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Fantasmes ou fantaisie ?

Un fantasme désigne une fiction, un montage imaginaire. Sa fonction est protectrice pour le sujet, au moins dans l’instant où il est constitué et dans une période d’après-coup. Souvent, une fois son « utilité » dépassée, le fantasme se fige. Il peut même s’inscrire et semble constituer l’identité du sujet. Le propre du fantasme est d’échapper au réel, d’exclure la réalité et, fréquemment, la possibilité de contact avec elle. Souvent le montage fantasmatique prend la forme d’une mise en scène ou d’un scénario imaginaire. Tout fantasme est une illusion. À ce titre, « réaliser un fantasme » ne veut strictement rien dire ; il s’agit d’une croyance répandue, sans véritable fondement, souvent source de malentendus.

Au contraire, mettre en œuvre sa fantaisie[1], dans une phase créative ou dans le jeu, est tout autre chose. La fantaisie, comme le rêve, est un mouvement fécond de l’être profond[2]. Ainsi, l’imaginaire désigne les leurres de l’activité fantasmatique coupée du réel, alors que l’imagination est du domaine de la fantaisie et du rêve, propices à l’inventivité et à la symbolisation.

Si la fantaisie et le rêve expriment le désir de la personne, les fantasmes, eux, manifestent surtout ses besoins et ses pulsions encore non reconnues, ou non intégrées. Ces poussées non apprivoisées entraînent à agir précipitamment, sans réfléchir. Elles sont du registre de la jouissance autant que des vaines justifications (culturelles, esthétiques, logiques, morales, rationnelles ou sociales).

Le fantasme est donc ce qui surgit dans le réel pour le faire disparaître et « maintenir le statu quo »[3]. Il existe quatre grandes familles de fantasmes.

·         Les fantasmes spontanés, homogènes : ils sont compensatoires en ce qu’ils viennent combler un « vide de sens », lors d’une expérience de plaisir ou de déplaisir. Ils constituent les premières constructions imaginaires de l’enfant.

·         Les fantasmes réactifs, hétérogènes : ils sont « défensifs » et se constituent à la suite d’une expérience douloureuse, parfois traumatique, qui fait intrusion et effraction. Ils obnubilent souvent l’attention de la personne, dans sa difficulté à comprendre ce qui lui est arrivé. Ils peuvent être à l’origine de cauchemars, de « mauvais rêves », qui font remonter à la mémoire des épisodes difficiles du passé.

·         Les fantasme proactifs, endogènes : ils sont « offensifs » puisqu’ils viennent faire barrage à une réalité personnelle difficile à admettre. Ils peuvent facilement devenir obsessifs, c’est-à-dire se répéter à l’infini et engendrer un besoin compulsif de rituels.

·         Les fantasmes obligés, exogènes : ils sont induits par la mythologie d’un groupe et souvent imposés (notamment dans une famille ou une institution fermée). Une conception rudimentaire de la sexualité dans les familles triviales, une conception haineuse de la femme dans les clans machistes… La croyance d’une prédestination divine, d’une origine supérieure, d’une valeur extraordinaire ou, au contraire, d’une décadence inévitable, d’une infamie héréditaire, etc. font partie de ces fantasmes légués par l’environnement.

Matt commence à comprendre que, dans sa famille, la honte était le ciment qui faisait tenir ensemble les uns et les autres, dans un « magma plutôt informe » et indifférencié. Cette honte était induite, même chez celles et ceux qui n’avaient aucune raison réelle de l’éprouver. « Aux yeux de mes parents, pour être valeureux, il fallait être le meilleur, sinon on n’existait pas. En même temps, mes parents me faisaient entendre que je n’y arriverais pas. Cela m’empêchait de prendre la moindre initiative et invalidait tout désir. Comme je n’arrivais pas à être le premier, je n’étais pas intéressant pour eux – et même pour moi. J’abandonnais tout en cours de route, je ne continuais pas. »Matt se rend compte que ce mécanisme familial consistait à « tout remettre sans cesse à zéro ».

