La honte, psychanalyse d’un lien social.
Serge Tisseron
Présentation de livre
Voici un ouvrage essentiel qui traite d’un sujet délicat
et rebutant : la honte. Serge Tisseron a su analyser ce sentiment et
identifier son mécanisme, ainsi que ses atteintes psycho-corporelles. L’auteur
présente, en plus d’une théorisation de la honte, quantité de conseils, de
mises en garde et des pistes d’accompagnement thérapeutique. Il termine son
livre en consacrant tout un chapitre à l’utilisation des images durant l’analyse.
J’ai tenté, pour cette présentation, de regrouper les
points importants de ce livre. Il en ressort sept parties : la première
touchant à la définition de la honte, la deuxième à ses fonctions positives, la
troisième à la description des divers symptômes, la quatrième aux atteintes
psychiques que provoque le sentiment de honte, la cinquième aux études
psychanalytiques ayant précédé le travail de Tisseron. Dans la sixième partie
figure ma vision de la honte. Et enfin, dans la septième partie j’ai regroupé
tout ce qui touche à l’accompagnement thérapeutique des sujets honteux.
1. Définition de la honte
Selon Serge Tisseron, la honte
est une émotion qui témoigne que le lien d’attachement est rompu ou qu’il
menace de l’être. La honte est un émoi narcissique, qui nécessite un
réaménagement psychique rapide auquel le sujet doit faire face.
L’auteur précise que les
enveloppes psychiques ne sont pas constituées une fois pour toutes dans la
relation avec la mère primitive, elles sont constamment confrontées à la
dynamique sociale.
Le dénominateur commun des
diverses formes de honte consisterait dans une rupture d’investissements
(intérieurs comme extérieurs).
Ainsi, le caractère commun à
toutes les hontes est l’angoisse d’être exclu, c’est à dire non seulement
la crainte d’un retrait d’amour, mais même de toute forme d’intérêt.
Dans la honte, le sujet perd tout
soutien : il est coupé de ses propres instances psychiques, y compris de
son propre inconscient, et il se trouve coupé irrémédiablement du groupe social
auquel il était lié.
La honte peut être attachée
tantôt à des objets et des situations du passé, et tantôt à des situations
vécues présentement ; des situations qui ont en commun de bouleverser les
repères de l’individu, tant sociaux que subjectifs.
La honte résulte bien souvent du
fait que l’individu se trouve empêché d’exprimer des sentiments normaux, tels
que la colère et la révolte. Il existe des situations où les sentiments même ne
peuvent être éprouvés.
Pour un enfant, les situations
d’injustice ponctuées d’injonctions du type « tu devrais avoir
honte » provoque la confusion chez la victime, qui finit par ne
plus comprendre le motif de sa confusion. La honte fonctionne alors comme un
corps étranger introduit dans le psychisme de la victime.
Un enfant peut s’approprier et
s’identifier à la honte des parents.
La honte est l’affect maître du
secret. Plus précisément de quelque chose qui doit rester caché parce que sa
divulgation porterait atteinte à quelqu’un.
La honte est contagieuse.
Une scène honteuse rend honteux celui ou ceux qui y assiste, même s’ils tentent
de s’en protéger par des mécanismes comme la dénégation ou la projection. Ce
caractère contagieux fait de la honte une forme de "lien social".
L’auteur rappelle par des exemples de situations que susciter la honte à
quelqu’un permet de le maintenir sous son emprise.
2. Les fonctions positives
de la honte
Eprouver de la honte est tel un
signal d’alarme. Dans ce cas, cette émotion se révèle saine.
Pour ma part, j’aurais tendance à rattacher l’émotion
subite de honte à ce signal d’alarme, alors que le sentiment de honte est un
état qui dure et qui sape.
La honte "signal
d’alarme" est un régulateur du lien social :
-
pour trouver la bonne distance relationnelle,
-
pour réguler les gestes,
-
pour organiser la circulation des regards.
La honte est en quelque sorte un signal que le moi se
donne de sa propre identité, à la fois en continuité et en rupture avec les
autres.
Pour Octave Mannoni : la
possibilité d’un réaménagement pulsionnel qui tienne compte de l’environnement
est un facteur essentiel d’adaptation, et la honte est, avec l’angoisse, un
indicateur essentiel. Si la honte envahit (le sujet), c’est parce qu’il se
range finalement aux jugements d’autrui sur lui.
