La question de la haine : quelques repérages

 

La question de la haine : quelques repérages

 

« Le contraire de l'amour n'est pas la haine, mais le pouvoir. » C. G. Jung

 

La haine est une force d'annulation, de dépersonnalisation, de désubjectivation.

Sa visée est de faire disparaître l'autre en diluant ses contours, en niant son existence, en brisant son identité.

Même si elle est sous-tendue par des vœux de mort et des pulsions de meurtre, la haine ne peut être confondue avec ces mouvements intérieurs, beaucoup plus larges et répandus…

 

La haine n'est pas :

-      L'agressivité, force combative et pulsion de vie.

-      La colère ou la révolte, qui sont affirmation du sujet, de sa différence, de sa dignité et de sa justice.

-      Le désamour, c'est-à-dire absence d'amour, impasse amoureuse ou refus d'aimer ; ou même l'hostilité, rejet et répulsion virulente.

-      La détestation, qui est le fait de prendre l'autre (ou Dieu) à témoin (testis) du mal qui a été commis.

-      De l'envie, qui est convoitise concernant ce que l'autre possèderait et dont le sujet se sentirait dépourvu.

-      La rage, qui est une énergie de destruction en réponse à une attaque subite, à une frustration vécue comme insupportable, à une impuissance innommable ou à une menace intenable.

-      La rancune, qui est plainte répétée, ressentiment fixatoire et revendication persistante.

 

En revanche, la haine a partie liée avec des réalités déshumanisantes et mortifères :

-      la barbarie ;

-      le cynisme ;

-      le déni ;

-      l'emprise, le parasitage, le vampirisme ;

-      l'inceste ;

-      la perversion ;

-      la profanation ;

-      la séduction (à différencier de plaire ou charmer) ;

-      la torture ;

-      le viol…

 

Ainsi, la haine est négation de toute forme d'altérité et de tout risque de différence. « La haine, dans sa fureur de destruction, ne supporte rien qui soit rencontre, rien qui soit en face, ni résistance ni même consistance. Comme si la réflexivité, à laquelle une rencontre pourrait conduire, créait une explosion intérieure. Devant la haine, il ne doit rien subsister et la destruction est une conséquence de ce "néant  nécessaire" à celui ou celle qui hait », précise Carole Labédan. Radical refus du tiers, destruction systématique ou acharnement à détruire de celle ou celui qui hait…

 

La haine gèle et pétrifie. Elle instaure trois interdits déshumanisants : l'interdit de penser, l'interdit de parler, l'interdit d'exprimer sa sensibilité (notamment sa souffrance). Arme de la perversion, la haine s'applique à donner une définition faussée de la réalité, ramenant tout au matériel et instaurant dualité et procès.

 

Enfin, la haine est intriquée à deux autres continents psychiques : ceux du fantasme (qui n'est pas la fantaisie créative) et de la jouissance (qui n'est pas le plaisir partagé), dans lesquels l'autre n'existe pas en tant que tel, différencié et subjectif, mais est réduit au rang d'accessoire, de chose, d'instrument, d'outil ou d'ustensile.

 

Les deux côtés d'une même médaille…

 

 

Pourquoi est-il important de repérer la haine dans l'histoire de nos patients ?

 

-      La haine vient grever les possibilités d'évolution et d'humanisation.

-      Les systèmes pathogènes recèlent souvent une part de haine cachée, niée.

-      La haine des parents engendre la psychose de l'enfant (ou des enfants).

-      Accepter l'existence et la réalité de la haine permet de mieux comprendre les impacts et les implications des traumatismes dus à l'inceste et aux profanations.

-      Se dégager des cultures de mort ou de la préférence pour la mort (auto destruction, auto punition, auto sabotage, etc.) favorise l'entrée dans la vie en tant que personne différenciée et entière…

 

Pour se dégager de la haine, un combat intérieur est nécessaire afin de reprendre contact avec soi (sa réalité intérieure), retrouver sa présence au monde et continuer à s'exprimer librement…

Saverio Tomasella, 2008.
*   *   *   *   *
Haine

 

Haine

 

« La haine est un attachement, elle s'installe sur une douleur silencieuse dont on a perdu les mots. Elle est immobilité alors que la vie est mouvement et guérison. » Barbara Schasseur

 

La haine vient parler du sujet et de son histoire.

 

Le préalable à la haine est l'abolition de la relation. L'autre n'existe pas en tant que personne, il est un objet qu'on veut posséder ou que l'on ignore, ou plus radicalement d’un objet que l’on veut sciemment détruire.

