Conscience et fragilité

Conscience et fragilité

 

Saverio Tomasella

 

 

« Dureté et rigidité sont compagnons de la mort.

Fragilité et souplesse sont compagnons de la vie. »

Lao Tseu

 

Bonsoir,

 

Je vais essayer d’aborder avec vous deux questions fondamentales de la condition humaine : la conscience et la fragilité, ou pour le dire en élargissant un peu le thème : la connaissance et la sensibilité.

 Je vous parlerai à partir de mon expérience clinique de psychanalyste. Je vais tâcher d’employer un langage simple, ordinaire, pour vous présenter ma pensée et vous aider dans vos réflexions sur vos métiers engagés au service de personnes en souffrance. L’ensemble de mon propos est sous-tendu par l’importance fondamentale de la relation[1].

 

Je vous propose d’articuler ma présentation selon trois axes :

  1. Comprendre ensemble les principales notions contenues dans ce thème.
  2. Les situer dans le contexte socioculturel contemporain.
  3. Dans cet environnement plus ou moins porteur, je reviendrai aux destinées singulières des souffrances personnelles.

 

I. De quoi parlons-nous ?

1) La conscience est un processus psychique. Il opère par la faculté subjective de percevoir les phénomènes, notamment sa propre existence ou ses mouvements affectifs.

 

Pour la tradition philosophique,  être conscient, c'est être présent à soi et au monde, donc être sujet, c’est-à-dire exister en soi, par soi-même, et pour soi ; non pas dans un sens d’égoïsme, mais vraiment d’existence et de présence réelle. La conscience est liée à la pensée. Qu'est-ce donc que penser ? La conscience n'est la pensée que si elle est réfléchie…

Pour résumer, la conscience est ce qui fait apparaître soi, le monde, autrui :

- spontanément, dans une présence à soi lorsque je sens, je vois, j’imagine…
- de façon réfléchie, par la capacité à revenir sur mes pensées pour les évaluer.

 

Pour nous, ce soir, il s’agit de penser la fragilité humaine, dans ses réalités subjectives, telles qu’elles sont vécues.

 

Le mot conscience est issu du mot latin conscientia qui signifie connaissance. Connaître désigne à la fois l’acte de naître à quelque chose, d’émerger à ou avec, et de se lier. Il n’y a pas de connaissance sans contact d’âme, rencontre de cœur et alliance entre deux humains.

 

La conscience renvoie également aux notions d’expérience, d’intuition, de lucidité.

 

2) De son côté, le terme fragilité provient exactement de la même racine que fracture, ce sont des mots qui remontent au français du 13ème siècle. Fragile découle de frangere qui signifie briser et qui donnera fraction et fragment. Fragilité : brisure…

La fragilité peut être tirée du côté de la faiblesse, de la déficience, de la débilité, voire encore de l’impossibilité et de l’impuissance.

 

Elle peut être comprise comme effraction, fêlure, rupture et nous conduit à la cassure, à la division et au morcellement. (Je reviendrai plus loin sur la fragmentation.)

 

Voici qui nous ouvre de nombreuses portes : celle de la blessure, bien évidemment, mais aussi de la faille, de la fragmentation, donc une fois encore du lien, de la capacité à se relier, et de la conquête d’une possible unité…

 

Nous avons pourtant oublié un aspect important de la fragilité, celui qui concerne la vulnérabilité, et parle aussi de tendresse, de tact et de délicatesse. Un proverbe arménien dit que la roche est très dure, l’arbre solide, l’animal parfois féroce, l’être humain fragile et que Dieu est ce qui existe de plus vulnérable… Ouverture non tellement à la transcendance, mais à l’au-delà : au delà de l’audible, du visible, de l’immédiat, et depuis Freud à l’inconscient. « Le Moi n’est pas maître dans sa maison. » (Cf. les trois déconvenues majeures : La terre n’est pas au centre de l’univers, l’homme descend du singe, le sujet ne contrôle pas son existence…)

 

Revenons à la vulnérabilité, par exemple dans une perspective artistique, et écoutons le dramaturge et scénariste Jean-Claude Carrière : « J'ai rencontré quelques grands ancêtres, Shakespeare et Dostoïevski, les auteurs inconnus du Mahâbhârata, Corneille, Chateaubriand, Balzac, Proust. Ils m'ont appris ce que je savais sans doute déjà : un personnage ne peut nous toucher que lorsque nous avons trouvé en lui ce que nous appelons sa "vulnérabilité". Tout le théâtre, tout le cinéma, toute la littérature, toute forme d'expression repose sur la fragilité. Elle est notre source cachée, le moteur de toute émotion et de toute beauté. Acceptons-la. Revendiquons-la. Soyons frêles mais souples. Calmes devant l'inconnu. Nous devons préserver notre fragilité comme nous devons sauver l'inutile. L'inutile, parce qu'il nous sauve du simple calcul productif, maître du monde. Il nous permet de nous en évader, il est notre issue de secours. La fragilité, parce qu'elle nous rapproche les uns des autres, alors que la force nous éloigne. »[2]

 

Nous entrevoyons déjà comment ce qui pourrait paraître une abjection qui nous mettrait au rebut de la société peut devenir une capacité insoupçonnée ; mais j’anticipe sur la suite…

 

Disons pour l’instant que ce qui sous-tend votre fragilité, comme la mienne, est de l’ordre de la sensibilité. Comment cette sensibilité a-t-elle été accueillie dans votre environnement, notamment enfant ? A-t-elle été validée, soutenue, encouragée ?

 

3) Fracture et fragmentation. La réalité des traumatismes.

Il existe pourtant des moments critiques dans l’existence où la sensibilité est mise à mal, soit par rejet ou dévalorisation, soit par effraction.

