La constitution de
l’être, Marie-Claude Defores
et Yvan Piedimonte, Bréal, 2009.
L’ouvrage La constitution de l’être est un parcours que ses
auteurs nous proposent de suivre pour y découvrir les
éléments clefs de leur réflexion théorique et les
moments forts de leur clinique. Partant de leur expérience de
psychanalystes, Marie-Claude Defores et Yvan Piedimonte
précisent les trois dimensions dont se constitue l’être
humain : sa vie d’âme,
l’enveloppe charnelle dans lequel elle prend corps et l’esprit
dont elle peut se saisir pour penser son trajet sur terre. Ils
redécouvrent ces notions déjà ébauchées par
Freud et ouvrant sur l’inconscient.
Partis de leurs intuitions cliniques, les auteurs croisent celles de Freud,
Ferenczi, Lacan et Dolto. Cette convergence d’intuitions les amène
à donner statut de réalité aux concepts qui en sont les
fruits :
-
l’inconscient,
à la fois mémoire historique du refoulement et mémoire
fondamentale de l’identité humaine ;
-
le signifiant,
parole résonnante, « adresse à
l’autre » et invitation à la symbolisation, qui se
manifeste sous forme d’images sensorielles intérieures ;
-
l’association
libre pour « approfondir la résonnance dans les
mots » ;
-
l’image
inconsciente du corps, mémoire des modes relationnels depuis
l’origine, qui peut devenir consciente grâce au lien établi
dans l’alliance avec le
psychanalyste, allant de pair avec la recherche de sens et permettant ainsi de
déjouer les automatismes surgissant dans le transfert ;
-
le Nom du père,
corps de références familiales, se manifestant par le Signifiant du Nom du père lorsque
ces références s’organisent autour du registre symbolique
et de la dimension humaine ou, à l’inverse, par la perversion lorsqu’il
s’érige sur la négation de l’humain.
Penseurs au service de la
réalité humaine, Marie-Claude Defores et Yvan Piedimonte
découvrent que celle-ci est structurée au regard de
l’éthique. Ils consacrent leur énergie à
décrire les manquements qui mettent en péril la lente incarnation
- chaque fois spécifique - de l’identité humaine, au
premier rang desquels la haine et son
cortège de dénis. Face à la négation
répétée de son existence et de son être, qui fait traumatisme, le sujet peut chercher
à se préserver par une absence à sa réalité
corporelle, la dissociation. Revenir
à soi, à travers l’expérience sensible des douleurs
anciennes, autrefois évitées, lui permet de retrouver sa
présence d’âme et une pensée personnelle sur les
réalités qu’il a vécues ou vit.
Autre joie – elles sont
nombreuses à la lecture de ce livre : celle d’y lire un
développement sur le lien et
l’intériorité. La
visée de la psychanalyse n’est pas adaptative, mais
libératoire ; aussi se distingue-t-elle radicalement des
« psychologies » par l’affirmation de
l’existence de l’inconscient, de la spécificité du
sujet et de sa vie intérieure. Cet engagement découle de
l’éthique sur laquelle elle se fonde. Tout être est en
devenir, son désir est d’évoluer en s’humanisant
progressivement. Les auteurs explicitent le projet
d’humain qui sous-tend leur pratique. Celle-ci peut ainsi
s’aventurer et se déployer dans les régions turbulentes ou
obscures de la psychose, avec l’espoir que les êtres en
détresse reprennent une vivante évolution.
L’ouvrage se termine par un
glossaire bienvenu, à la fois synthèse des concepts
présentés en détail tout au long du livre et outil de
précision sémantique pour comprendre le propos dans son ensemble.
