Je même : je m’aime…

 

Je même : je m’aime…

 

 

En définitive, sur quel fondement repose la confiance en soi ?

L’amour ! La confiance en soi repose avant tout sur l’amour. Derrière les demandes des personnes qui s’engagent dans une psychanalyse, je découvre la recherche d’une vie plus humaine, plus sereine, plus vraie. Il existe une quête propre à tout être humain qui concerne la reconnaissance, l’affection et l’amour.

 

De là, deux constats sont nécessaires. D’une part, il est facile de parler de l’amour, sans parvenir à le vivre dans la réalité. Nombre de discours de « développement personnel » se gargarisent de grands mots, sans qu’ils deviennent réalité. D’autre part, une idéologie en vogue tente de faire régner un certaine nihilisme, un cynisme méprisant les besoins d’amour de l‘être humain. Ce n’est que de la façade fanfaronne. Je préfère poursuivre le chemin de psychanalystes (comme Ferenczi, Winnicott, etc.) qui après Freud, n’ont pas peur de parler de sentiments et de leur importance dans la vie des humains. 

 

On parle beaucoup d’estime de soi, mais n’est-ce pas égoïste au fond ?

Attention à ne pas tomber dans le jugement. La morale ne sert à rien. Un peu d’égoïsme n’est pas nocif. Penser à soi est nécessaire. Toutefois, s’estimer à sa juste valeur n’est pas une affaire d’ego, c’est surtout une condition favorable à toute relation durable et sincère.

  

Voici une première vignette qui montre comment, dans le cas d’une jeune femme, a pu être opéré grâce au processus psychanalytique, le passage progressif d’une estimation de sa “ valeur ” à travers le regard des autres à une réelle estime de soi. Comment, aussi, du fait de ce changement de perspective sur soi-même, cette jeune femme a pu se défaire d’anciens modes de comportement et de relation dans lesquels elle s’enlisait, pour en inventer d’autre, et devenir créatrice de sa propre vie.

 

Je me souviens d’une jeune femme d’une trentaine d’année. Elle était très stressée, nerveuse, agitée. Elle n’avait pas du tout confiance en elle, alors qu’elle était pleine de qualités tout à fait réelles. Elle parlait sans cesse pour « meubler », elle évitait les silences qui la mettaient face à son gouffre intérieur. Elle se plaignait à longueur de temps. Elle était uniquement préoccupée par le regard que les autres posaient sur elle. Elle se dévalorisait beaucoup elle-même. Après plusieurs mois de psychanalyse, son discours fleuve avait laissé la place à une parle posée, avec même des moments de silence apaisé qui prenaient place naturellement dans nos échanges. Elle parlait désormais beaucoup de ses enfants et du plaisir qu’elle a à être avec eux. Même son allure vestimentaire a changé. Elle ne cherche plus  à « ressembler à une poupée, parfaite à l’extérieur et tellement tourmentée et angoissée à l’intérieur ». Désormais, elle prend du temps vraiment pour elle, y compris parfois, durant les heures de travail. La confiance en soi ce n’est pas une théorie, il ne s’agit pas de quelque chose d’abstrait, cela se vit au quotidien, d’abord à partir de petits gestes simples et de décisions en faveur de soi. Aujourd’hui, cette femme pratique la gymnastique aquatique, se fait masser régulièrement en institut, dit qu’elle a retrouvé son corps et le plaisir d’être « bien dans sa peau ». Sa sexualité est devenue épanouie avec son mari. Elle dit être heureuse de sa vie et va pouvoir « réaliser un projet professionnel qui lui tient à cœur »… Des parcours comme celui-là, je peux vous en raconter beaucoup d’autres : cela demande du temps, de la persévérance, une implication personnelle, c’est tout. Il ne s’agit pas d’un conte de fée, mais de l’histoire ordinaire d’une femme comme vous et moi.

 
Pouvez-vous préciser comment la confiance favorise la relation ?

Je constate tous les jours que l’estime de soi est le fondement d’une attitude créative face à la vie. Ainsi, les facteurs qui favorisent la confiance en soi facilitent l’ouverture et l’élan vers l’autre, donc la relation.