 

Une effraction correspond à l’acte de briser ce qui fait limite ; à une intrusion violente, qui attaque la peau, l’enveloppe subjective ; ou à une négation de l’intimité, qui provoque la dissolution des contours de l’être.

L’effraction due à une violence physique ou psychique provoque un déferlement qui submerge le sujet. Cette sensation est telle qu’elle peut donner le sentiment de disparaître en vivant une agonie psychique. On parle aussi de sidération.

 

Je traiterai du dénigrement social de la sensibilité et de la possibilité d’un ostracisme culturel (ou politique) réservé à la fragilité dans la seconde partie. Je me tiens ici à la désorganisation psychique que produisent certains chocs. Le psychanalyste Claude Nachin définit le « trauma ou traumatisme » comme un « événement de la vie du sujet qui le déborde par son intensité »[3]. Il précise l’importance jouée par « les catastrophes individuelles ou collectives, qui surviennent à tout âge »[4] et peuvent bouleverser l’équilibre existentiel d’un individu.

 

Un traumatisme est une expérience de violence hors du commun au cours de laquelle l’intégrité d’une personne est menacée. La soudaineté de l’événement submerge sa capacité à y faire face et la plonge dans la détresse  et l’effroi.

 

Voici le témoignage d’une femme d’une cinquantaine d’années, capable aujourd’hui de mettre en paroles une expérience de disparition dans son enfance.

« Le choc a la violence d'une explosion volcanique, avec la lave en feu qui ruisselle à l'intérieur de chaque parcelle de mon être. Après coup, la mémoire du choc est plus insidieuse, mais tout aussi violente. Elle provoque un arrêt sur image, un élan coupé qui ne reviendra plus. Imaginons un enfant qui court dans un champ ; il court, il vole presque, emporté par sa joie, son innocence, son désir de vivre. Tout à coup, il s'arrête et s'effondre.

Le corps est comme replié sur lui même, rigidifié, tétanisé, d'ailleurs je dois rester tapie, silencieuse pour ne rien réveiller de ce moment abominable, indicible. Ne surtout pas réveiller cette monstruosité qui a empli chaque fibre de mon être. Pourtant ce choc a créé une béance dans l'être qui laisse s'engouffrer des résidus au fil des jours. L'âme erre, affolée, meurtrie, bleuie, exsangue, brisée.

Du temps, beaucoup de temps m’a été nécessaire pour dire les mots qui ont pu repousser cette mise à mort. Ce n'est que par l'émergence de la parole juste, du regard bienveillant et du souffle de l'amour que l'être traumatisé reprendra petit à petit sa respiration. »

 

Sandor Ferenczi, psychanalyste ami de Freud, a mis en évidence la fragmentation et le morcellement de l’être que produit un traumatisme grave : le sujet est atomisé[5]. « Si l’enfant se remet d’une telle agression, il en ressent une énorme confusion ; à vrai dire, il est déjà clivé [divisé], à la fois innocent et coupable, et sa confiance dans le témoignage de ses propres actes en est brisée. » « L’enfant dont on a abusé devient un être qui obéit mécaniquement, ou qui se bute ; mais il ne peut plus se rendre compte des raison de cette attitude. »[6] Il n’est plus conscient de sa fragilité et de son origine…

 

Pour clore ce premier temps, nous voyons que :

-         pour une part, la fragilité est le fruit naturel et sain de notre sensibilité, y compris dans ce que la vulnérabilité la plus intime peut permettre de créer et d’exprimer, notamment dans l’art ;

-         pour une autre part, la fragilité d’un être peut provenir d’un choc, d’une effraction, d’un traumatisme, laissant en lui une béance, une blessure, une désorganisation intérieure, une faille qui le rend plus particulièrement vulnérable, dans certaines circonstances et face à certaines situations.

 

 

II. Dans quel monde vivons-nous ?

1) La société contemporaine est profondément marquée par le système productiviste du taylorisme.

Comme vous le savez, le taylorisme est une méthode industrielle mise au point par Frederick Taylor (1856-1915). Il me semble tout de même important de rappeler qu’il consiste en une organisation mécanisée du travail, divisé en tâches répétitives. Il a donné naissance au travail à la chaîne. L'objectif du taylorisme est d'obtenir la meilleure productivité possible des ouvriers. Il décompose le travail en opérations élémentaires, qui sont mesurées et chronométrées. Il a été mis en place dans l'industrie automobile par Henry Ford (fordisme). Cette méthode est reconnue pour être éprouvante et démotivante. Pour autant, elle est encore et de plus en plus opérationnelle aujourd’hui. Bien sûr, nous n’en sommes plus à Ford, mais à la commande de machines numériques : la fatigue nerveuse s’est beaucoup substituée à la fatigue physique. (Le taylorisme se retrouve aussi dans l’agriculture intensive avec les méfaits sur la santé que l’on commence à oser mettre en évidence.)