Serge Tisseron distingue cette émotion "signal
d’alarme" de la honte ressentie de façon continue, en ce cas la honte
devient un symptôme : l’individu tout entier est frappé à travers l’estime
de lui-même ; et, parce que cette estime a un rapport privilégié avec le
corps et l’identité, il envisage de disparaître totalement.
La honte comme signal d’alarme
porte sur la perception d’un déséquilibre. Elle informe l’individu qu’il ne
peut pas (encore) surmonter le conflit à l’origine de la honte, et qu’il est
responsable de son issue. Cette honte peut être anticipée (par exemple en
pensant : je ne ferai pas cela, ce serait la honte). En plus d’un signal
d’alarme, la honte est un signal de résistance, alors que quelque chose doit
changer.
La confusion est un rempart
contre le risque de destruction psychique. De ce point de vue, la honte mène du
risque de mort psychique vers la restructuration symbolique de soi et du monde.
Ce sentiment éprouvé (et non les conséquences) se situe résolument du côté des
forces de vie.
La honte préserve des risques
d’assujettissement total à un autre.
Il s’agit de toujours donner à la
honte valeur d’aspiration à la reconstruction d’une identité originale qui
trouve sa place dans la communauté. Ressentir la honte nous renseigne sur les
limites à ne pas franchir, celles au-delà desquelles nous risquerions de ne
plus être assuré de faire partie de notre famille, de notre groupe, voire de la
communauté humaine dans son ensemble. Il s’agit d’accepter cette émotion, de la
revendiquer et d’en parler. En quelque sorte, valoriser la honte.
3. Description des
symptômes
La soudaineté d’un événement
provoque à la fois la libération de grandes quantités d’énergie et le défaut de
pare-excitation pour les contenir (le sujet est confronté à des irruptions
pulsionnelles violentes). Une première défense contre cette expérience
destructrice est la confusion, due à une perte de repères tant de contenu que
de contenant. Alors, les repères sociaux s’imposent au sujet honteux et confus.
La honte symptôme peut envahir
l’ensemble de la personnalité, s’opposer aux possibilités de mises en mots de
l’expérience, "sidérer" et "paralyser". Et c’est une
situation qui se perpétue, ce qui plonge le sujet dans l’impuissance et le
cercle vicieux. Néanmoins, la honte n’est pas à comprendre en terme de
sidération et de paralysie, mais comme un moment de confusion qui porte en
lui-même la nécessité de réaménagements, tant internes qu’externes.
La honte entraîne comme réponse
soit la révolte soit la résignation. Pour contrer ce sentiment, le sujet révolté
peut développer une ambition grandiose ou un sentiment de toute-puissance ou de
la dénégation ou du déni ; quant au sujet résigné, il souffrira de
tendances autodestructrices ou de dépression ou d’apathie.
La honte est difficile à déceler.
En effet, les situations génératrices de honte provoquent, en même temps que la
honte elle-même, de nombreux autres sentiments -comme la colère, la
culpabilité, la haine ou le désespoir - qui vont masquer et se substituer à la
honte initiale. Ces sentiments associés jouent le plus grand rôle.
Il convient de ne jamais
confondre les agents qui ont imposé le traumatisme honteux avec la reviviscence
d’objets internes du patient. La honte peut être celle d’un objet d’amour
fondamental ; mais elle peut aussi provenir d’un personnage plus lointain,
voire étranger à l’environnement habituel du patient ou même de toute une
collectivité.
4. Les atteintes psychiques
due de la honte
La honte altère trois domaines
et piliers essentiels sur lesquels nous bâtissons notre identité et nos
relations aux autres :
1)
l’estime de soi (le narcissisme), ® le
sujet perd toute valeur à ses propres yeux ;
2)
l’affection qui nous lie à nos proches, ® le
sujet pense qu’il n’est plus aimé ;
3)
notre certitude de faire partie d’une communauté
qui nous accepte, ®
le sujet pense qu’il n’intéresse plus personne.
Dès lors, la honte peut se
comprendre en référence à trois types de libido :
1)
la libido narcissique, - l’adéquation du moi
face aux exigences du moi idéal et de l’idéal du moi ;
2)
la libido d’objet, qui satisfait les besoins
primaires (faim, soif, sexualité, …) ;
3)
la libido d’attachement, qui commence par
l’agrippement à la mère, puis à l’attachement à sa famille, puis au
groupe, etc.
