Le Deuil d’Amour

 

Le deuil d’amour

Claude Nachin, L'Harmattan, 1998.

 

 

Le « deuil d’amour » est l’une des causes du « deuil pathologique » : le sujet est dans l’impossibilité d’accomplir le travail d’un deuil et cela peut le laisser « amputé d’une partie de sa libido - d’une partie de sa propre capacité d’aimer, de s’intéresser et de créer » (p. 11).

 

Chapitre 1 : les maladies du deuil.

La maladie du deuil est habituellement une évolution spécifique d’une névrose déjà constituée, à la suite d’une perte objectale (p. 17).

 

Observations cliniques

- Maladie du deuil à partir d’une névrose à dominante hystérique : une phase initiale hypomaniaque avec exaltation de la libido, suivie d’une dépression qui se renouvelle année après année, avec des rêves cauchemardesques à contenu macabre à répétition. (p. 18)

Arrêt de la thérapie pour maîtriser la séparation que l’on retrouve souvent chez les malades du deuil.

- Maladie du deuil à partir d’une névrose à dominante phobique : arrêt pour éviter de mettre en cause le présupposé selon lequel une relation est maintenue pour faire plaisir à autrui et non à cause de son propre désir. (p. 22)

- Maladie du deuil à partir d’une névrose à dominante obsessionnelle : contradiction pathogénique entre relation affective et représentation d’une sexualité comme frappée d’une souillure. (p. 23)

- Maladie du deuil à forme mélancolique à partir d’une névrose mixte : l’objet d’amour perdu a fait défaut au sujet malgré lui, par suite d’une maladie mortelle, conjoncture propre à engendrer la mélancolie. (p. 24)

-Maladie du deuil et psychose maniaque-dépressive : deuils non faits par la famille.

 

Sans être exclusif d’autres facteurs, le deuil pathologique apparaît jouer un rôle important dans la genèse de troubles mentaux variés : dépressions, (hypo)manie, mélancolie, sensations corporelles bizarres, conduites mimétiques d’un défunt, kleptomanie, fétichisme, alcoolisme et maladies organiques dites psychotiques.

En dehors de ces périodes troublées, le deuil pathologique peut être muet, mais les patients souffrent habituellement d’un manque d’appétit de vivre et d’aimer ainsi que d’un déficit de leur créativité (p. 34).

 

Chapitre 2 : la dame au requiem.

Une vraie enquête de détective.

La crypte ouverte et son inscription déchiffrée,  pour que l’identification endocryptique de la patiente se dissolve vraiment, il reste à satisfaire symboliquement l’exigence du Requiem. Comprendre tout, même l’intolérable. Ne condamner aucun des protagonistes du drame mais aider la patiente à les comprendre (p. 49).

 

La patiente aura aussi à faire le deuil de l’éducation difficile qu’elle a proposé à ses propres enfants, dont elle constate les problèmes névrotiques. Ce n’est qu’à ce prix qu’elle pourrait réussir sa vie de grand-mère, comme elle le souhaite, après avoir eu une vie de femme et de mère aussi entravées jusqu’ici (p. 49).

 

 

Chapitre 3 : Les enfants survivants de famille victimes du génocide.

Denise Baumann

Le savoir, associé au refus de connaître, interdit le travail du deuil (p. 54) 

DB revit par la pensée le calvaire de ses chers disparus, ce qui la différencie des patients qui éprouvent répétitivement, sans y penser, les symptômes perçus autrefois, ou imaginés, de l’agonie de leur objet d’amour perdu.

Dans le premier cas, la limite de la zone clivée du Moi est perméable, le processus d’introjection achoppe, mais se poursuit néanmoins (p. 55).

 

Je ne lui ai pas dit au revoir, Claudine Vegh.

Certains survivants semblent enfin éprouver des difficultés particulières dans la mesure où ils avaient une relation difficile avec le parent disparu. Dispute juste avant, signes d’affection non manifestés (p. 57).

Pour ceux dont l’héritage culturel juif et l’héritage affectif familial n’ont pu être suffisamment transmis, le fait d’être juif peut ne garder pour toute signification qu’un danger de mort permanent (p.58).

 

Bettelheim : ce dont on ne peut parler, c’est aussi ce que l’on ne peut apaiser ; si on ne l’apaise pas, les blessures continuent à s’ulcérer de génération en génération…

Après une telle dépossession, pour être capable de faire face à la vie, il est nécessaire d’avoir abord pleuré ce qu’on a perdu… (p. 59)

 

Chapitre 4 : Crypte et création littéraire dans l’œuvre de Romain Gary.