 

Un film récent rend compte de ce phénomène quasi invisible et tellement banalisé qu’il pourrait paraître presque « normal ». La question humaine de Nicolas Klotz (2007)[7] décrit les rouages d’un système industriel qui atomise l’individu, aveugle les consciences et déshumanise l’entreprise, sous caution d’une certaine psychologie du travail, promue au rang de levier d’efficacité. « Ne pas entendre. Ne pas voir. Prononcer des mots propres, qui ne tachent pas », affirme le psychologue responsable d’un licenciement massif. Il s’agit d’un cannibalisme d’un nouveau genre, d’une anthropophagie industrielle, donc sociale, par laquelle tout être humain peut être consommé, détruit et dévoré. Les personnes sont désignées comme des « unités », des « pièces », etc. Ainsi, les fantômes qui hantent le présent trahissent les secrets du passé. La mécanique industrielle implacable du 21ème siècle, avec ses prétendus impératifs de performance et de rentabilité, plonge ses sombres racines dans la mise en œuvre déshumanisée (froide, méthodique, neutre et techniciste) de la Shoah et, plus en amont encore, dans l’Organisation Scientifique du Travail mise en place par Taylor et Ford au début du 20ème siècle… Dans un tel « univers impitoyable », il ne reste plus de place pour l’humain, sa sensibilité et ses fragilités. A tel point que ce sont les supposés « mailons faibles » du conglomérat qui sont licenciés en premier, jusqu’à un dirigeant atypique, mélancolique et musicien, qui devient gênant pour un rival qui cherche à l’éliminer, par tous les moyens…

 

2) La mondialisation des actifs financiers renforce la course à la profitabilité.

Comme le spécifiait Fernand Braudel, lorsqu’on observe le capitalisme[8] d’aujourd’hui à la lumière du capitalisme d’hier, il a changé d’échelle, mais sans doute pas de nature :

- Il reste tourné vers l’échange international.

- Il s’appuie encore sur des monopoles de fait ou de droit.

- Il n’occupe pas tout l’espace social, même dans les pays industrialisés. La tripartition vie matérielle - économie de marché - économie capitaliste reste d’actualité.

Le capitalisme est un superlatif : il désigne le monde de la finance de haut vol et des grands profits. Il ne se confond pas avec l’économie de marché, mais pourtant il lui dicte souvent sa loi du rendement maximum de l’argent.

 

La question, ici en tout cas, n’est pas de se prononcer pour ou contre le capitalisme, mais – puisqu’il existe - de l’appréhender de façon distanciée, dans ses réalités et ses impacts sur les groupes autant que sur les personnes, et non de verser dans telle ou telle idéologie. Ce qui m’intéresse de souligner, c’est que la logique capitaliste, que l’on retrouve dans les phénomènes de mondialisation, renforce l’instrumentalisation imperceptible de l’humain au profit de calculs de rentabilité financière. Dans ce cadre prégnant, et malgré la récente crise nord américaine, toute forme de fragilité (et même de sensibilité) devient une menace pour le bon fonctionnement du système (c’est-à-dire sa profitabilité) elle est donc découragée et évacuée. De même qu’il y a eu au temps des guerres la chair à canon, il y aurait donc maintenant de la « chair à billet » : il s’agit en quelque sorte d’avancer en ligne vers l’objectif à atteindre quelques que soient les pertes humaines qui en découlent. L’augmentation spectaculaire des souffrances au travail depuis une dizaine d’années confirme ce phénomène d’instrumentalisation de l’être humain au service de la performance financière…

 

Après avoir rapidement mis en évidence l’avènement de l’individu machine, puis de l’individu monétarisé (et de son rendement par tête), venons-en à l’individu « débouché ». Pour que le système fonctionne, il est impératif de trouver à écouler produits et services. La publicité et le marketing ont développé des méthodes de plus en plus sophistiquées pour promouvoir marques et marchandises. Là encore, mon propos n’est pas de condamner la réalité, mais d’en mesurer les conséquences sur le devenir de l’être humain. La frénésie de consommation cultivée dans le monde des pays « sur industrialisés » impose à l’individu et aux groupes des impératifs de jouissance de plus en plus inaccessibles. De là, découlent des frustrations qui s’accumulent, auxquelles s’ajoutent les fatigues des rudesses du transport, les découragements dus aux mauvaises relations, le stress des pressions au travail, etc.

 

Sans compter, bien évidemment, que tout cet ensemble de contraintes culturelles, économiques et sociales n’encouragent pas la valorisation et la croissance de la conscience de soi, du monde et des autres, donc gèle l’élan de connaissance, grève les capacités de perception du réel et fige les possibilités de penser le réel.

 

Peut-on aller jusqu’à parler de traumatisme cumulatif insidieux et invisible frappant nos contemporains ? (Mazud  Khan.)

Je crois que cette hypothèse mériterait d’être plus largement et plus longuement explorée !

 

3) Conséquences dépréciatives conjointes : fragilisation et durcissement.

 Dans ce contexte d’instrumentalisation des êtres humains, les fragilités personnelles sont, au mieux, cachées parce que malvenues et mal vues. Le leitmotiv de certaines personnes à l’école, au travail ou dans le monde social pourrait se résumer en cette formule de vigilance : « je ne veux pas laisser voir que je suis fragile, sinon je serai rejeté ». Tenir bon, quand toute forme de vulnérabilité est interprétée comme une faiblesse méprisable, source de raillerie.

 Au pire, les fragilités personnelles sont considérées comme des entraves honteuses, contraires aux nouveaux idéaux sociaux exigeant la performance maximale. A ce titre, la vulnérabilité est combattue, parfois avec violence. Ici, l’obnubilation pour survivre pourrait se traduire par la formule du désespoir : « je ne dois surtout pas montrer que je suis fragile, sinon je suis perdu », c’est-à-dire en instance d’exclusion familiale ou sociale, en danger d’être étiqueté comme anormal (malade, handicapé ou fou), voire en danger de mort (psychique). Ce sont parfois ces personnes dont tente de s’occuper le « secteur du travail social et de la relation d’aide »…

 

Bien évidement, une telle configuration ne facilite pas le développement de soi, à partir de sa sensibilité propre et de son intelligence singulière, j’y reviendrai en troisième partie.