Ces trois types d’investissements
interviennent ensemble. Les investissements narcissiques et les investissements
objectaux se constituent en liaison constante, la construction du moi s’appuie
sur celle de l’objet et vice-versa ; et en toile de fond il y a toujours
le risque d’un rejet hors de la communauté (quand le désir d’investissement est
interdit). A la différence de la culpabilité qui porte sur les conditions d’un
désir (désirer de façon illicite ou hors de propos), la honte porte sur la
légitimité même du désir.
5. Les études sur la honte
Il n’existe pas de théorie complète
de la honte, et encore moins de forme spécifique de traitement de celle-ci,
souligne Serge Tisseron qui a repris les notions essentielles de certains
auteurs :
Serge Tisseron parle de Ferenczi
comme l’un des deux pionniers en matière de compréhension de la honte. Pour
Ferenczi, un traumatisme peut provoquer la honte, qui consiste dans l’apport
massif de libido dans un psychisme mal préparé à y faire face, et peut donc
être lié à la violence, à la maladie, à la mort.
Et d’autre part, la honte éprouvée est parfois celle d’un
autre que le sujet a installé à l’intérieur de lui.
Dans des situations déterminant un vécu catastrophique
(traumatisme), l’enfant se protège du risque de mort psychique par un
"auto-clivage narcissique". L’effet d’un tel clivage est en outre la
constitution d’une instance psychique auto-perceptive qui "sait tout
mais ne sent rien".
Pour Imre
Hermann (qui est l’autre pionnier), alors que l’angoisse contient une tendance
au blotissement, la honte se caractérise avant tout par l’inhibition.
Une seconde spécificité : la honte, à la différence de l’angoisse, met en
valeur l’appartenance non pas à une personne, mais à un groupe, famille, nation
ou classe.
En 1953, Pierce et Singers ont
associé les sentiments de honte à l’impossibilité de satisfaire aux exigences
de l’idéal.
En 1958, pour Lynd, la honte
résulte du sentiment qu’une partie intime et vulnérable de soi est
dangereusement exposée à autrui. L’angoisse de honte marque les limites au-delà
desquelles toute intervention est vécue comme une intrusion.
En 1968, pour E.
Erikson, la honte est liée à l’impuissance et à la perte du contrôle de soi et
à la tentative de le cacher.
En 1981, pour
Wurmser, la honte garde les frontières du soi alors que la culpabilité résulte
du fait d’avoir agressé le territoire d’autrui. Dans la culpabilité, nous
sommes punis pour une action effectuée (ou seulement désirée) ; dans la
honte, pour une particularité de notre être même. En ce sens, la culpabilité
limiterait l’action, alors que la honte préserverait l’identité.
En 1983, pour
Kinston, la honte surviendrait lorsqu’un individu ressent la tentation
d’abandonner sa façon à lui de sentir et d’éprouver pour adopter des façons de
sentir et d’éprouver qui ne lui appartiennent pas, mais qui le protègent en
l’intégrant à son groupe de rattachement dont il craint d’être rejeté.
A noter qu’en
1984, l’association américaine de psychiatrie a consacré son 137ème
congrès à la honte.
En 1987, Lewis a écrit que la
honte concourt à maintenir le sentiment d’une identité séparée. Cet auteur a
tenté d’éclairer les différences entre honte et culpabilité. Pour lui, toutes
deux sont des signaux émotionnels par lesquels l’individu s’auto-informe d’une
menace pesant sur ses liens. Mais elles s’opposent selon cinq axes complémentaires :
- la culpabilité est toujours liée à une
transgression morale, alors que la honte peut être également liée à une
déception ou à un échec. Dans la honte, la situation n’a donc pas été
choisie volontairement. Elle concerne une situation de soi à soi ou une
situation avec les autres. Le Self est incapable d’y faire face.
- la culpabilité ne s’accompagne pas forcément de
souffrance, alors que la honte est un affect pénible.
- dans la culpabilité, le self est intact, actif,
absorbé dans l’action et les pensées ; l’individu éprouve de la
compassion pour lui-même et cherche à améliorer son sort. Au contraire, dans
la honte, le self est passif, accaparé par le vide et par la conviction de
la perception négative que les autres ont de lui.
