de l’autre et la rencontre avec lui ? La célébration est la sagesse enchantée du vivre ensemble : elle mérite d’être cultivée et développée…

 

Prenons le temps d’y penser pour l’incarner chacun(e) à sa façon, dans nos existences singulières : art de vivre, la célébration serait-elle l’art de la vie ?

 

 

 

Saverio Tomasella

Psychanalyste

 

 

 

 

 

Bibliographie

 

Sigmund Freud

Totem et tabou, Payot, 1965.

Psychopathologie de la vie quotidienne, Payot, 1967.

Interprétation du rêve, PUF, 2002.

 

Alain Finkielkraut

La sagesse de l’amour, Gallimard, 1984.

 

Albert Jacquard

Etre humain ?, éditions de l’aube, 2005.

 

Emmanuel Levinas

Ethique et infini, Fayard, 1982.

 

Serge Tisseron

La Honte, Dunod, 1992.

 

Saverio Tomasella

Les phénomènes de groupe, CEM, 2003.

Faire la paix avec soi-même, Eyrolles, 2004.

Personne n’est parfait !, avec Catherine Podguszer, Eyrolles, 2005.

Habiter son corps, avec Christine Hardy, Laurence Schiffrine, Eyrolles, 2006.

Vivre en relation, avec Gilles Pho, Eyrolles, 2006.

 

Maria Torok

Une vie avec la psychanalyse, Aubier, 2002.

 

Donald W. Winnicott

La nature humaine, Gallimard, 1990.

 



[1] Véronique Berger, Les dépendances affectives, collection « Les chemins de l’inconscient », Eyrolles, Paris, 2007.

[2] La patiente insiste sur cette expression…