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Les expériences de morcellement

(Séminaire du 8 avril 2008)

Saverio Tomasella

 

« Le chemin est une fidélité de tous les instants. »

K. G. Dürkheim

 

Je vais vous parler de transfert et de « schizophrénie » (morcellement) à travers quelques éclats d’existences déchues (cf. Sartre et Camus).

 

Pour soigner la folie, il est utile de s’aider de la méditation et de la philosophie (lire Spinoza, Husserl, Levinas).

 

Le psychanalyste ne peut repérer les mécanismes défensifs sur jacents au morcellement que par ses intuitions et ses perceptions au sein de tous les aspects transférentiels d’une séance.

 

I. Configurations familiales pathogènes

1. Escamotage de la réalité

(Homme fantomatique, très désincarné, ne respirant quasiment pas, parlant avec une voix très faible.)

Refus familial de prendre en compte la réalité de la mort. Grande froideur, rationalité, matérialisme. Rejet du corps (sauf dans les moments consacrés à la jouissance sexuelle, devenue mécanique et anonyme).

« J'étais un enfant chétif, frêle, fragile, le dos  courbé,  les  yeux  abîmés,  je  ne  m'aimais pas. La masturbation est devenue  très  vite  effectivement  mécanique et fantasmatique sans pouvoir accéder à ses fantasmes de manière « réelle ». Beaucoup d'impossible, de fille ou femme impossible à atteindre. »

Pas de mémoire des personnes décédées en tant que personnes qui ont été vivantes. Tout s’efface.

Forte mentalisation et insensibilité. Métiers intellectuels. Tous les enfants de la famille réussissent (sauf un qui est profondément « dépressif »).

Un autre patient me dit : « Dans ma famille, on ne parlait pas de la mort et pas des morts (première femme de mon père, ma soeur, il a fallu attendre longtemps pour comprendre (confusion de grand parent, incompréhension).  Mon  père  a  toujours  été  rationnel, matérialiste ; j'ai fait pareil jusqu'à il y a peu de temps. »

 

 

2. Phénomènes de saturation

 (Femme psychologue, luttant chaque jour contre l’angoisse de disparaître et la folie, mère seule d’un enfant dont le père est en prison.)

« Je me sens comme un combattant, un chevalier lourd de son armure et qui doit lutter contre des forces de destruction terrible, c’est la vie ou la mort, le bien ou le mal ». (Prison de la dualité.)

« En réalité, je me sens prisonnière de ma mère, de ma famille. » (Les femmes y sont schizophrènes de mères en filles.)

L’acharnement à dévaloriser ou, même, la persistance à négliger le collègue, le conjoint, ou l’enfant, génèrent des situations relationnelles qui semblent sans issue, donc une saturation et un épuisement. Pour compenser, un système « épidermique » se met en place : les réactions émotionnelles et les justifications intellectuelles empêchent de prendre du recul, donc d’être créatif.

« Ma mère a lutté, je crois qu'elle comprenait tout sans le  dire  et qu'elle a usé toutes ses forces pour nous protéger de la tyrannie paternelle. »

 

3. Mise en place d’un contexte  « schizophrénogène » (de morcellement)

(Homme d’affaire très sûr de lui, séducteur et d’apparence très rassurant.)

Le père de famille installe un double lien  avec l’enfant devenu « schizophrène » (morcelé) : de l’ordre d’une alternative absolue (c’est « tout ou rien ») et d’une concomitance intenable (à la fois tout et rien : par exemple, « tu es tout à moi et en même temps tu n’es rien pour moi »). Il n’y a pas d’autre. Les espaces psychiques sont mélangés.

-         Toute différence et tout désaccord sont ponctués d’un « tu veux toujours avoir raison », plutôt que de reconnaître les divergences.

-         Appropriation de tout, de tout ce qui est à l’autre, de tout ce qui est autre.

-         Intrusion dans l’intime d’autrui, qui se sent « violé » et qui « étouffe ».

-         Mécanisme d’annulation de celui qui cherche à se différencier.

-         Se déresponsabiliser pour éviter de ressentir la moindre culpabilité.

-         Personnalité en bloc, très persuasive avec une très grande force de conviction.

-         Homosexualité latente (incestuelle) ou manifeste (incestueuse) avec son propre père ainsi qu’avec le fils devenu « schizophrène ».

 

II. Les mécanismes à l’origine de la « psychose » (folie)

(Cf. Piera Aulagnier : c’est la haine des parents entre eux qui engendre la paranoïa de l’enfant ; alors que la haine des parents pour l’enfant le rend schizophrène.)