Fixation psychique à la mère (p. 69).

Absence totale du père et silence de la mère sur ce dernier.

Deuil non faits chez la mère.

Lien mixte d’amour et de honte : condition d’un caveau de fixation qui se transformera en inclusion au sein du Moi à la mort de la mère.

Nicolas Abraham et Maria Torok nous ont appris que ce lien ambivalent fait à la fois d’amour et de honte disposait à la mélancolie (E.N. p. 307).

Un deuil non fait entraîne l’impossibilité d’accomplir d’autres deuils à venir (p. 70).

 

Chapitre 5 : Du deuil à la mélancolie.

Karl Abraham et Freud

Dès 1897, Freud émet l’idée que l’hystérie aussi bien que la mélancolie puissent être des manifestations de deuil pathologique succédant à une perte plus ou moins récente (p.79).

En 1911, K. Abraham affirme l’existence d’une analogie entre l’angoisse et la dépression, et entre la peur et le deuil… Nous craignons un malheur à venir, nous sommes en deuil d’un malheur réalisé… (p. 80)

K.A. : les états mélancoliques succèdent très régulièrement à un événement auquel la constitution psychique du sujet ne peut faire face. Cependant, un événement actuel de ce genre ne suffit pas par lui-même à déclencher un trouble de l’équilibre aussi grave… (p. 80)

 

La mélancolie livrerait de multiples combats entre amour et détestation/répulsion, voire entre attachement et haine, dans le système inconscient. Freud utilise l’image d’une plaie ouverte, qui aspire autour d’elle toute la libido de contre-investissement.

Abraham résume les conditions de l’apparition de la mélancolie (p. 84)… Il note que la répétition est plus nette chez les maniaco-dépressifs que chez tous les autres patients.

 

Deuil et dépression chez Mélanie Klein

Les nourrissons et les jeunes enfants éprouvent des deuils et des phases de dépression et que leur manière de réagir est déterminante à la manière par laquelle, plus tard dans leur vie, ils réagiront à de nouvelles pertes (p. 87).

 

Le cas Marie de Daniel Lagache

L’identification au mort est une tentative pour apaiser la culpabilité de vivre et maintenir la relation avec le mort…

Le travail de deuil est un travail de dégagement : il est accomplissement ; il n’existe plus de confusion entre le mort et le survivant. C’est pourquoi, il est si difficile. Il prend une forme pathologique dans le cas où, comme chez Marie, la personnalité ne s’est jamais dégagée de la mère tant intérieure qu’extérieure. [o. c. p. 28] (p. 91).

 

 

Chapitre 6 : théories psychanalytiques du clivage du moi.

Réflexion sur les difficultés rencontrées au cours du processus du deuil.

Noyau de la maladie du deuil.

1) La régression vers le mécanisme de la satisfaction hallucinatoire du désir. (p.92)

Il s’agit d’une satisfaction fantasmatique (fictive) du désir de poursuivre la relation, avec étonnement et honte à ressentir une certaine excitation sexuelle (vécu du survivant).

Condamnation et refoulement immédiat.

 

2) Une relation singulière dont la perte fait vaciller le survivant.

« En dehors des cas où un objet d’amour parental indispensable à l’enfant, disparu prématurément, n’a pu faire l’objet d’un travail de deuil et n’a pu être convenablement remplacé, la plupart de mes observations concernent des patients dont l’objet d’amour perdu n’avait pas permis antérieurement à sa disparition l’intégration par le moi de l’enfant de l’ensemble des désirs échangés avec lui, que ce soit par son absence, sa carence, son emprise ou sa séduction. » (p. 94)

 

3) Le trauma psychique.

- La séduction sexuelle de l’enfant par l’adulte n’est pas rare. Ce qui est traumatique, c’est autant la séduction sexuelle par elle-même que l’attitude de l’adulte séducteur. (p. 95)

- Parent qui s’absente ou présent sans s’intéresser à l’enfant.

- Amour excessivement passionné du parent pour l’enfant.

 

4) Le deuil comme trauma

Dans le (ou les) moment(s) traumatique(s) de la relation, l’Imago de fixation s’est constituée en dépositaire d’un espoir : l’objet investit d’un tel rôle identitaire ne « devrait jamais mourir ». Le prisonnier projette l’imago de fixation sur une autre personne avec laquelle il espère maintenir en vie la ou le disparu(e).