 

« La haine est un effort pour dénaturer l'autre », affirme Yvan Piedimonte. Elle est un effort pour supprimer l'objet partiel (l’ustensile) qui résiste ; il n'y a pas d'autre pour celui qui agit la haine.

 

« La haine est une force de dépersonnalisation. » (M-C Defores).

 

On dit parfois que la haine est « aveugle » : la haine se trompe le plus souvent d'objet. Les vraies motivations de cette intention destructrice prennent leur origine dans une démarche avortée de relation, dans un passé proche ou moins proche.

 

L'objet haï est habillé d'un ensemble de caractéristiques propres à justifier cette décharge pulsionnelle qui peuvent n'avoir aucun rapport ou qu'un rapport très lointain avec l'injustice refoulée.

 

La conscience du sujet est elle présente lors de cette décharge ?

L'être irresponsable existe-t-il ?

 

La projection et la part de folie mises en jeu par le sujet sont à l'initiative de celui-ci. Ce qui reste hors de porté du sujet ce sont les motivations « inconscientes » de sa haine.

 

Quel chemin pour sortir de la haine ?

 

Les chemins vers l'absence de mise en oeuvre de la haine me semblent être l'éthique ou la fidélité à des valeurs (chrétiennes, bouddhistes ou républicaines). Pourtant, elles ne permettent pas d'accéder à une abolition de la haine en soi, elles la mettent sous cloche.

 

Seule la compréhension des origines diverses de la haine permettent, si ce n'est de l'abolir, tout au moins d'en diminuer la force et la durée.

 

Cette compréhension n'est pas une jouissance intellectuelle, mais une joie de la découverte et de la paix.

 

Sans cette compréhension, le cheminement intérieur reste figé dans la haine, qui passe d'une haine de l'autre, à la haine de soi (suicide, autodestruction), mise en acte ou non.

 

Au-delà de la compréhension des origines de sa haine, la découverte d'une éthique personnelle

 

La conscience de ce qui est juste, de ce qui est éthique, est innée, tout autant que la pulsion de vie.

 

Si le référent, le père, est là pour valider les ressentis justes de l'enfant, les éléments de cette relation seront introjectés.

 

Si l’adulte a nié l'éthique innée de l'enfant, celui-ci ne sera plus à même d'écouter ses ressentis. Il s'identifiera au modèle paternel ou familial.

 

Ainsi, le ressenti est le fondement d'une éthique intérieure et personnelle qui n'est pas une morale et qui est mouvement.

 

Qu’en est-il de l’inceste et de l’incestuel ?

 

La possession est une pulsion couplée à un fantasme : « l’autre non autre », objet partiel, doit se conformer à un modèle (du parent ou du groupe familial).

 

L’inceste n’est qu’un genre particulier de haine.

L’incestuel - dont parle Racamier - n’est, également, qu’une modalité d’ambiances haineuses. Elle est dans tous les rapports et s’insinue dans les comportements, les discours ou les silences.

 

Quelle position face à la haine subie ?

 

L'enfant qui sent la haine de l'adulte, et ne la comprend pas, peut chercher à la justifier par ses actes. « Si je suis mauvais, je peux comprendre que mon père soit si méchant avec moi. » L’enfant peut même choisir de devenir celui que l'adulte a fantasmé : il tente de donner un semblant de sens dans un monde insensé.

 

Hors d’une possibilité d’entrer en relation, l’enfant peut développer certaines formes d’avidité, de volonté de possession, mais aussi de soumission.

 

Cette position peut perdurer avec l'âge. Il s’agit alors d'une jouissance masochiste, qu'il remet en place lorsque une accroche de ce type est possible dans ses relations actuelles.

 

Il est la victime et se met donc en position d'irresponsable.

 

Encore une fois, une option possible est de retourner la haine contre soi, sous forme « d’auto sadisme » ou de cruauté, de maladie… Cette position peut être liée à  la colère sourde, parfois féroce, de s’être soumis.

 

Pourquoi je hais ?