- la culpabilité se décharge sur soi et les
autres ; tandis que dans la honte, la décharge des émotions est
bloquée.
- la honte est un désordre des émotions, …, et
entretiendrait un lien privilégié avec la dépression ; tandis que la
culpabilité est un désordre des pensées, qui s’accompagnerait de
mécanismes paranoïdes et obsessionnels.
En 1987, pour Nathanson, la
honte, sous ses formes mineures, régule le self en interactions sociales. La
honte, qui est le mécanisme spontané par lequel les membres d’un groupe
régulent leurs relations, peut également devenir un moyen puissant pour
contrôler autrui : faire honte à quelqu’un, le railler ou le ridiculiser,
permet d’assurer sur lui un rapport de force.
Pour Nicolas Abraham et Maria
Torok, la formation de l’identité implique la référence à un tiers déjà
constitué susceptible de servir de médiateur au sujet dans l’éveil à ses
propres désirs naissants. La honte est liée à l’incorporation d’un jugement
social émis par un tiers sur le désir et son destin, dans une situation qui a
effectivement eu lieu, …, une situation indicible qui condamne au secret. La
honte, en produisant des états caractérisés par l’ensevelissement psychique
d’un événement indicible, produit des perturbations graves de la communication
qui se transmettent aux descendants. Pour désigner de telles transmissions, ces
auteurs ont créé le concept de "fantôme" qui désigne "le travail
dans l’inconscient du secret inavouable d’un autre". Alors que la
"crypte" désigne une situation qui relève de la honte vécue par le
sujet dans une situation personnelle.
Pour Serge Tisseron, la honte
(symptôme) provoque une mort psychique, à la fois subjective et sociale.
C’est en cela que la honte diffère à la fois de la pudeur
et de la culpabilité. La culpabilité n’affecte nullement le sentiment d’appartenance.
Serge Tisseron écrit : « aujourd’hui encore les psychanalystes
semblent toujours mal préparés à aborder les situations de honte. Ils la
confondent souvent avec la culpabilité. La culpabilité est une forme
d’intégration sociale, alors que la honte est une forme de dés-intégration.
Elle crée une rupture dans la continuité du sujet. L’image qu’il a de lui-même
est troublée, ses repères sont perdus, tant spatiaux que temporels, il est sans
mémoire et sans avenir. L’individu est renvoyé à l’impuissance radicale (il n’a
plus prise sur rien, il ne peut plus rien maîtriser) qui est en fait la
traduction mentale d’un effrondement qui peut toucher chacun des domaines de
ses investissements psychiques, narcissiques, sexuels ou d’attachement ».
La honte est la preuve qu’une agression a réussi, avec
les formes d’effraction qui la caractérisent.
Autre différence majeure avec la
culpabilité : alors que celle-ci est volontiers confiée pour être expiée,
la honte ne peut être que niée ou dissimulée, et même à soi-même.
Le sentiment de pudeur prévient
l’agression, elle protège. La honte témoigne que les diverses protections qui
lui ont été opposées ont échoué. La honte est la trace d’un traumatisme réel,
une catastrophe a eu lieu.
La culpabilité peut être
"réparée", pas la honte. En effet, la culpabilité n’empêche pas de
maintenir des liens et d’entretenir des relations.
L’humiliation est la pire des
épreuves. Elle provoque la désagrégation de la personnalité et sa mort
psychique. De façons répétées ou graves (en cas de tortures, par exemple), les
capacités contenantes du moi sont détruites.
Une victime a deux types de
réponse face à l’humiliation :
1)
la reconstruction d’un semblant d’identité par
l’adoption du mode de pensée du tortionnaire ;
2)
le refuge ou repli hallucinatoire reproduisant
les conditions de la première relation au monde (satisfaisante).
6. Ma vision de la honte
Le sentiment de honte provient
d’une partie de l’individu qui reste comme "sclérosée" à la suite
d’événements passés ou actuels l’ayant profanés. La honte rend les relations
douloureuses et contrariantes, c’est pourquoi l’individu préfère s’isoler.
La honte provoque une
dissociation en soi, entre un moi-peau meurtri, rendu maladroit, et entre un
moi-je introverti, souvent lucide, rendu incapable d’entretenir des relations
sociales et sexuelles épanouissantes ou simplement plaisantes. Cette scission
déclenche une importante souffrance, comme si l’âme du sujet était blessée, à
vif.