Une personne qui connaît sa juste valeur, ses forces, ses faiblesses, entre dans un cercle fécond : elle trouve plus facilement, plus rapidement, des solutions aux questions qui ne manquent pas de surgir dans toutes relations, ou même à son travail. Avant, tout lui paraissait insurmontable. Lorsqu’elle se retrouve, détendue, assouplie, alors l’existence lui paraît plus simple. Plus encore, elle est à même d’anticiper certaines évolutions qu’elle sent se dessiner ou qu’elle souhaite induire en accord avec son désir.

La confiance est le regard porteur qu’un être pose sur soi-même. Ce regard est optimiste, encourageant, bienfaisant.

 

Quels sont les bénéfices de la confiance ?

Ils sont très nombreux. La confiance est un sentiment fondateur : elle permet d’oser, de se risquer, d’inventer, de chercher, et même lorsque ce sera possible ou nécessaire, de se lancer dans l’action. Etre confiant permet de mieux accueillir, écouter, percevoir, donc d’aimer…

Voici quelques-unes des conséquences bénéfiques de l’estime de soi :

  • un meilleur discernement : faire la part des choses entre ce qui vient de soi et ce qui vient de l’autre, ce qui concerne un comportement ponctuel et ce qui concerne une identité profonde ;
  • une moindre confusion : dans la relation, les singularités de chacun vont pouvoir s’exprimer sans être étouffées ou nivelées par peur de la différence ;
  • une plus grande indépendance : moins se sentir sous le couperet du regard ou du jugement des autres pour exprimer sa pensée, mettre en œuvre un projet ;
  • la fin de la fusion, qui lie l’initiative personnelle à l’assentiment d’autrui ;
  • un peu plus de détachement et d’humour : relativiser ses conflits et ses échecs est vital pour repartir serein et confiant dans l’avenir ;
  • une meilleure communication : du moment où les émotions, le ressenti, les convictions de chacun sont acceptés, et même valorisés, la communication est plus libre, plus riche.

Alors, quels sont les principaux freins à la confiance en soi ?

Il y en a tellement… Par exemple :

  • le perfectionnisme : la peur de l’imperfection, la recherche de « toujours » bien faire ou de « toujours » faire mieux ;
  • les préjugés : se persuader que l’on sait les choses d’avance ;
  • le fatalisme : « tout est déjà écrit », « ce qui est arrivé devait arriver » ;
  • la plainte : faire porter à l’environnement la responsabilité de ce qui n’aboutit pas, ou ne change pas, ou ne s’inscrit pas dans l’action, voir tout en noir, décourager l’autre ou miner son enthousiasme ;
  • les modèles : aucune personne ne peut correspondre complètement à un modèle, aussi complexe soit-il ; lorsque l’on donne la primauté au modèle, il y a souffrance à cause du décalage entre ce que l’on vise et ce que l’on est, puis dépréciation de soi-même ; il est plus constructif de sortir des cadres rassurants et d’avoir foi en ses intuitions…

Est-il possible de cultiver la confiance en soi, en l’autre, en la relation ?

Bien sûr ! Comme tout ce qui permet d’aller de l’avant, il s’agit d’une décision, d’un choix. « Pratiquer la confiance » est plus une fréquentation de ce (ceux) que l’on aime, plutôt qu’une discipline. La volonté ne peut rien sur nos sensations, nos émotions, notre histoire, nos désirs. En fait, il convient plus de trouver peu à peu pour soi-même, pour l’autre, pour la relation, une attitude juste et appropriée qui nourrisse le quotidien. Il existe une idée centrale pour favoriser une relation : lorsque je parle, je parle de moi ; lorsque j’écoute, je laisse l’autre parler de lui/elle. J’ajouterais que si je m’apprête à faire un reproche, il vaut mieux que je prenne le temps de me demander si ce reproche je ne me l’adresse pas intérieurement à moi… Beaucoup de nos critiques nous concernant en premier lieu. Si j’apprends à mieux p’apprécier, je serait plus détendu avec les autres. C’est très concret et comme c’est simple, je peux le pratiquer tous les jours. Il ne s’agit pas d’exercice : encore une fois, il s’agit d’aptitude et d’attitude juste.

 

En quoi s’engager dans une psychanalyse favorise la confiance en soi ?