Repères sur la
perversion :
P. 36 : stress et « dérythmage »
P. 37 :
matérialisme ; « déni du ressenti »
P. 39 : rapport au monde
P. 42 : souffrance et
« déni du détournement des lois
symboliques »
P. 47 : déni de
l’humain et labyrinthe
P. 49 : vide et destruction
PP. 49-50 : haine, terreur,
angoisse
P. 50 : interdit de penser,
code, perversion
P. 51 : illusion de
l’amour pour masquer les codes comportementaux
P. 54 : « lois humanisantes déniées »
P.79 : « déni
du déni »
P. 83 : pouvoir et code social
P. 92 : absence du père,
négation silencieuse, empreinte du déni
P. 103 : écrasement,
inceste, haine
P. 104 : chosifier
P. 114 : intention perversion
(113) et stratégie perverse
P. 115 : circuits automatiques,
« emprise hypnotique de l’enfer »
PP. 116-117 : système
pervers, emprise sur l’esprit, dualité
PP. 118-119 :
« mensonges qui empêchent la circulation du
désir »
P. 121 « destruction de
l’identité par la mise en anonymat »
P. 122 : profanation
P. 123 : déni, interdit
de pensée, inceste
P. 124 : inceste et
banalisation
P. 125 : moi collectif
P. 150 : haine (+ p. 156)
P. 152 : posture perverse
PP. 157-161 : mensonge,
déni du déni, « bras armé de la
haine », filtre, dressage
PP. 165-166 : incorporation versus introjection
P. 184 : corps à corps
P. 186 : haine et
non-initiative
P. 188 : enfant =
« produit de la généalogie »,
« mélange des eaux »
Quelques repères pour sortir
de la perversion :
P.
43 : discernement
PP.
64 et 76 : curiosité désirante et don symbolique
p.
82 : éthique
P.
173 et suivantes : conscience et incarnation
P.
194 : transmission, « sujet de son
énonciation »
PP.
195-197 : engagement, liberté, résonnance, initiative,
pensée…
Extraits :
« Le blocage de
l’accès à l’altérité se fait par la
mise en place des mensonges qui empêchent la circulation du désir.
[…] Ces mensonges induisent un faux enracinement dans un corps collectif,
imaginaire, basé sur le code, le fantasme et la pulsion. Le sujet est
exclu du lien au profit d’une illusion d’appartenance en tant que
morceau d’un tout. Leur conséquence est l’absence de
liberté, toujours déniée. Une des manifestations de cette
absence de liberté est l’interdit
de penser qui est mis en place par la soumission à un ensemble de
représentations définissant l’humain et
présentées comme vérité incontournable. […]
Ainsi, l’âme est chassée par le déni et
remplacée par un code, ensemble de croyances et d’habitudes
comportementales qui font consensus. La tentative de destruction de
l’identité opère par la mise en anonymat. » pp. 118-121
« L’hypnose, la
subjugation, sont les conséquences de la menace déniée qui
organise le système. Le langage n’est fait que de
signifiés, de mots sans résonnance personnelle, fondés sur
une hyperlogique froide, réductrice,
séductrice, et qui injectent des schémas préétablis
de comportement. Il s’agit en fait d’imprégner dans la
psyché de l’enfant le scénario premier que nous appelons profanation. Ce scénario est
établi sur la négation de l’être et vise à le
contraindre à croire qu’il n’est que de la matière,
dont la seule vocation serait celle d’être un instrument au service
du confort ou de la jouissance de l’autre. […] La perversion fait
faire le travail par la personne elle-même pour l’amener à
une auto-réduction de son identité. La pression exercée
par la haine est si grande, tout en étant silencieuse parce
qu’inscrite dans du déni, qu’elle fait impact sur
l’enfant en le mettant en état de non conscience. » p.
122
« La haine se
présente presque toujours de manière déguisée, elle
ne peut-être perçue qu’à partir de l’impact de
son intention sur l’âme résonnant dans l’intériorité
sous forme de sensations et d’images comme le froid, le figé,
l’immobilisation, la pétrification, ce qu’illustre le
rêve. La haine, monde de la négation de l’âme, exclut
ce qui en est son expression, le sentiment, et empêche la manifestation
de ses qualités : mobilité, chaleur et liberté.
[…] L’arme de la perversion qu’est le mensonge tranche ce
nouage. Nous appelons mensonge cet acte qui prend la forme de la
négation – il est toujours dénié, c’est le déni du déni -, il est le
bras armé de la haine. Ce déni est un acte abstrait, efficace,
né de la fiction. Il oppose à la réalité vivante et
pleine d’énergie une non-réalité sans énergie
comme de l’antimatière, qui agissant par obstacle, empêche
le déploiement de celle-ci. » pp. 150 et 157
(Note de lecture proposée par
Saverio Tomasella.)