 

Voici pour l’instant l’éclairage que nous apporte le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag sur les conséquences profondes de ces souffrances sociales : « Nos sociétés connaissent un moment caractérisé, entre autres, par l’isolement : nous sommes séparés de notre puissance d’agir, nous ne trouvons plus les passerelles entre nos souhaits et nos pratiques. Il est temps de sortir du fatalisme ambiant, de construire une pensée de l’agir. » Mobilisant les apports de la neurophysiologie de la perception, Benasayag cherche à construire les fondements d’une pensée de la décision. « La fragilité, condition même de l’existence, est ce qui nous rappelle nos liens avec le substantiel dont nous sommes porteurs, mais aussi avec ce que notre époque oublie, la longue durée des phénomènes sociaux. Assumer cette fragilité est le défi de tout un chacun. »[9] Notamment en dépassant, non seulement les tendances à la dépréciation et au négativisme, mais également en refusant la course à la performance et l’enferment dans les rapports de force.

 

A tout cela, j’ajouterai l’importance vitale de la révolte et de la capacité des individus et des groupes à se révolter[10]. Capacité souvent mise à mal…

Pour la psychanalyste Julia Kristeva, la révolte est « synonyme de dignité ». La révolte est « une contestation des normes, des valeurs, des pouvoirs établis ». « Contre qui se révolter si le pouvoir et les valeurs sont vacants ou corrompus ? Plus gravement encore, qui peut se révolter, si l’être humain est de plus en plus réduit à un conglomérat d’organes, s’il est non pas un sujet, mais une personnalité juridique dotée d’un patrimoine non seulement financier, mais aussi génétique, tout juste libre de zapper pour choisir sa chaîne ? » Kristeva prône une « réhabilitation du sensible ». Pour elle, il est vital de « revaloriser l’expérience sensible comme antidote à la ratiocination technique ».[11]

 

 

III. Quelle place pour la personne, son histoire singulière, sa sensibilité unique et son intelligence subjective ?

Que faire lorsque nous constatons tant de misères personnelles ?

L’expérience prouve que le chemin humain de guérison, pour se remettre debout et en marche, demande nécessairement d'accepter pleinement nos fragilités comme le creuset même de notre devenir ?

 

Lequel d’entre nous pourrait prétendre ne pas avoir vécu d’épreuves personnelles ?

Quels enseignements profonds, quelle sagesse humaine, quelle connaissance intime avons-nous pu retirer de la traversée de nos épreuves ?

 

Le 18 août 1943, quelques jours avant sa déportation, Etty Hillesum écrit : « Je suis très fatiguée depuis quelques jours, mais cela passera comme le reste ; tout progresse selon un rythme profond propre à chacun de nous. Nous devrions apprendre à écouter et à respecter ce rythme : c’est ce qu’un être humain peut apprendre de plus important dans cette vie. »[12]

 

1) Quelle place accordons-nous au féminin ?

« Fragilité, ton nom est femme. »

William Shakespeare, Hamlet.

 

Par un procédé bien connu, nous avons tendance à rejeter en dehors de nous ce qui nous gêne, de nous-mêmes et en nous-mêmes. En prêtant à l’autre ce qui me dérange dans ma personne, je crois illusoirement m’alléger d’un poids. Ce « mécanisme de défense » s’appelle la projection : l’expulsion hors de soi de ce qu’on ne peut ou ne veut reconnaître en soi.

 

Aussi, s’il est plus facile de prétendre que le fautif, c’est l’autre, il est aussi plus confortable de croire que l’autre est fragile, et non pas soi. La fragilité est alors très vite le problème d’autrui, bien rarement le sien. Regardez comme mon voisin, ma collègue, mon enfant ou ma femme son fragiles. Ce sont eux, pas moi !

 

L’extériorisation de mes fragilités en pointant celle des autres détourne l’attention ailleurs : je crois pouvoir faire l’économie de la conscience de soi.

 

Cette culture de l’extériorité est tellement prégnante dans certains environnements qu’il en arrive d’oublier, ou même de nier, l’existence de l’intériorité, de la vie intérieure, de l’âme.

Ecoutons encore Julia Kristeva : « Nous sommes en vie parce que nous avons une vie psychique. La vie psychique est cet espace intérieur, ce for intérieur qui permet de recueillir les attaques du dedans et du dehors, c’est-à-dire les traumas physiologiques et biologiques, mais aussi les agressions sociales et politiques. L’imagination les métabolise, les transforme, les sublime, les travaille : elle nous maintient vivants. »[13]

C’est également ce qu’affirme le psychanalyste britannique W. Bion : « Pour affronter une expérience, nouvelle, surtout si elle est douloureuse, l’important n’est pas tant d’être en mesure de penser intellectuellement, que d’éprouver émotionnellement avec toute sa sensibilité. »[14]

 

De son côté, Jacques Derrida dénonçait l’extériorité de notre culture phallocentrique, « phalogocentrée » pour reprendre sa terminologie de linguiste philosophe. Le féminin est mis à mal parce qu’il est synonyme d’intériorité, de sensibilité, voire de fragilité. Nous savons à quel point, d’ailleurs, comme je vous en ai déjà parlé, toute fragilité est vite rabaissée au rang des faiblesses méprisables.

 

Pour tenter d’y voir plus clair, qu’appelle-t-on phallus en psychanalyse ? Dans un sens strict, il s’agit de la désignation idéalisée de l’organe sexuel mâle comme seule réalité sexuelle. Plus largement, le phallus, en quelque sorte, est pour l’inconscient ce qui assure non seulement la jouissance, mais également le pouvoir et la puissance. Comme vous le pressentez, le glissement vers la domination n’est pas loin, avec son corollaire trivial suivant lequel, pour dominer l’autre, il est plus payant tactiquement de cacher ses fragilités et d’utiliser celles des autres pour les soumettre. Je schématise, bien entendu !