Apprendre à mieux se connaître permet de mieux s’accepter, de mieux s’aimer. Si, peu à peu, je laisse de côté tous les jugements sur mon histoire, mon existence et sur moi-même, je me sens mieux dans ma vie. Si, au contraire, je donne du sens aux événements marquants de mon existence, je me réapproprie ce que j’ai vécu, je le fais mien. Je réalise ainsi, immanquablement, de grands pas en avant vers une meilleure estime de moi-même, et bien entendu une meilleure ouverture vers le monde et vers les autres. Comment cela se passe ? Le psychanalyste écoute, il accueille ce que vous lui dîtes. Ce sera peut-être la première fois de votre vie qu’une ou plusieurs fois par semaine pendant environ une heure, une être humain fait silence et se met complètement à votre écoute. Voici déjà une expérience nouvelle et bénéfique, profondément réconfortante. Par ailleurs, le psychanalyste désire vous entendre : il laisse résonner en lui vos propos, leur sens profond, leur portée, les émotions et sentiments qu’ils transmettent, pour s’en donner une image et une idée précises qu’il vous restituera. Vos vécus intimes et singuliers vont être non seulement reconnus, mais aussi nommés, donc validés. Cette expérience-là est profondément structurante, elle donne corps à votre histoire. Enfin, le psychanalyse, avec votre aide, va chercher à vous comprendre, à mieux cerner avec vous, vos attentes, vos désirs, vos choix : là encore, il s‘agit d’une aventure unique qui ouvre de réelles perspectives dans le quotidien. Nul doute, qu’après un certain temps, ayant vécu répétitivement de telles expériences humaines, vous développez une meilleure confiance en vous. Ainsi vous vous considérez autrement, vous portez sur l’existence un regard neuf et vous mettez en œuvre des ressources personnelles jusqu’alors inexploitées…

 

Vous avez dit qu’il était bon de penser à soi… mais alors le narcissisme, est-ce positif ou négatif ?

Aujourd’hui, la plupart de nos contemporains ont le tort d’utiliser les mots du vocabulaire technique de la psychanalyse comme des condamnation ou des insultes. Il s’agit d’ailleurs souvent de tentatives de prise de pouvoir en rabaissant l’autre. Telle personne est « hystérique » (vous avez remarqué comme cela s’adresse presque exclusivement aux femmes ?). Tel autre est « caractériel », « mytho », « parano », « schizo », je ne sais trop quoi encore. Tout cela constitue une véritable pollution mentale et relationnelle[1]. Alors, oui, être « narcissique » est désormais une vilaine injure…

De quoi s’agit-il, en fait ?

L’écoute de l’être humain, chaque fois singulier, n’autorise pas à faire de généralités. Freud parlait de « narcisme » (Narzissmus). Il a élaboré cette notion entre 1911 et 1914. Le narcisme désigne l’investissement libidinal de sa propre personne et surtout de « l’idée » que l’individu se fait de lui-même. Il ne s'agit pas de dénoncer l’amour de soi, au contraire, mais le danger de se rapporter au monde comme si le réel ne pouvait être appréhendé qu’à travers l’illusion des apparences.

Si je me sens exister uniquement dans le regard des autres, par leurs appréciations, avis, opinions, jugements, leurs autorisations, leurs complaisances ou leurs complicités, je suis sans cesse soumis à la nécessité de m’adapter à leurs demandes. A l’inverse, si je m’appuie sur mes ressentis (sensations, perceptions, émotions, etc.) pour construire mon sentiment d’identité et élaborer une pensée personnelle, je ne dépends plus des autres : je peux entrer en relation libre et paritaire avec eux.

Etre accueilli pour s’accueillir

Le nourrisson qui grandit et devient enfant se mire dans le regard de ses parents. Il se voit comme ils le voient, se considère selon leurs critères. S’ils prennent soin de lui avec sollicitude, il saura prendre soin de lui-même. Au contraire, s’ils le délaissent, le négligent, l’abandonnent, le traitent mal, il aura tendance à se délaisser, se négliger, s’abandonner et se mal traiter. Il ne s’en rendra même pas compte puisqu’il croira cela « normal » : ce mode de relation à soi et aux autres fait partie des références sur la vie qu’il a intégrées. Un enfant qui ne se sent pas exister pour ses parents se perçoit vide, creux, sans intérêt. Pour compenser cette absence de reconnaissance, il va construire une fausse personnalité, brillante ou séductrice. Il va chercher à se mettre particulièrement en valeur : il comble les creux et colmate les brèches. Il s’intéresse plus particulièrement à lui-même et surtout à l’effet qu’il produit sur les autres. A son pouvoir, en quelque sorte ; à sa capacité à happer l’autre et à le fasciner… En définitive, cette question est fondamentale : elle ouvre sur deux aspects complémentaires. D’une part, je peux préférer rester subjugué par ma propre apparence et l’impact que j’ai sur les autres. Je peux ainsi choisir de jouer un rôle pour être admis, voire envié, par mes congénères. Sinon, j’accepte d’être ordinaire, de rester le plus possible centré sur mes ressentis, de penser par moi-même et de partir à la découverte des autres. D’autre part, je ne peux apprécier, voire aimer, les autres que si je développe la capacité d’apprécier mes qualités et de m’aimer un tant soit peu.

