Les alignements humains
Une dynamique d’incarnation
« Aucun
graphique n’est satisfaisant, sinon et provisoirement pour son auteur, et le
lecteur intéressé par un graphique sera naturellement enclin à lui donner sa coloration
personnelle, quelle que soit la question en discussion. »
Donald Winnicott, La nature humaine.





D’après ma pratique, à l’écoute
de femmes et d’hommes de tous âges et de nombreuses cultures, il me semble
possible de repérer trois alignements fondamentaux
qui constituent l’humain :
- l’alignement corps,
âme, esprit – il structure l’axe de la vérité et de la parole (du
verbe) : penser, parler et agir dans le même sens ;
- l’alignement
passé, présent, futur - il fait
entrer dans le mouvement du désir et de l’élan existentiel, vital ;
- l’alignement
courage, clairvoyance, compassion – il ouvre à la dimension de l’amour
et de la perception.
Ces trois alignements se croisent
et se rejoignent au cœur.
La rencontre vivante, continue (idéalement ; dans la réalité, elle
l’est plus ou moins), de ces trois ajustements permet une qualité de
conscience et de présence (à soi-même, à l’autre, au monde), donc de confiance
en soi et de capacité de relation…
Cette concordance donne naissance
à des sentiments de joie, de fierté, de confiance.
Par exemple, une jeune femme écrit à sa mère (de 61
ans) pour lui donner spontanément un retour sur sa transformation durant sa
psychanalyse en cours. Ce témoignage est très éclairant en ce qui concerne les
effets apparents ou non, mais pourtant tangibles, de l’alignement humain :
« Petite maman, ton regard devient
de plus en plus lumineux et ce que tu viens de me dire sur mon implication face
aux choix dans ma vie va faire encore bien du chemin pour que je puisse
l'intégrer. Quel bienfait de l'entendre ! Merci jeune maman, parce que devant
moi, tu rajeunis de semaines en semaines. Je te revois encore courbée sous le
poids de l'existence. Aujourd'hui, une nouvelle lumière émane de toi.... Tu en
fais du chemin ! »
Par ailleurs, je suis devenu conscient,
peu à peu, que la compassion n’est réelle et authentique que si elle est
articulée au courage de voir la réalité telle qu’elle est, sans concession.
Aussi, je préfère parler de clairvoyance, dans son sens le plus simple (voir
clair), y compris l’intuition, sans référence nécessaire à l’ésotérisme… La
lucidité sans « cœur », sans courage ni compassion, est dure et sèche
(il s’agirait de jugement, plus que de discernement juste). Elle est souvent
triste. Elle peut être désespérée. Une telle lucidité existe comme substitut de
conscience ; une sorte de mentalisation qui n’est pas vie de l’esprit.
Voici ce qu’en dit Thomas d’Aquin : « La justice et la miséricorde sont tellement
unies ensemble, qu'elles se tempèrent mutuellement l'une par l'autre. La justice
sans miséricorde n'est que cruauté, et la miséricorde sans justice n'est que
faiblesse. »
La flèche dynamique, non
linéaire, du temps, qui va en étant porteur de sens, me fait penser à
« l’allant devenant du désir » proposé par Françoise Dolto…
Christine Hardy rappelle que la conscience n’est pas en dehors des
alignements, contrairement à ce que le dessin pourrait induire en
apparence : elle en est la résultante globale. J’aimerais introduire ici
un terme sanskrit que je trouve très juste à ce propos. Cit désigne la « conscience connaissante » : cette
formule transcrit exactement le phénomène vivant, le processus dynamique dont
je souhaite témoigner. L’expérience de la conscience connaissante fait naître
en soi une grande joie : la félicité des Hindous, Ananda ou la joie accomplie.
Bien
sûr, il est nécessaire de nuancer cette représentation idéalisée. Christine
Hardy précise : « Oui, la conscience "idéale" et pleine,
l'ouverture du cœur, implique ces alignements. Toutefois, les déséquilibres ou
les zones d'ombres empêchent le mouvement de vie, donc la rencontre de ces
axes. N’est-ce pas par la progressive mise en conscience que ces
alignements peuvent se réaliser ? A plusieurs niveaux, en suivant la lente
remise en mouvement de ces différentes articulations, perturbées par les
blessures d'âme… "L'allant devenant du désir" de Françoise Dolto
permet d'avoir le courage d'aller dans ce cheminement de conscience progressive
et de remise en mouvement de ces axes. »
Anne rebondit et tente d’aller plus loin : « Concernant la réflexion de Christine
Hardy au sujet de la conscience qui n'est pas en dehors des alignements et en
est la résultante globale : oui, sans doute, au bout du compte. Pourtant, cela
justement me semble impliquer un aboutissement, après un long travail évolutif.
Je pense que la conscience est là, omniprésente, qu'elle n'appartient pas qu'à
l'être humain. Parfois, au long de notre parcours, elle peut nous envahir,
furtivement, elle est intégrée dans l'instant et peut s'évanouir aussi vite. Je
propose une image simple et légère : la conscience me semble comme ce
ballon des manèges que l'on tente d'attraper sans y réussir jusqu'au moment où
on l'attrape enfin... Pour qu'il s'échappe encore ! Plus nous pratiquons
la conscience, plus elle nous est familière, jusqu'à ce qu'elle devienne enfin
"résultante globale" de nos beaux alignements. »
Ainsi, de mon expérience, les
malaises, les maux, les troubles dont nous souffrons viennent d’un
déséquilibre, ou même d’une rupture, dans l’un ou plusieurs de ses axes. Leur
désarticulation entraîne une fermeture plus ou moins grande du cœur, donc des
dérives plus ou moins longues et malheureuses.
Cette possibilité d’exploration
de l’inconscient et de l’histoire du sujet me semble plus juste et plus
humanisante que les repères psychopathologiques classiques. En fait, pour moi,
un(e) patient(e) est un « humanisant », un être en voie
d’humanisation progressive de soi-même, mais aussi de ses proches.
Saverio Tomasella
_________________________________________________
Notes :
- Une patiente qui
pratique régulièrement la méditation zen depuis des années m’a fait
remarquer que la posture d’assise en zazen
est une recherche d’alignement (notamment vertical) grâce au souffle. Ici, le souffle (ou les souffles) pourrait être suggéré par les lignes (les axes) qui relient les différentes
réalités subtiles de cet ensemble.
- Marie-Claude Defores
désigne la conscience comme « lumière incarnée ». Le désir, qui
correspond au vœu profond d’aller vers la lumière ou d’être dans la
lumière, est en relation avec l’amour et l’esprit. Le cœur correspond à
une disponibilité intérieure, à ce travail d’ouverture qui engendre une
vraie perception.
- Karin Trystram
affirme que la dimension horizontale, correspond à l’axe relationnel, à la
relation avec autrui. Idée que je partage avec elle.
- Véronique Berger
propose une représentation triangulaire de l’articulation âme-corps-esprit,
sans hiérarchisation entre les trois pôles, avec au centre le cœur. Lorsque j’ai créé ce dessin, je me disais
spontanément que l’esprit vient du ciel : en tant que souffle (prana, l’insaisissable), il est
plus léger, plus subtil…
- Certaines patientes
et certains patients m’ont affirmé ne pas réussir à comprendre ce
graphique les jours où ils n’allaient pas bien, reconnaissant que la
perturbation de leurs alignements intérieurs les empêchait de penser…