 

Plus sérieusement, ce qui m’intéresse, c’est d’interroger la place du féminin, du « non phallique », en chacun de vous et dans vos conceptions de l’existence, vos comportements, vos idées, etc.

Comment acceptez-vous, en vous-même, le manque, le creux, le vide, l’inconnu, l’incontrôlable, l’impondérable, l’insaisissable ?

Ce n’est pas facile, n’est-ce pas ?

Ne serait-ce pas là notre plus grande fragilité ? Ce « roc » sur lequel nous buttons tous, plus ou moins, Sigmund Freud, l’inventeur de la psychanalyse, l’a nommé « refus du féminin ». En 1937, deux ans avant sa mort, réfléchissant sur la fin de la cure psychanalytique, il mettait en évidence une résistance fondamentale, parfois irréductible, chez les hommes surtout, mais aussi chez les femmes. Pour les hommes, il s’agit de la grande difficulté à reconnaître sa part féminine, notamment son homosexualité dite « passive » (inconsciente ou consciente), et au-delà, la capacité à accueillir et recevoir, donc à développer son intériorité. Cette difficulté concerne également certaines femmes. Néanmoins, pour d’autres femmes, plus nombreuses, l’enjeu est de lâcher la revendication idéalisée d’être pourvue d’un pénis (comme si c’était la seule sexuation anatomique valable) et d’accéder à la conscience d’être invaginée, donc à la possibilité de la volupté vaginale (intérieure) ; partant, au bonheur et à la fierté d’être femme[15]

 

2) Conscience de ma vulnérabilité : accueil de tes fragilités ?

Le verbe percevoir vient du latin percipere qui signifie « prendre ensemble », « récolter ». L’action de perception concerne la conscience dans sa fonction de récolter des informations sur le réel. La conscience est cette connaissance que l’être développe en ce qui concerne ses sentiments, ses pensées et ses actions. De fait, la conscience est intérieure face à ce que la personne ressent de l’extérieur. Comme nous l’avons vu, la conscience réfléchie rend possible un retour vers soi. Ainsi, la conscience donne à la personne humaine la qualification de sujet, pouvant envisager le monde, le traduire, l’interpréter et le comprendre.

 

En voici un exemple de cette perception conscience connaissance de soi.

Un homme d’une quarantaine d’années, en pleine situation de crise dans son couple et de détresse personnelle, m’envoie un message au moment où je prépare cette partie sur la conscience de sa vulnérabilité personnelle… Accueillir ce qui survient et lui donner sens, c’est aussi le travail du psychanalyste.

« Je me rends compte que je vous écris pour avoir un contact humain quelque part sur terre, comme si le monde avait disparu et que je me retrouvais seul, c'est là ma panique.

Un jour, peut-être, arriverai je à dormir la nuit, à ne plus paniquer comme un bébé abandonné. A ne plus m'agiter toute une nuit durant avec un répondeur téléphonique que je finis par connaître par coeur.. La mort d'un nouveau né abandonné doit être la pire qui puisse exister... et j'ai l'impression de la vivre si souvent. » « Le vide du nourrisson qui meurt, jeté au caniveau, les bras tendus vers le ciel ! C'est comme une noyade ».

Il y a environ deux ans, avant de commencer sa recherche sur lui-même, cet homme semblait, extérieurement, plutôt dur, fermé et sûr de lui. Il n’était pas encore préparé à accepter de regarder en face ses fragilités, ses limites et sa solitude. Aujourd’hui, il est capable de les nommer, d’en prendre connaissance et d’appeler au secours…

Son parcours a été long, puisqu’il sort peu à peu d’une très forte addiction sexuelle et d’une grande dépendance affective. Il a également appris à vivre sa solitude, à l’accepter comme telle, aussi rude soit-elle, sans chercher à la fuir dans des parties de sexe anonyme, qui l’excitaient terriblement rien que d’y penser et de les prévoir, puis lui donnaient envie de vomir après.

 

Cela me fait penser aussi à la confidence d’un patient hier soir. Cet homme de 39 ans reconnaissait, pour la première fois, après de longues années d’exploration de son histoire et de son inconscient, qu’il n’avait pas d’empathie pour les autres, qu’il était incapable de ressentir la moindre compassion. Cette découverte est survenue deux jours après avoir ressenti de la tristesse pour lui-même, chose tout à fait nouvelle dans son existence…

Dans le même mouvement, cet homme s’est rendu compte qu’il mettait sans cesse ses amis à l’épreuve, comme son père l’avait fait avec ses amis et également avec lui, enfant, adolescent et encore récemment. Cette fragilité inconsciente, par laquelle il répétait indéfiniment les blessures et les pièges du passé, le maintenait dans un isolement affectif grave et douloureux. En prendre conscience l’a soulagé et lui ouvre désormais la possibilité d’y mettre un terme pour inventer de nouvelles façons d’être en relation avec ses amis.