L’autre au-delà de soi

Il s’agit d’apprendre à l’enfant à vivre le manque. L’enfant supporte d’autant plus facilement d’attendre ou d’accéder à une autre satisfaction plus pérenne, s’il est reconnu et valorisé par ses parents. Par exemple, il peut accepter de ne pas avoir le plus beau camion de pompier, s’il est dans une relation de paroles avec l’un au moins de ses parents. Parler du camion de pompier, de ce qu’il représente pour l’enfant est plus important, plus vitalisant et plus humanisant que le posséder.

Ce va et vient entre soi et l’autre, l’intérieur et l’extérieur, est le signe de la santé. Il est vital de cultiver cette fluidité.

Alors, l’amour de soi n’est pas un défaut ?

Loin de là, comme je vous le disais il favorise même l’amour de l’autre. Si Narcisse se noie dans l’étang où il se contemple, c’est dans le vide du regard déserté de lui-même qu’il se perd, de ne pas avoir su s’aimer (de ne pas avoir été aimé, aussi) pour se relever, se tourner vers le monde et être fécond. C’est d’avoir été nié par son père et délaissé par sa mère. L’importance inconsidérée du miroir n’est qu’un leurre, une compensation aussi illusoire qu’une drogue. L’enfant qui n’a été ni considéré, ni même regardé par ses parents, se vit comme un objet, inerte et voué à la mort.

 

Ce dont chacun manque le plus, ce n’est pas de protections, d’alibis, de prétextes, de modèles, de croyances, d’interdits, ni même d’idées, de savoir et de savoir-faire, mais d’amour, cette énergie vitale que les Grecs ont nommée Eros. C’est une force de vie, qui dans la sphère publique ou amicale revêt le nom d’Agapé, forme que prend l’amour en dehors des alcôves, mais qui garde la même vigueur, le même mystère et le même mouvement vers l’avenir.

 

L’amour, comme le courage, viennent du « cœur » ; or pour le Tao, « le courage est la foi dans la validité de sa réalité intérieure comme une force pour agir dans le monde ».

C’est peut-être la seule phrase à retenir, et à tenter de mettre en œuvre, dans un contexte où les réalités profondes et subtiles du cœur sont trop souvent occultées…

Pour vous le courage est thérapeutique ?

Oui ! Bien sûr. Je pense que le courage est central : si j’essaie de vivre en vérité, si je m’efforce à dire ce qu’il en est vraiment pour moi dans mes ressentis authentiques et profonds, alors oui, je vais bien : je suis dans mon mouvement d’existence singulière. Ce n’est pas du tout intellectuel, bien au contraire, c’est une attitude très concrète du quotidien, même dans les moments difficiles. Une telle attitude est rarement innée, elle se pratique, se développe peu à peu, se cultive au jour le jour. Elle permet d’exister en étant aligné : pensée, parole et agissement sont un même mouvement de l’être[2]. Dire la vérité - ce qui est vrai, ici, maintenant, pour moi - demande un certain courage, ne serait-ce que parce que cela me situe d’emblée hors des consensus et des conventions. Ce courage-là est amour de soi, or seul l’amour guérit…

 

Saverio Tomasella

(Extrait de Oser s’aimer, © Eyrolles, 2008.)



[1] Voilà pourquoi, dans Personne n’est parfait,  je propose une description des troubles de l’âme, sous forme imagée, sans recours à la terminologie psychopathologique…

[2] L’alignement humain permet de trouver le Sat Cit Ananda hindou, l’être-conscience-béatitude. Je remercie Marianna Olivier de m’avoir fait découvrir cette heureuse coïncidence.