L’élu(e) ne sera pas conforme à ce qu’attend le sujet. Leur séparation, ou sa disparition, provoquera un effondrement, « bien qu’il s’agisse d’une perte seconde par rapport à la problématique initiale ». (p. 96)

 

5) Du moment de la perte

Dilemme sans issue : renoncement mortel ou triomphe fallacieux. La régression permet ce dernier « en substituant à la chose le fantasme, au processus d’introjection l’incorporation magique instantanée ».

 

Portée du processus d’introjection et fantasmes d’incorporation.

1) Evolution des notions psychanalytiques

« Nicolas Abraham (E.N., p. 123 et 260) a repris la proposition de Ferenczi qui faisait de la projection et de l’introjection les deux processus fondamentaux de la dynamique psychique, a la fois constitutifs du psychisme et assurant son fonctionnement. En revanche, l’incorporation et l’identification sont des activités fantasmatiques» (p. 97)

 

2) La portée de l’introjection.

« L’introjection est progressive. Elle opère au grand jour, son instrument principal étant la nomination. Son terme met fin à la dépendance à l’égard de l’objet médiateur. » (p. 98)

 

3) Le deuil impossible et le blocage de l’introjection

L’introjection des pulsions et des désirs n’a pu se réaliser suffisamment avant la perte, qui agit comme interdit. La disparition constitue un obstacle insurmontable pour la poursuite du processus d’introjection. Le sujet va avaler fantasmatiquement l’innommable, la « chose » elle-même, l’objet d’amour perdu. (p. 99).

 

4) Mise en œuvre des fantasmes d’incorporation.

L’incorporation opère secrètement, elle réalise l’installation de l’objet prohibé à l’intérieur de soi.

a)      L’incorporation sur le mode de la représentation.

b)      L’incorporation sur le mode de l’affect.

Sensations, émotions, sentiments, anesthésie affective.

Vide, désert intérieur et extérieur. Honte de ne plus avoir de ressources affectives pour ses proches.

c)      L’incorporation sur le mode du comportement. (p. 100)

Conduites incongrues.

d)      L’incorporation sur le mode de l’état corporel.

Maladies physiques, troubles hépato-digestifs, sensations bizarres.

e)      L’objet incorporé comme monument commémoratif.

       Lieux, date, circonstances (p. 101)

« Les manifestations cliniques patentes des fantasmes d’incorporation se produisent électivement lors des dates ou des périodes anniversaires où à l’occasion d’une nouvelle perte d’objet. » (p. 102)

f)      Le secret.

Les souvenirs ne sont pas disponibles : le sujet « n’y pense pas ».

 

5) Échec des fantasmes d’incorporation et maladie somatique

Les fantasmes d’incorporation se sont révélés insuffisamment efficaces.

Tendance à repousser vers une périphérie une souffrance affectant le noyau du psychisme.

« Les symptômes ne peuvent être interprétés directement par rapport au sujet, ils ne prennent sens que par rapport au mort incorporé ». (p. 103)

 

6) Les fantasmes d’incorporation comme langage.

« L’incorporation a l’introjection comme vocation nostalgique. » (p. 104)

 

Point de vue économique (l’excès de souffrance).

Point de vue dynamique (le blocage de l’introjection).

Point de vue topique (moi clivé).

 

Les clivages du Moi.

1)       Clivage du moi, mise en latence du deuil

Le maintien en soi de la personne disparue (et de l’ensemble des vécus relationnels avec elle) est un processus nécessaire pendant le travail du deuil. Il s’agit d’un clivage fonctionnel passager, qui permet par exemple de continuer à s’investir dans les activités quotidiennes.

 

2)      Cryptes (p. 105)

« Une crypte au sein du moi résulte de la perte d’un objet narcissiquement indispensable. » La mort ne peut « même pas s’avouer en tant que perte à cause d’un secret partagé antérieurement » entre le défunt et le patient.

 

Abraham et Torok (E. N., p. 266) : « Tous les mots qui n’auront pu être dits, toutes les scènes qui n’auront pu être remémorées, toutes les larmes qui n’auront pu être versées seront  avalés, en même temps que le traumatisme… »

 (E. N., p. 267) : « Pas de crypte qui n’ait été précédée d’un secret partagé, d’un secret ayant déjà, au préalable morcelé la topique… »

 

3)      Inclusions au sein du moi (p. 109)

Inclusion = clivage du moi important (sans qu’un secret relie le patient au défunt). Le sujet est inconsolable. Cas des deuils précoces pour l’enfant ou des deuils entravés par l’environnement.

 

4)      Particularités des cryptes

a)      L’identification « endocryptique » : ce mécanisme consiste à échanger sa propre identité contre une identification fantasmatique à la « vie » d’outre-tombe d’un objet perdu.

b)       Variétés de cryptes.