 

La haine découle souvent d’une insécurité primaire, compensée par une tentative de prise de contrôle de l’entourage. « Ce que je hais ne peut m’atteindre ; ce que je ne peux contrôler ou posséder, je le tue. »

 

La haine nie la différence fondamentale avec l’autre. Il peut semble plus facile de créer un monde sans autre…

 

Gilles Pho, 2008. © CEM

 

*   *   *   *   *
 

De la rancune à la haine…

 

Lorsque l’environnement familial ne parvient pas à accueillir le nouveau né, celui-ci fait l’expérience d’une carence fondamentale : l’absence de sollicitude et surtout de paroles qui lui seraient adressées, à lui-même, en tant que personne. Du fait de ce défaut d’accueil, le nourrisson ne peut se sentir exister et confirmé dans son existence. La frustration répétée du bébé s’installe et devient de plus en plus intense. Elle le conduit à éprouver une fureur intérieure d’une puissance redoutable, qui lui fait craindre d’exploser, d’imploser, de « partir en morceaux » ou de « se pulvériser ». Cette rage est une dynamique de destruction violente, parfois exprimée par une grande agressivité envers l’entourage ou les objets de quotidien, même les jouets ; parfois retournée contre soi sous forme de cheveux arrachés, de doigts mangés, de griffures, de morsures, voire de maladies (eczéma, coliques, asthme). Le bébé peut aussi être tellement dépassé par la rage en lui qu’il se fige dans une hébétude, inerte et mutique.

 

Lorsque la rage perdure sur une longue période, elle peut se transformer en rancune et devenir une façon d’entrer en contact avec l’autre. Suite à une frustration trop virulente ou trop prolongée, l’enfant éprouvera une forte rancune envers celle ou celui qui n’a pas su le comprendre, l’entendre, lui parler ou lui répondre. A plus forte raison, si sa rage est condamnée par l’entourage pour justifier son rejet par la famille, pour prouver qu’il est mauvais ou pour se moquer de lui. D’un côté, les « attaques » de l’entourage deviennent pour l’enfant une confirmation que sa méfiance est nécessaire ; de l’autre, les réactions agressives de l’enfant confortent l’entourage dans ses motivations imaginaires fondant son rejet du clan. Le système se bloque et se ferme. De façon presque inévitable et invisible, la rancune de l’enfant se mue en méfiance généralisée. Dès lors, son mode de rapport à l’autre se fondera non pas sur la possibilité d’une rencontre et d’une promesse de relation, mais sur la certitude d’un danger à prévenir ou à maîtriser, ou au moins d’une douleur insupportable à éviter.

 

L’enfant déplace partout son « système relationnel » avec lui. Il le « rejoue » dans toutes les situations. Le moindre désaccord sera interprété comme une « attaque », une « intimidation » ou une « ségrégation ». Il ne sait plus expérimenter autrement la mise en relation que sur le mode conflictuel, souvent radical, d’un cycle négationniste :

1. méfiance a priori ;

2. suspicion au moindre désaccord ;

3. accusation aveugle ;

4. condamnation sans appel ;

5. exclusion arbitraire.

Ce fonctionnement est souvent inconscient. L’enfant devenu adulte trouvera à chaque occurrence de son modèle interne toutes les justifications nécessaires à sa conduite intransigeante, notamment à partir des étrangetés ou des troubles de celles et de ceux qu’il a bannis. Bien souvent, en accumulant les preuves (plus ou moins réelles) à leur charge…

 

Lorsque la haine est devenue constitutive, le travail de transformation en profondeur est très long, mais il est possible si la personne souhaite changer sa façon d’exister et de vivre. Cette mutation requiert de passer par la phase désagréable de la reconnaissance de son fonctionnement d’exclusion systématique, de la haine en soi, mais aussi de la carence fondatrice qui en est à l’origine.

Puis, il sera nécessaire de franchir de nouveau les étapes à rebours, y compris dans leurs implications émotionnelles :

- de la condamnation acide de l’adulte rigide vers la haine qu’elle exprime ;

- de la haine corrosive de l’adolescent en rébellion vers la rancune qui la nourrit ;

- de la rancune aigre de l’enfant en impasse vers la rage destructrice ;

- de la rage amère du petit enfant rejeté vers les frustrations insupportables du nourrisson délaissé…

Ensuite, l’acceptation de la séparation, de la différence et de l’altérité aideront peu à peu le sujet à se singulariser sans se sentir en danger de disparaître, s’il se sent seul.

Enfin, l’assouplissement des critères de jugement envers soi-même et les autres donnera naissance à un regard plus humain sur l’existence et les relations. L’accroissement de la confiance favorisera la capacité à supporter les frustrations et à patienter, donc aussi à s’ouvrir aux autres, à l’inconnu, à la possibilité bénéfique de la nouveauté.

 

Saverio Tomasella

© Eyrolles, 2006.