Si la situation suscitant la
honte persiste, à force et au fil du temps, le surmoi du sujet risque de
devenir de plus en plus tyrannique, sévère, accusateur, méprisant. A la longue,
ce sentiment fausse la perception de la réalité, car le sujet en vient à se
dissocier pour pouvoir faire avec l’insupportable. Le sentiment de honte est
invalidant, il atteint la façon d’être en relation de l’individu, qui se
retrouve comme attiré par les situations sociales le mettant en échec ou venant
alimenter son sentiment de honte, c’est le cercle vicieux ; le sujet finit
par se détester. Le sujet peut en arriver à se sentir coupable de tout (comme
une sorte de sentiment de toute-puissance négatif et autodestructeur).
Eprouver de la honte nécessite la dissimulation de la
partie de soi meurtrie, ce qui empêche le sujet d’être détendu face à autrui,
ce qui l’empêche de répondre spontanément et clairement aux interactions, ce
qui l’amène à devoir tricher constamment. Dissimuler sa meurtrissure c’est
évoluer avec la peur au ventre, avec une frayeur d’être découvert. En fait, une
crainte insupportable de devoir vivre à nouveau une situation humiliante. Le
sujet va tout faire pour éviter à tout prix ce type d’agression qui atteint,
qui blesse les fondements psychiques de l’assurance et de la confiance en soi.
7. Accompagnement
thérapeutique
La honte est un
sentiment originellement imposé par un tiers. C’est à un tiers de délivrer le
patient de la honte, en reconnaissant d’abord son existence et ensuite – et
surtout – son bien-fondé. Le sujet honteux a en effet moins besoin
d’un objet de transfert, au moins au début, que d’un témoin qui lui permette
de retrouver sa place dans la communauté. Et attention, le témoin (le
thérapeute) ne doit pas manifester des signes de honte car sinon la honte du
patient est décuplée.
La difficulté avec la honte c’est qu’elle ne se dit pas,
ne se montre pas, ne se représente pas. La honte est le plus souvent
dissimulée, même à soi-même.
Toute honte doit être comprise en référence à deux
axes : le premier lié à l’histoire passée du sujet et à ces traces en
lui ; le second lié à la dynamique de ses investissements actuels.
L’analyste est attentif à la
honte qui se dit et aussi à celle qui ne peut l’être. Il aide son patient à
exprimer ses émotions et sentiments, et peut aller jusqu’à les verbaliser,
comme "vous êtes triste" et même "vous avez honte".
La honte traduit la distance que le sujet peut prendre
vis-à-vis de lui-même : si quelqu’un a honte, c’est qu’il peut s’imaginer
autrement. C’est cette capacité de changement qu’il faut valoriser chez lui,
afin d’encourager son dégagement de la situation vécue avec honte.
Le premier temps de la prise en
charge du sujet honteux est le rétablissement du lien social.
Le patient a besoin d’abord
d’établir les conditions d’une symbiose réussie avec le thérapeute. Le silence
de l’analyste doit parfois laisser la place à une attitude chaleureuse et
active.
Thérapeute et patient
tentent conjointement de mettre en mots les expériences traumatisantes vécues
par le patient.
La honte masque des
émotions complexes. Eprouvée dans un traumatisme, la honte ne peut être
dépassée qu’à la condition de renouer avec l’ensemble des émotions qui y ont
été présentes.
Le passage de la honte à la culpabilité représente un
aménagement par lequel l’individu honteux tente de reprendre pied à la fois en
lui-même (en rendant droit d’existence à son désir) et dans le groupe social
(en substituant à la confusion déstructurante de la honte une culpabilité qui
laisse entrevoir un champ de réparation).
Ce qui donne son impact
traumatique particulier à la honte est aussi ce qui peut nous guider dans sa
prise en charge. La honte doit être combattue dans les trois domaines qu’elle
menace : le narcissisme, les liens affectifs et la participation à la
communauté humaine.
Il s’agit d’aider le sujet à
retrouver des repères spatiaux-temporels, ainsi qu’à concevoir un projet
d’avenir.