« La perte de la mère, sans que l’enfant soit aidé à faire son deuil et sans qu’elle soit convenablement compensée, peut  entraîner la mélancolie sans qu’il ait eu de secret relationnel particulier. » (p. 110)

c)      Dynamique de la crypte et mots magiques. (L’homme aux loups et l’homme au lait.)

d)      Le fétiche : objectivation du symbole brisé. Il vient compenser la perte de l’idéal ainsi que l’agressivité (refoulée) à faire irruption et à dénoncer la scène incestueuse ou illégitime dont il a été exclu. Le fétiche agit le mot caché du désir…

 

5) Psychanalyse et langage.

« Le symbole psychanalytique est le noyau du discours vivant où représentations verbales, images visuelles et autres, affects et potentialités d’actes sont inclus. » (p. 116)

 

Chapitre 7 : Psychanalyse et psychothérapie psychanalytique des maladies du deuil.

Il s’agit de la cure d’un patient singulier avec un psychanalyste singulier (p. 117).

« La psychanalyse en général, à plus forte raison le cheminement de tels patients suppose la levée de deux préjugés courants. Le préjugé de l’archaïsme : l’importance capitale des premières années de la vie, découverte par S. Freud et Mélanie Klein, n’implique pas que ce qui advient ultérieurement dans le psychisme ne puisse avoir une grande importance. Le préjugé du ’’sujet supposé savoir’’ : les convictions du psychanalyste ne doivent pas lui faire oublier que les éléments généraux que l’on retrouve dans toute psychanalyse ne sont découverts qu’au décours de l’expérience singulière qui naît du discours de chaque patient. » (p. 119).

En face à face, pour une attention soutenue, une attention pour deux (p. 121).

Abraham et Torok [vhl, p. 91] : « La première incorporation attire les autres comme l’aimant happe la limaille de fer » (p. 122).

Lors de l’ouverture de la crypte, le grand danger est que l’objet soit condamné par le psychanalyste… (p. 125). Puisque mon thérapeute ne nous comprend pas mieux que les autres, nous n’avons qu’à disparaître (p. 126).

 

Le transfert présente trois particularités importantes :

  1. Que l’analyste accepte l’idée d’être faillible comme praticien et comme être humain [cf. Lagache p. 89]
  2. L’aptitude de l’analyste à se sentir l’enfant qui est en cause dans ces cures.
  3. L’attention aux bizarreries et à leur répétition, pouvant guider vers les contenus encryptes (p. 127).

« La brisure de symbole propre à la crypte nous amène à être spécialement attentifs aux phrases bizarres, aux mots et aux fragments de mots (syllabes) répétitifs qui pourraient nous guider vers des contenus encryptés. » (p. 128)

 

Conclusion

« Mon expérience m’amène à penser que les deuils pathologiques constituent la majorité et le noyau dur des dépressions rencontrées en psychiatrie. » (p. 131)

Il n’est possible de parler de deuil d’amour que si l’être humain a d’abord reçu l’amour et de perte d’un objet que s’il a d’abord pu être intériorisé comme tel, différencié du sujet qui en porte la représentation en lui.

La capacité de répondre favorablement à une perte ne se développe que lentement au cours de l’enfance et de l’adolescence. Elle n’est peut-être jamais aussi complètement acquise que nous voudrions le croire.

Les deuils pathologiques comportent trois variétés : l’excès des réactions émotionnelles à la perte dans le sens dépressif, la manie de deuil et l’absence plus ou moins prolongée d’un deuil conscient. « Ils reposent sur la croyance plus ou moins nette que la perte n’est pas permanente et que des retrouvailles sont possibles dans ce monde. » (p. 133)

Du point de vue de la personnalité, on relève :

- la tendance aux liens anxieux et ambivalents,

- la tendance à soigner compulsivement autrui,

- la tendance à affirmer son indépendance de tout lien.

Claude Nachin ne pense pas qu’un thérapeute puisse repérer et soigner une maladie du deuil « sans qu’une psychanalyse personnelle lui ait donné accès à ses propres modèles représentatifs ».

Pour Bergeret, la place des dépressions est intermédiaire entre névroses et psychoses (p. 134).

 

 

Trois questions reviennent souvent : celle du rôle de l’événement, celle de la place de la vie fantasmatique et celle de la conduite psychanalytique au cours de la cure.

