Fantasmes ou fantaisie ?
Un fantasme désigne une fiction, un montage imaginaire. Sa fonction
est protectrice pour le sujet, au moins dans l’instant où il est constitué et
dans une période d’après-coup. Souvent, une fois son « utilité »
dépassée, le fantasme se fige. Il peut même s’inscrire et semble constituer
l’identité du sujet. Le propre du fantasme est d’échapper au réel, d’exclure la
réalité et, fréquemment, la possibilité de contact avec elle. Souvent le
montage fantasmatique prend la forme d’une mise en scène ou d’un scénario
imaginaire. Tout fantasme est une illusion. À ce titre, « réaliser un
fantasme » ne veut strictement rien dire ; il s’agit d’une croyance
répandue, sans véritable fondement, souvent source de malentendus.
Au contraire, mettre en œuvre sa fantaisie,
dans une phase créative ou dans le jeu, est tout autre chose. La fantaisie,
comme le rêve, est un mouvement fécond de l’être profond. Ainsi, l’imaginaire désigne
les leurres de l’activité fantasmatique coupée du réel, alors que l’imagination
est du domaine de la fantaisie et du rêve, propices à l’inventivité et à la
symbolisation.
Si la fantaisie et le rêve expriment le désir de la personne, les
fantasmes, eux, manifestent surtout ses besoins et ses pulsions encore non reconnues,
ou non intégrées. Ces poussées non apprivoisées entraînent à agir
précipitamment, sans réfléchir. Elles sont du registre de la jouissance autant
que des vaines justifications (culturelles, esthétiques, logiques, morales, rationnelles
ou sociales).
Le fantasme est donc ce qui surgit dans le réel pour le faire
disparaître et « maintenir le statu
quo ».
Il existe quatre grandes familles de fantasmes.
·
Les fantasmes spontanés,
homogènes : ils sont compensatoires en ce qu’ils viennent combler un
« vide de sens », lors d’une expérience de plaisir ou de déplaisir.
Ils constituent les premières constructions imaginaires de l’enfant.
·
Les fantasmes réactifs,
hétérogènes : ils sont « défensifs » et se constituent à la
suite d’une expérience douloureuse, parfois traumatique, qui fait intrusion et
effraction. Ils obnubilent souvent l’attention de la personne, dans sa
difficulté à comprendre ce qui lui est arrivé. Ils peuvent être à l’origine de
cauchemars, de « mauvais rêves », qui font remonter à la mémoire des
épisodes difficiles du passé.
·
Les fantasme proactifs,
endogènes : ils sont « offensifs » puisqu’ils viennent faire
barrage à une réalité personnelle difficile à admettre. Ils peuvent facilement
devenir obsessifs, c’est-à-dire se répéter à l’infini et engendrer un besoin
compulsif de rituels.
·
Les fantasmes obligés,
exogènes : ils sont induits par la mythologie d’un groupe et souvent
imposés (notamment dans une famille ou une institution fermée). Une conception
rudimentaire de la sexualité dans les familles triviales, une conception
haineuse de la femme dans les clans machistes… La croyance d’une prédestination
divine, d’une origine supérieure, d’une valeur extraordinaire ou, au contraire,
d’une décadence inévitable, d’une infamie héréditaire, etc. font partie de ces
fantasmes légués par l’environnement.
Matt commence à comprendre que, dans sa famille, la honte était le
ciment qui faisait tenir ensemble les uns et les autres, dans un « magma
plutôt informe » et indifférencié. Cette honte était induite, même chez
celles et ceux qui n’avaient aucune raison réelle de l’éprouver. « Aux
yeux de mes parents, pour être valeureux, il fallait être le meilleur, sinon on
n’existait pas. En même temps, mes parents me faisaient entendre que je n’y
arriverais pas. Cela m’empêchait de prendre la moindre initiative et invalidait
tout désir. Comme je n’arrivais pas à être le premier, je n’étais pas
intéressant pour eux – et même pour moi. J’abandonnais tout en cours de route,
je ne continuais pas. »Matt se rend compte que ce mécanisme familial
consistait à « tout remettre sans cesse à zéro ».
À l’abri derrière ses fantasmes ?
Pour résumer, il est possible de définir le fantasme comme une
production artificielle dont le but est de camoufler la réalité, et plus
particulièrement pour se cacher à soi-même ses propres motivations ou celles de
son environnement. Ce montage protecteur
vise à prétendre, plutôt qu’à constater ce qui est, et forcer à croire, donc à
faire « comme si de rien n’était » ou « comme s’il en était
autrement ». Il est à l’origine de nombreuses « fausses
croyances », auxquelles certaines personnes s’accrochent aveuglément toute
leur existence, comme à des certitudes inébranlables. La fabrication de
fantasmes peut alors conduire à se construire une personnalité imaginaire, que
les psychanalystes anglo-saxons appellent « faux soi » ou « personnalité
comme si ».
Quelle position le sujet choisit-il donc de prendre pour se
protéger ? Plusieurs options sont possibles…
·
Se mettre en retrait, à l’écart, se cacher derrière ses fantasmes.
·
Ne pas s’exposer, rester invisible, pour ne pas être jugé.
·
Ne pas se confronter aux autres et à la réalité.
Sandrine aurait voulu être un garçon, puis un homme. Lorsqu’elle
est avec un couple d’amis, elle voudrait être à la place de l’homme pour aimer
la femme, comme lui. Cette poussée est d’autant plus forte en elle que la femme
devant elle est belle. Sandrine se sent très gênée. Par déplacement, et pour
rester dans le schéma hétérosexuel qui semble le seul valable pour elle et
surtout pour sa famille, elle se croit attirée par l’homme. Sandrine reste
cachée pour échapper à son propre regard : elle persiste dans le mirage
d’une hétérosexualité qui serait en fait un mimétisme fusionnel : prendre
la place de l’autre, de l’homme…
L’illusion est maintenue avec d’autant plus de force que la
personne croit que l’identité est définie par les fantasmes (les siens, mais
aussi parfois ceux des autres, desquels dépendrait son existence). Les
représentations des autres, de soi et de la vie sont d’ailleurs constituées sur
la base des fantasmes de chacun ou du groupe de référence (famille, entreprise,
communauté). Au contraire, il est nécessaire de se défaire pas à pas de ses leurres
(attentes, craintes et croyances imaginaires) pour se connaître mieux, se
dégager de ses empêchements intérieurs et devenir vraiment soi-même.
Extrait de Vivre en relation,
G. Pho & S. Tomasella, Eyrolles, 2006.