 

Un autre exemple encore, une jeune femme qui découvre récemment que sa mère et sa sœur aînée l’avait tenue à l’écart d’un secret important. Elle me disait ce matin : « Je n’arrivais pas à être femme. L’accès m’en était barré. Je crois même que je me l’interdisais par loyauté. Maintenant que je sors de leur emprise, je peux enfin devenir une femme. » Elle me raconte alors comment sa vie sentimentale et intime avec son compagnon a pu se débloquer récemment et changer du tout au tout…

 

Ces mises en conscience sont possibles grâce à un processus psychique d’intériorisation et de symbolisation que les psychanalystes nomment « introjection ». Ce terme a été inventé par Ferenczi. Voici comment Claude Nachin définit le phénomène : « L’introjection est le mécanisme psychique fondamental qui nous permet de prendre et de garder dans l’esprit les traces de toutes nos expériences – qu’il s’agisse de nos sentiments, de nos désirs, des événements ou des influences du monde extérieur. Chez le bébé, les premières introjections lui permettent de conserver des images de lui-même et des images de sa mère. […] Comme il n’est pas possible d’accueillir dans l’esprit les choses et les gens, ce sont des symboles qui les représentent, fondés d’abord sur les traces des sensations, des sentiments, des gestes et des premières images. Plus tard l’introjection deviendra un processus principalement fondé sur le langage verbal – avec les immenses possibilités culturelles qu’il autorise, mais aussi les conflits qu’il fait naître entre le monde des mots et celui du corps, des sentiments et de l’action. »[16]

 

Nous voyons à quel point notre sensibilité est une aide pour la mise en pensée de nos expériences, quelles qu’elles soient.

 

3) Vulnérabilité et créativité

La conscience est à la fois puissante et fragile. Elle permet à l’être humain de chercher une vérité possible. La conscience est dans le même temps : incomplète et en proie aux illusions (Spinoza), indissociable de la société (Marx), influencée par un langage limitant la perception (Bergson), dépendante et inféodée à l’inconscient (Freud).

A la même époque que Freud, né lui aussi en Moravie, le philosophe Husserl invente et conceptualise la phénoménologie. Il propose une nouvelle théorie sur la conscience et la perception en composant « une science des phénomènes »[17]. Il affirme que la conscience donne du sens aux objets, que « toute conscience est, elle-même, conscience de quelque chose »[18], la perception et la conscience s’ouvrent vers des hypothèses nouvelles : l’étude des rapports entre la conscience et les objets qu’elle perçoit.

 

Fragile conscience donc, bien au-delà du jeu sur les mots. Nous voici arrivés aux conceptions des philosophes existentialistes : la relativité singulière de chaque individu. L'être humain est un projet qui se constitue peu à peu. D’une certaine façon, il peut se définir par l'ensemble de ses sensations, de ses sentiments, de ses pensées, de ses paroles et de ses actes. Ce qui convoque et invoque sa liberté tout autant que sa responsabilité.

 

Alors, pour que le sujet advienne - c’est-à-dire, concrètement, vous et moi dans notre personne propre, unique, dans ce que j’aime appeler notre mêmeté, il est nécessaire de libérer la parole, donc le désir. Ce même de l’identité en devenir[19] est contenu dans l’expression être soi-même. Il n’est pas l’identique semblable, en miroir des apparences et en imitation des façades du semblant. Il est ce que certains psychanalystes anglo-saxons appellent le Self, le soi[20]. En fait, je ne peux me constituer que si j’accepte d’exister, par moi-même, au-delà des dogmes, des discours et des modèles. Je ne peux vraiment exister que si je décide, un jour, de parler en mon nom, de mes profondeurs et de ce qui m’est essentiel.

 

Toutefois, pour me créer, il m’est nécessaire de m’engager dans un cheminement de conscience, d’éveil dit-on volontiers aujourd’hui. Ce « processus d’ouverture et d’élargissement de soi », qui correspond à l’introjection est entravé ou bloqué par un certain nombre d’empêchements et de freins : le non-dit, le secret, la crypte, les fantômes[21] au sein d’une relation ou dans la généalogie, les traumas non résolus, les deuils non réalisés (je vais y revenir) et certaines productions de l’imaginaire (les « fantasmes » ; là je ne parle pas de l’imagination), c’est-à-dire des illusions (non pas de ces illusions passagères, mais des croyances qui faussent notre discernement).

 

Un enfant de 12 ans affirme avec conviction : « La dispute fait éclater le mensonge et le secret. S’il y a une dispute, c’est possible de parler du secret et ça va mieux après. »

 

Au fond, le travail principal de l’âme, de la psyché, est le plus souvent un processus de deuil : accepter la réalité dans ses limitations, dans son inéluctable poussée qui nous demande de renoncer à l’autre (perdu), à notre passé ou à nos idéaux, nos illusions, nos prétentions (dans le sens de ce que nous croyons souvent être omniscients, omnipotents, invulnérables). En clair, c’est la réalisation de deuils successifs qui nous permet d’accueillir et d’accepter nos fragilités…

 

 « Il n’existe pas de deuil qui se déroulerait seul à seul, sans qu’une tierce instance en partage les moments. », affirme Maria Torok[22]. Comme dans tout processus d’introjection, nous avons besoin d’un autre de confiance pour intérioriser nos sentiments et notre vécu face à la situation, pour nous enrichir d’une expérience nouvelle, aussi rude soit-elle. Fragilité, peut-être que cette interdépendance avec un vis à vis humain, mais fragilité positive et féconde, telle une chance à saisir. Souvent aussi, une joie, comme en témoignent mes patientes et mes patients à l’issue d’un passage difficile auquel ils ont pu donner un sens…

 

Deuil, donc, avec sa cohorte de remaniements intérieurs (et extérieurs parfois) ; avec, également, sa farandole de tristesse, de déprime, voire de dépression. Là encore, du temps et de la patience sont nécessaires, comme la valorisation de cette énergie que l’être humain consacre à se resituer, malgré tout, à chaque étape de sa croissance humaine, du côté de la vie.

 

Comment préciser le deuil ? Voici ce qu’en dit Claude Nachin.