« Les prostituées étaient  mon  père,  elles avaient cette domination et cette façon de faire croire  qu'elles  pouvaient  aimer  (mon  père  nous  a fait croire qu'il nous aimait). Peut-être la fascination est-elle à découvrir là ? Reproduction de l'inceste,  de  la  salissure  entendue  la  nuit, je me demandais ce qui se passait,  je  me  demandais,  tout  petit, quels étaient ces bruits, ces soupirs,  ces  orgasmes. C'est peut être là aussi que j’entrevois la fascination dont  vous  me  parliez. Un père sur son piédestal qui émet ces bruits, qui domine,  qui  jouit,  qui  s'exhibe.  Je  n'aimais  pas, lorsqu'il jouissait, entendre  ma  mère  avoir un orgasme. Puis après cet orgasme, il retourne sur  terre : se  lever,  aller se laver, se coucher et éteindre la lumière. C’est effectivement, dans ma perception la raison de mon morcellement. »

 

1. Déchet et déchéance (fécalisation = féodalisation ?)

Mécanisme de défense : Ce que je n’accepte pas en moi ou ce que je veux cacher de ma posture profonde, je l’attribue artificiellement à l’autre, je l’en revêtis comme d’un habit qui lui assigne également un rôle que je peux critiquer à loisir. (Projection.)

 

« Tu n’aimes pas le changement » est la projection d’un mélancolique, cynique et fataliste, prêt à tout changer pour ne pas changer sa posture de fond (i.e. sa plus grande jouissance) : la déchéance. (Etre le déchet de l’autre, devenir le déchet du destin, se laisser devenir déchet pour soi-même).

Changer de décor, ce n’est pas changer de vie : changer le lieu de sa déchéance, ce n’est pas choisir de sortir de la déchéance !

 

2. Haine et immobilisme

La haine paralyse la capacité à rêver et la mémoire des rêves.

La haine bride et empêche la créativité.

La haine tue le désir à la racine (inertie).

 

3. Paranoïa, homosexualité refusée et « identification à l’agresseur »

Je préfère parler de mécanismes de confusion avec le profanateur et d’imitation (reproduction mimétique) de la profanation.

« J'ai fait la même chose que mon père en pire. Outre l'incorporation, j'ai l'impression que tout en moi  a été lui : corps, mouvement, ressemblance, rire, pensée, irritabilité. Comme  si je devais encore aller plus loin dans son monde à lui, il m'était impossible  de  créer  le  mien enfant, le sien était toujours là. C’est le violeur protégé par la victime, le père incestueux admiré et idéalisé, les preneurs d'otages qu'on remercie d'avoir été libéré. »

 

Voir Colonel Redl, film de Istvàn Szabò, Autriche, 1984.

Remarque : Le paranoïaque c’est l’archiduc François-Ferdinand, héritier impérial, qui ne se sent pas persécuté pour autant, mais veut – à tout prix - asseoir son pouvoir. Le colonel, lui, fait trop de zèle pour se faire accepter et réussir. Il se sacrifie et en devient fou, à force aussi d’être persécuté réellement, traqué jusqu’à devoir se suicider pour « sauver » la monarchie.

 

III. Les douloureuses épreuves du morcellement aux confins de l’humain

1. Communication paradoxale et confusion des identités

(Femme de plus de quarante ans perdue dans le monde et au milieu des autres, comme si elle n’avait pas encore pu naître. Elle se croit coupable de tout ce qui lui arrive et même de celui arrive à son entourage. Elle a gardé la voix, la frayeur et la courbure de la petite fille abusée par son père.)

« Le temps était trop court aujourd’hui… et, il est vrai, sûrement suffisant (par rapport aux larmes).»

>>> Dans une même phrase deux informations significatives qui s’annulent elles-mêmes. La première exprime le registre relationnel, voire affectif ; la seconde pourrait paraître plus objective et plus rationnelle, nous met en contact avec le tribunal intérieur (férocité du surmoi).

 

« Mon attitude de la semaine dernière me dérange. Pourquoi, direz-vous ? Nous en avons déjà parlé. C’est par rapport à vous [à quelle place est mis le psychanalyste ?] : ce que j’ai voulu exprimer, c’est surtout cette angoisse. Je sais, vous l’avez entendue, mais… à chaque fois j’ai l’impression d’accrocher une main. L’impression de mourir est trop forte, trop envoûtante. »

>>> Est-ce pour dire : « personne ne peut me comprendre et entendre mes angoisses » (grandiosité du psychotique) ou « je vous être vraiment sûre que vous avez bien entendu à quel point je souffre, je ne peux pas rester seule avec une telle détresse » (besoin d’un témoin humain). Je crois qu’il s’agit des deux à la fois.