Un moment essentiel de la prise
en charge de la honte consiste dans le renforcement des processus secondaires
permettant d’en limiter les effets désagrégatifs. Ceci passe en particulier par
la remémoration des conditions de la honte, afin de spécifier son expérience
dans une durée et un espace, c’est à dire de lui donner un cadre
spatio-temporel qui fonctionne pour elle comme une enveloppe. Mais attention,
prévient l’auteur, le travail sur les processus secondaires doit d’abord être
mené autour d’événements moins traumatiques, avant d’aborder ceux qui ont
engendré la honte.
Serge Tisseron prononce une mise
en garde : toute tentative de compréhension des traumatismes subis en
terme de satisfaction des composantes infantiles ou masochiques de la
personnalité ne peut qu’avoir des conséquences dramatiques.
La reconnaissance des blessures narcissiques et des
humiliations subies est un ancrage indispensable pour que le déni de la
violence dont le patient a été en général l’objet de la part de son agresseur
puisse être levé.
Il s’agit de reconnaître
également la jouissance que ces souffrances ont procurée à l’auteur des
humiliations. Attention toutefois de ne pas le faire trop prématurément. Pour
résumer, il s’agit de reconnaître la portée de traumatisme psychique et la
jouissance ressentie par l’agresseur ; puis, le patient comprend et peut
pardonner ou non.
Serge Tisseron pense que la
suggestion est à éviter (pour ne pas forcer l’intériorisation). Il propose
plutôt d’utiliser la métacommunication, de fournir un message sur le message,
par exemple "je vais vous donner mon avis, mais ce n’est qu’une hypothèse,
vous me direz ce que vous en pensez…" L’auteur va jusqu’à proposer de
parler d’un vécu de son propre passé au patient.
Les patients porteurs du secret
honteux d’un autre s’engagent, au cours de leur psychanalyse, dans la tentative
d’une reconstruction de leur histoire familiale. Ils affichent une attitude
compréhensive, voire thérapeutique, à l’égard des parents. Ces patients n’ont
jamais formulé leur honte. Enfants, ils la percevaient par de multiples
manifestations verbales et non verbales dans les communications de l’adulte qui
en était le porteur. Et le patient l’a placée à l’intérieur de lui-même de
telle façon qu’il est devenu le dépositaire d’un sentiment étranger à son
propre moi. Si les périodes d’exploration et de mise en cause de
l’imaginaire familial sont acceptées et accompagnées par le psychanalyste, il
en résulte un renforcement du sentiment de sécurité interne de patient et, à
terme, l’enrichissement de ses capacités de symbolisation de sa propre
histoire.
Ce type de patients peut tenter
de faire honte à leur analyste. La seule réponse possible de l’analyste
consiste en la reconnaissance de sa propre vulnérabilité aux coups que lui
porte son patient.
Enfin, après avoir dégagé de
nombreuses pistes, Serge Tisseron conclut avec un chapitre consacré à une
approche thérapeutique détaillée : le recours à la médiation des images.
Il l’introduit ainsi : il n’existe pas de thérapie particulière, mais une
sensibilité du psychanalyste à ce qui constitue pour lui quelques difficultés
majeures des cures : la gestion de l’agressivité, l’attention aux effets
des traumatismes passés et présents, et la prise en compte du domaine encore
insuffisamment exploré des inclusions au sein du moi et de leurs effets sur
plusieurs générations.
Il existe un recours spontané à
l’image dans la honte. En témoignent la richesse et l’utilisation fréquente des
images par le sujet honteux qui tente de dire son trouble, comme si c’était par
leur intermédiaire que le sujet, qui a temporairement perdu ses repères,
tentait de renouer le lien avec ses semblables et de retrouver sa place dans la
communauté.
Les images permettent de réintroduire le corps et les
émotions.
Elles peuvent aussi jouer le rôle
d’un autre corps, un corps qui entoure, porte et protège celui du patient.
Toutes les fois où il y a,
chez un patient, un enfant qui se retient de pleurer ou de hurler, c’est parce
qu’il y a un autre enfant assis à côté de lui qui l’en empêche en se moquant.
Et cet autre enfant, qui correspond à des réactions qui ont pu être
formulées par un adulte, ou un frère ou sœur du patient quand il était enfant, provient
bien souvent de l’être-enfant d’un parent qu’il a placé en lui. Un
être-enfant d’ailleurs très fréquemment réduit à un surmoi transmis d’une
génération à l’autre, enfant-vieillard muré en lui.