« Pour que les défunts (nous aurions tendance à dire aujourd’hui ‘’’ les défunts tels que nous nous les représentons’’) soient en paix ou la retrouvent, pour que les survivants aillent eux aussi en paix, des paroles de vérité doivent absolument être prononcées. De la même façon, des sentiments authentiques doivent être exprimés à l’occasion du deuil entre intimes du défunt et avec l’ensemble de la communauté sociale, quels qu’aient pu être les bons et mauvais faits et gestes de la vie de cette personne décédée. »[23]

 

Fragilité, sensibilité et sincérité sont conviés aux noces de la conscience. Je dirais même qu’elles en sont les invitées d’honneur. Qui oserait donc les repousser ?

 

Pour finir, avant de vous écouter et de répondre à vos questions, je voudrais passer par les contes et les fables, si propices à nous instruire. Dans deux jours, seront fêtés les Nicolas. Dans la légende, trois enfants sont découpés en morceaux puis mis en salaison, maintenus au frais (au froid même). Lorsque Nicolas passe chez le boucher, il découvre les enfants et les reconstitue dans leur unité. Symboliquement, du point de vue de l’âme, il nous est parfois nécessaire – grâce à un autre, vraiment tout autre, qui fait tiers - d’en passer par un démembrement pour assurer un remembrement plus juste et des retrouvailles avec notre globalité pensante et agissante.

Le 13 décembre, fête de Lucie - de lux, la lumière - fêtée en Suède, en Norvège et en Italie du nord, lanterne ou phare qui éclaire au loin, la lumière redonne confiance et espoir au voyageur égaré. Dans nos fragilités, quelles qu’elles soient, nous sommes des voyageurs égarés, nous avons besoin de lumière. Qui, humainement, pourrait se moquer du voyageur égaré sans lui apporter soutien et réconfort ?

 

Nos fragilités ne sont pas risibles, elles ne sont pas nuisibles non plus ; elles sont nos alliées, aussi précieuses que les bougies un soir de Noël, pour peu que nous acceptions de les vivre et de les mettre en lumière, grâce à la flamme de la conscience…

 

 

Saverio Tomasella

(4 décembre 2008)

© CEAS, Nice.



[1] Gilles Pho, Saverio Tomasella, Vivre en relation, Eyrolles, 2006.

[2] J.-C. Carrière, La fragilité, Odile Jacob, 2006.

[3] Claude Nachin, A l’aide, y a un secret dans le placard !, Fleurus, 1999, p. 20.

[4] Ibidem, p. 61.

[5] Lire Sandor Ferenczi, Confusion de langue entre les adultes et l’enfant, Payot, 2004, pages 49 à 51 ; Le traumatisme, Payot, 2006, surtout les pages 149 à 164.

[6] S. Ferenczi, Confusion…, p. 45.

[7] A partir du livre éponyme de François Emmanuel paru chez Stock en 2000.

[8] Fernand Braudel, La dynamique du capitalisme, Flammarion, 1985.

[9] Miguel Benasayag, La fragilité, La Découverte, 2007.

[10] Julia Kristeva, Sens et non-sens de la révolte, Fayard, 1996 ; La révolte intime, Fayard, 1997.

[11] J. Kristeva, L’avenir d’une révolte, Calmann-Lévy, 1998, pages  15 à 17. « Je me révolte donc nous sommes à venir », affirme-t-elle en préambule…

[12] Etty Hillesum, Une vie bouleversée, Le Seuil, 1995, p. 317.

[13] J. Kristeva, L’avenir d’une révolte, ouvrage cité, p. 107.

[14] W. R. Bion, Séminaires italiens, In press, 2005, p. 104.

[15] Maria Torok, « La signification de l’envie du pénis chez la femme », in N. Abraham et M. Torok, L’écorce et le noyau, Flammarion, 1987, pp. 132-171.

[16] Claude Nachin, A l’aide, y a un secret dans le placard !, ouvrage cité, p. 48.

[17] Edmund Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie, Gallimard, 1995, p. 3.

[18] E. Husserl, Méditations cartésiennes, Vrin, 1966, p. 28.

[19] S. Tomasella, Oser s’aimer, Développer la confiance en soi, Eyrolles, 2008.

[20] Je pense à Harold Searles et à Donald Winnicott, desquels je me sens proche…

[21] Lire Nicholas Rand, Renouveaux de la psychanalyse, Le Coq Héron, n° 159, 2000, pages 12 à 23. « La crypte désigne le caveau secret d’un vécu personnel. Le fantôme tient à un autre dont je porte le secret à mon insu. » (p. 23).

[22] Maria Torok, Une vie avec la psychanalyse, Aubier, 2002, p. 130.

[23] Claude Nachin, A l’aide, y a un secret dans le placard !, p. 141.

 
 
 
Jean-Marie Petitclerc est prêtre salésien de Don Bosco, polytec

Compte-rendu personnel de Catherine Traynard, rééducatrice de l’Education Nationale en poste à l’Ariane Sud (Nice) :

 

Le jeudi 4 décembre 2008, 20 h

à l’IPAG

4 boulevard Carabacel

06000 NICE

 

Saverio B. Tomasella

 

Psychanalyste

 

« Conscience et fragilité »

 

(Synthèse des échanges qui ont suivis.)

 

Un informaticien témoigne de son désarroi dans l’entreprise « l’homme est un loup pour l’homme », il souhaiterait pouvoir avoir une autre approche du monde, mais il faut se nourrir, se loger, payer les études de ses enfants alors, dans son travail, comme tout le monde, dans le meilleur des cas, il utilise la communication selon la méthode PNL. En référence, à la pyramide des besoins selon Maslow, il souligne qu’aucune possibilité de développement personnel n’existe si la sécurité matérielle n’est pas complète. Il se sent pessimiste.