À l’abri derrière ses fantasmes ?

Pour résumer, il est possible de définir le fantasme comme une production artificielle dont le but est de camoufler la réalité, et plus particulièrement pour se cacher à soi-même ses propres motivations ou celles de son environnement. Ce montage protecteur[4] vise à prétendre, plutôt qu’à constater ce qui est, et forcer à croire, donc à faire « comme si de rien n’était » ou « comme s’il en était autrement ». Il est à l’origine de nombreuses « fausses croyances », auxquelles certaines personnes s’accrochent aveuglément toute leur existence, comme à des certitudes inébranlables. La fabrication de fantasmes peut alors conduire à se construire une personnalité imaginaire, que les psychanalystes anglo-saxons appellent « faux soi » ou « personnalité comme si ».

Quelle position le sujet choisit-il donc de prendre pour se protéger ? Plusieurs options sont possibles…

·         Se mettre en retrait, à l’écart, se cacher derrière ses fantasmes.

·         Ne pas s’exposer, rester invisible, pour ne pas être jugé.

·         Ne pas se confronter aux autres et à la réalité.

Sandrine aurait voulu être un garçon, puis un homme. Lorsqu’elle est avec un couple d’amis, elle voudrait être à la place de l’homme pour aimer la femme, comme lui. Cette poussée est d’autant plus forte en elle que la femme devant elle est belle. Sandrine se sent très gênée. Par déplacement, et pour rester dans le schéma hétérosexuel qui semble le seul valable pour elle et surtout pour sa famille, elle se croit attirée par l’homme. Sandrine reste cachée pour échapper à son propre regard : elle persiste dans le mirage d’une hétérosexualité qui serait en fait un mimétisme fusionnel : prendre la place de l’autre, de l’homme…

L’illusion est maintenue avec d’autant plus de force que la personne croit que l’identité est définie par les fantasmes (les siens, mais aussi parfois ceux des autres, desquels dépendrait son existence). Les représentations des autres, de soi et de la vie sont d’ailleurs constituées sur la base des fantasmes de chacun ou du groupe de référence (famille, entreprise, communauté). Au contraire, il est nécessaire de se défaire pas à pas de ses leurres (attentes, craintes et croyances imaginaires) pour se connaître mieux, se dégager de ses empêchements intérieurs et devenir vraiment soi-même.

 

Extrait de Vivre en relation, G. Pho & S. Tomasella, Eyrolles, 2006.



[1] Si le fantasme est leurre et illusion, la fantaisie est voisine du rêve dans sa fonction inspiratrice et libératrice, encore plus de la rêverie propice à la création et au jeu. Fantaisie au sens, notamment, du verbe « fantasieren » chez S. Freud. Lire également D. Winnicott, Jeu et réalité, pp. 40-54, Gallimard, 1975.

[2] Sur la différence fondamentale entre fantasme et rêve, voir S. Tomasella, « La psychanalyse de l’image », Vers une psychanalyse de la marque et de ses expressions, Université de Nice Sophia-Antipolis, 2002.

[3] N. Abraham, Maria Torok, « Deuil ou mélancolie », L’écorce et le noyau, 1987. « Tout fantasme est refus d’introjecter et négation d’une lacune. » (p. 263) Voir un peu plus loin l’explication du phénomène d’introjection.

[4] Maria Torok précise que le fantasme est une résultante imaginaire à ce qui fait irruption dans le vécu intérieur d’une personne, qui fait l’expérience d’un « hiatus dans sa continuité ». Elle parle à ce propos de « désinsertion ». Voir « Le fantasme », Une vie avec la psychanalyse, pages 76 à 91, et notamment : « Là où il y a fantasme, il y a refoulement. […] Les fantasmes comme les mythes sont là pour faire écran devant une réalité amère. Les fantasmes s’efforcent de toute leur puissance de parure de couvrir le drame, d’en assourdir le bruit. » (p. 91)