Autrement dit, le patient n’est
pas seulement empêché dans son expression émotionnelle vitale par des
incorporations liées à des imagos parentales inhibitrices, interdictrices ou
intolérantes. Mais ces imagos ont elles-mêmes été constituées en alliance avec
les éléments sadiques oraux du patient de telle façon qu’il retient son expression
émotive parce que celle-ci est culpabilisée par un surmoi sadique oral. Ce
dernier entraîne à son tour une destruction des capacités du patient à contenir
ses propres sentiments. L’auteur voit un tel phénomène à l’œuvre, en
particulier, dans le long silence que gardent certains patients après une
interprétation portant sur leurs propres sentiments vécus. Comme si
l’interprétation, en réveillant leurs sentiments vitaux, avait aussi éveillé
leur surmoi interdicteur sadique oral, et comme si ce silence témoignait de la
lutte de l’un contre l’autre, jusqu’à ce que la blessure provoquée par
l’intervention soit refermée et que le patient puisse recommencer à parler.
Serge Tisseron poursuit : « je ne veux pas dire que les
interprétations portant sur les émotions vécues du patient ne soient pas
utiles. Elles sont à mon avis indispensables. Mais elles ne sont possibles qu’à
la condition qu’un espace de contenance intérieur – une espèce de zone libre
protégée des attaques du surmoi sadique oral – ait pu être constitué. Or, c’est
dans la constitution de cette barrière psychique que les images me paraissent
avoir un rôle essentiel à jouer, au sens où cette constitution me semble
nécessiter le passage par quelque chose de l’ordre de ce que Winnicott a décrit
sous le nom d’ "aire transitionnelle". Il s’agit de pouvoir
introduire un objet sans que la question de son appartenance ait à se poser. En
d’autres termes, il convient de savoir ménager des pauses avec le patient, tant
dans le travail interprétatif du transfert que dans le travail de
reconstruction et d’élucidation de son fonctionnement psychique. Et pour cela,
il faut qu’il y ait des plaisirs partagés sans qu’on ait à se poser la question
de savoir de qui ils viennent et à qui ils vont. En d’autres termes encore, il
faut que, dans de tels moments, le problème du pouvoir ne se pose pas.
Une relation de pouvoir perçue même à tort par le patient peut provoquer un
transfert négatif ».
L’image porte la représentation. Les métaphores et les
comparaisons imagées de l’analyste peuvent procurer un espace transitionnel.
L’image comme virtualité
contenante peut prendre trois aspects complémentaires :
-
l’usage, par le psychanalyste, des images
privilégiées par le patient ;
-
l’introduction d’images véhiculées par la langue
courante ;
-
la création par le psychanalyste, dans l’espace
de transfert, d’une imagerie originale orientée autour de ce que le patient ne
peut justement pas se représenter et qu’il tend, pour cette raison, à agir.
Grâce aux images, l’analyste
permet que soit relancé le travail d’association et de liaison. Il ne faut
jamais oublier que si le patient vient en analyse pour être libéré de sa
souffrance, il vient aussi, et surtout, pour que nous n’en trouvions pas la
cause. Car la découverte de cette cause l’oblige toujours à des
bouleversements importants de sa personnalité.
Si on veut permettre à l’enfant
dans l’adulte de trouver le chemin des sentiments et des sensations qui n’ont
jamais été nommés, il convient d’éviter l’écueil de l’intellectualisme (liberté
d’association qui peut amener à se leurrer soi-même) tout autant que celui du
silence de l’analyste. Or, l’image joue ce rôle en évitant que soit
court-circuitée l’étape essentielle qui consiste, pour le patient, à pouvoir
retrouver le cortège émotionnel et sensoriel de ses expériences passées,
refoulées ou clivées, et en évitant une mise en forme intellectuelle trop
rapide qui risquerait de refermer, aussitôt ouvert, le chemin de leur
compréhension.
L’image crée l’illusion d’un
espace psychique partagé. Elle assure la rencontre de deux psychismes, leur
enveloppement conjoint dans une bulle imaginaire efface provisoirement les
limites de chacun.
L’image psychique, par sa
double possibilité de créer l’illusion d’un espace psychique partagé et de
fonctionner comme médiateur entre l’affect et la représentation, s’avère
un auxiliaire précieux.
Eric Espi
Mouans Sartoux, décembre 2007.