 

« Comme si quelqu’un prenait le contrôle de vous et vous rend fou : [c’est exactement une des définitions du délire schizophrène] impossible de penser, d’agir, de bouger (de façon intelligente, comme vous le disiez).  Je ne serais même pas capable d’aller marcher. »

>>> La chance de cette femme est d’entendre ce que lui dit son vis à vis humain (ici le psychanalyste) et de se rendre compte de ce qui lui arrive. Cela lui permet déjà (après deux ans de psychanalyse) de dire « comme si » et de m’adresser sa parole pensée (« vous ») : ce qui m’aide à m’identifier à elle (dans le bons sens de cette action) et à essayer de la comprendre. Là, elle dit aussi qu’elle n’est plus « toute seule » dans son effondrement…

 

« J’ai l’impression d’un ion (chimie) qui s’agite de façon anarchique, sans que votre corps bouge, lui, de façon particulière. Je sais que ce n’est pas facile pour vous. C’est dur ! »

>>> Mélange des espaces psychiques, des identités et des places : elle ne conçoit pas encore clairement que je puisse être différent, autre qu’elle, ailleurs et vivant une autre réalité. L’absence de disjonction complique le transfert : ma parole est encore reçue par cette personne comme un écho plus ou moins lointain de ses fantômes et de ce qui la tourmente, l’influence, la persécute…

 

2. Un aperçu possible de la schizophrénie (= comment je la perçois en ce moment)

Schize veut dire coupure, division, scission. Les termes techniques pour un tel schisme de la personne sont clivage du point de vue topique (l’âme est morcelée, le souffle = esprit est coupé) et le déni du point de vue dynamique (mécanisme de défense extrême : refus d’une réalité considérée comme inacceptable.)

 

Mon hypothèse : La configuration de l’âme morcelée s’appuie sur une croyance ancrée et paradoxalement « constituante » (fausse colonne vertébrale ; référentiel faussé, qu’exprime notamment le délire). Cette croyance suppose que l’environnement institutionnel (famille, travail, hôpital, société) induit une contrainte indépassable, inévitable et obligée à laquelle le malade se soumet, par nécessité imaginaire. Il ne peut donc pas être lui-même. Il ou elle vit sous contrainte généralisée et essaye de jouer un rôle conforme à l’organisation prétendue du système.

« Enfant, mes perceptions étaient faussées, en particulier la vision de mon corps dans ma tête, moche, pas beau, pas « musclé comme papa » et comme une impossibilité d'imaginer qu'un jour je serais beau et musclé (image que j'aurais voulu être). J'étais déjà en total décalage avec moi même, et les autres le percevaient, ils finissaient par ne pas me trouver beau. G., mon "ami", était superbement beau et narcissique, sa beauté m'écrasait, en rajoutait sur ce que je pouvais penser de moi. Le physique avait pris une forte importance. Je n'étais effectivement pas moi-même, mais toujours dans l'attente d'essayer être un autre. Je crois que je prenais des morceaux des autres, que je les ajustais comme un puzzle (l'intelligence de l'un, le nez d'un autre, les jambes d'un troisième) et que je m'imaginais pouvoir me transformer un jour. Après, c'est le narcissique qui a pris le dessus, et cette envie de profiter de tout, tout de suite. »

 

Mon constat : Il n’y a ni sujet, ni autre, ni désir, ni liberté, ni initiative. Tout semble prédéterminé. D’où l’indétermination de fond du schizophrène, qui est tellement en miroir avec l’irresponsabilité (la déresponsabilisation tactique) du pervers. La fameuse « complicité » du schizophrène (cf. A. Eiguer) viendrait donc de sa soumission et du bénéfice qu’il y trouve (jouissance sexuelle ou autre, marginalisation sociale, plainte continuelle, haine de l’autre ou de l’autre sexe, maladie, etc.)

« Est-il seulement possible de s’exprimer au travers de la sexualité (jouissance) ?  Existe-il d'autres moyens ? Il y a soumission dans l'impression  (et la complaisance) d'être dans le non choix. La soumission me permettait de tirer un bénéfice (qui n'en est pas un) dans le sexe. »

 

 

Quelle thérapie ? Elle est nécessairement multidimensionnelle et très longue.

-         A l’écoute du sujet souffrant. Notamment entendre le délire comme une tentative de dépassement, y compris spirituelle, et comme une recherche d’expression de la vérité camouflée par le système.

-         A l’encontre de la plainte, de l’inertie et de la complaisance (ne pas être complice de la complicité).

-         A la conquête d’une autonomie extérieure (sortir des différentes formes d’emprises avec les personnalités abusives de l’entourage : ceux qui en profitent) et interne (se déterminer par soi-même sans remettre son discernement à l’autre).

Cela demande beaucoup de courage, d’énergie, d’initiative à l’intérieur de l’alliance thérapeutique.

 

En conclusion, quelques points pratiques pour se repérer dans la relation transférentielle, à partir de mon expérience :

  • Je me sens plus vivant et plus à l’écoute lorsque j’accepte de me remettre en question.
  • J’apprécie peu les certitudes, j’essaie de prendre des distances avec des convictions trop bien ancrées.
  • Je préfère rester ouvert et sensible, donc prendre le risque de souffrir, plutôt que de ne pas voir clair.

 

 

« Ne cherchez pas tant la santé que la vérité ; la santé vous sera donnée par surcroît. »

H. M. Shelton