En réponse, S. Tomasella précise que Freud est pessimiste et que c’est cette vision réaliste qui permet de ne pas se leurrer. Il est nécessaire de se révolter et de s’appuyer sur nos sensibilités et fragilités pour résister à ceux qui nous enjoignent de nous soumettre. Une possibilité est de prendre de la distance au travail et de développer un autre espace de réalisation dans la vie associative, culturelle ou sportive…

 

Une intervention soulignant la difficulté d’être différent et sensible pour les jeunes aujourd’hui en référence à Carl Rogers (lire Le développement de la personne pour une vision plus optimiste que celle de Freud) permet au conférencier de souligner l’intérêt de « tenir le cap ». Dans la durée, faire le choix d’avoir foi en l’autre ; soutenir la singularisation et la subjectivité permet de porter des fruits.

 

Une question porte sur les récits cités dans la conférence et la place de l’écrit dans les thérapies. S Tomasella explique son goût pour les récits qui sont des narrations de soi, une mise en mots de la vie. Il dit son plaisir à lire des romans et des autobiographies, puis il explique son intérêt pour les échanges épistolaires avec ses patients entre deux séances.

Les personnes qui sont ravagées par un moment de leur histoire ou qui ont subi petit à petit une lente déqualification de sujet ont besoin de soutenir le lien. Entre les séances, ils peuvent écrire chaque jour à leur thérapeute, cela permet de maintenir le lien, d’être soutenu. L’effet thérapeutique est très intéressant avec les personnes qui ont vécu une expérience d’abandon.

 

Une question porte sur le lien et la fragilité. L’être humain a le désir d’entrer en contact avec l’autre parce qu’il est fragile. Il ressent ce manque, cette vulnérabilité qui le pousse à créer du lien. La difficulté est de trouver le chemin pour vivre conjointement mes fragilités et celles de mon vis-à-vis humain. Si mes fragilités résonnent avec celles de l’autre cela rend le lien plus difficile. Le lien est la vraie question de l’humanité, puisque la création du lien n’est jamais terminée. La psychanalyse n’existe pas en tant que telle, elle s’incarne dans la personne singulière de l’analyste. Penser par soi-même, puis avec à l’autre, voilà l’humanité.

 

La société d’aujourd’hui nous pousse vers l’isolement, le collectif n’existe quasiment  plus. La course au rendement crée les conditions d’atomisation qui favorisent l’émergence du totalitarisme comme le souligne Hannah Arendt. La première manière de lutter est de s’associer pour penser, parler et agir, comme par exemple dans le syndicalisme.

 

Pour S. Tomasella, la lucidité est le ferment de la révolte porteuse d’avenir ; pour être de plus en plus humain…

 

Dernier ouvrage du conférencier paru :

Oser s’aimer, développer la confiance en soi, Eyrolles, collection les chemins de l’Inconscient, mars 2008, Paris, 185 pages.

 

 

Contre point…

Contre point…

 

« Je trouve que cet exposé rend hommage à la fragilité :

-          du point de vue de sa réalité profonde (la fragilité est inhérente à l'humain et, par delà, au vivant) ;

-          du point de vue de sa subtilité (faite de vulnérabilité et pourvoyeuse de force de vie) ;

-          du point de vue de ses bienfaits quand nous l'accueillons (humilité, sincérité, sensibilité, authenticité, humanité, connaissance et conscience).

  

Les notions d'extériorité et d'intériorité que tu exposes m'a fait associer avec une autre appréhension de ces notions que nous avons récemment abordées en atelier où nous travaillons sur l'ouvrage de Serge Tribolet Plotin et Lacan - La question du sujet.

Voici en quelques mots ce qui y est dit : selon les grecs, "la pensée est véritablement perçue comme extérieure". "L'extériorité de la pensée désigne un au-delà de la pensée inaccessible à la pensée elle-même" [de l'ordre de l'Esprit divin] et Socrate invite l'homme à méditer sur cette pensée venue d'ailleurs. Ainsi, "l'intériorité de l'homme grec n'a de sens que dans son rapport à l'extériorité" et elle n'est pas assimilée à "une conscience qui se fermerait sur elle-même [mais au] chemin qui nous mène ailleurs, là-bas" où se trouve la vérité. L'intériorité "n'est pas fermeture, mais échappement. Elle n'est pas conscience, mais pensée pure".

Intéressant, non ?

 

Je partage l'idée que l'accueil de nos fragilités se situe du côté du féminin et de l'intériorité. Il me semble qu'il serait intéressant de réfléchir à l'autre versant complémentaire : le masculin et l'extériorité. Ne serait-ce pas eux qui donnent à la fragilité (une fois accueillie par le féminin et l'intériorité de la personne) sa dimension de force et de vie par tout un travail d'ouverture et d'intégration ? A réfléchir...

 

A mon sens, connaissance et conscience peuvent se rencontrer mais ne se confondent pas. Je pense même que la connaissance est un champ bien plus vaste que celui de la conscience et se situe davantage et en premier lieu du côté de l'inconscient, connaissance avec laquelle le sujet de l'inconscient est en contact.

De même, je me demande si la perception est du seul registre de la conscience. En effet, n'y a-t-il pas de nombreuses perceptions qui échappent à notre conscient mais peuplent notre inconscient ? 

 

Il y a bien d'autres points que je trouve beaux et éclairants dans ton exposé : le contexte socioculturel, la vulnérabilité, le deuil comme travail principal de la psyché...

 

Je terminerai par la citation d'Etty Hillesum "tout progresse selon un rythme profond propre à chacun". N'est-ce pas là vérité que nous, psychanalystes, devons garder précieusement à l'égard de nos patients et de nous-mêmes ? »

 

Véronique Berger