  1. L’événement : tout dépend de ce qui est advenu dans le psychisme (p. 136).
  2. Le fantasme a une fonction conservatrice de l’équilibre des instances psychiques à un moment donné. Deux modalités s’opposent. « D’un côté, la vie fantasmatique riche et mobile d’un sujet [en relative bonne santé] constitue une aire de jeu mental qui le prépare à ses activités… D’un autre côté, des scénarios fantasmatiques figés - tels ceux des deuils pathologiques- qui n’expriment la réalité psychique que d’une manière détournée et qui s’opposent aux remaniements mentaux que la vie nécessite. » (p. 137)
  3. La  dynamique de cure : le psychanalyste n’est ni Dieu ni superman. Il est très important de poser des questions, de demander des précisions… Accepter la position de transfert filial (p. 138).

 

La question de la séparation

« Tintin, séparé de Milou se représente la tristesse de Milou séparé de lui : une élaboration psychique passe ainsi par la possibilité pour l’un de s’imaginer la douleur de l’absent consécutive à la séparation. Par la suite, la douleur de la séparation sera reconnue par un tiers, ce qui renvoie à l’importance de l’entourage familial, amical et communautaire pour les endeuillés. » (p. 134)

« A un an, le bébé est simplement triste d’être séparé provisoirement de sa mère, à condition de porter la représentation psychique inconsciente d’une mère attristée de leur séparation à tous deux et portant elle-même la représentation de son bébé et de la tristesse de ce dernier. Si cette double empreinte d’une mère manquante de son bébé manquant d’elle n’est pas pleinement acquise, le circuit antidépressif primordial n’est pas assuré… [Fréquemment,] la mère est endommagée par des soucis sentis mais inconnus du bébé. Le bébé peut bien imaginer sa mère manquant de lui, mais il ne peut imaginer place en elle pour la marque de son chagrin à lui. » (p. 139)

 

« Le temps de notre vie est irréversible, mais chaque étape apporte son lot de possibilités, de joies et de peines, les unes remédiant aux autres. La contradiction entre l’aspiration de l’esprit humain à l’illimité, et les limites propres à chaque sexe et à chaque période de la vie, rendent bien compte de la névrose commune comme Freud l’a découvert. Le renoncement à une partie de nos constructions imaginaires n’est pas si difficile quand il est gage de la découverte de nos possibilités réelles. » (p. 140)

 

« Les malades du deuil nous apprennent que le traumatisme psychique entraîne une activité fantasmatique particulière, tandis que le libre jeu fantasmatique du sujet en bonne santé s’en trouve amputé. Le point fondamental, c’est que le trauma brise le symbole et qu’en trouvant le chemin de la reconstitution du symbole nous pouvons reculer les limites de l’activité thérapeutique psychanalytique. » (p. 141)

 

Fiche de lecture réalisée par Barbara Hubert (janvier 2009).

 

 

Asthme

 

Claude Nachin, Les fantômes de l’âme, A propos des héritages psychiques, L’Harmattan, 1993.

 

« L’outil nécessaire pour notre travail nous a été fourni par Nicolas Abraham (E. N., p. 391) avec le nouveau concept psychanalytique de « travail du Fantôme dans l’inconscient ». Il l’a défini comme le travail, dans l’inconscient d’un sujet, du secret inavouable (bâtardise, inceste, criminalité…) d’un autre (ascendant mais aussi objet d’amour, voire patient ou thérapeute). J’en ai étendu la définition au travail induit dans l’inconscient d’un sujet par sa relation avec un parent ou un objet d’amour important porteur d’un deuil non fait, ou d’un autre traumatisme non surmonté, même en l’absence d’un secret inavouable, avec la réserve qu’un deuil non fait devient par lui-même un secret au fil du temps. » (pp. 10-11)

« Placé sous le sceau du secret, le Fantôme entraîne une nescience, une obligation de ne pas savoir, pour le sujet qui en est affecté. » (p. 11)

« Les manifestations cliniques fantomatiques sont liées à une activité, à un travail psychique incessant et désespéré de l’enfant pour combler la lacune. […] Le fantôme au sens métapsychologique est donc une construction psychique de l’enfant, le produit de son travail psychique pour comprendre et soigner son parent, avec l’espoir d’en être à son tour mieux compris et soigné. » (p. 12)

Un cas de rectocolite hémorragique (pp. 68-69)

« Lié par un fort courant homosexuel affectif à un frère jumeau et à un père tendre, [le patient] s’est dans une large mesure identifié à sa mère et à ses soucis cachés ; avec ses saignements rectaux, il était sa mère incorporée qui n’a pas à s’inquiéter, elle n’est pas enceinte puisqu’elle a ses règles. Pour que cette construction fasse céder la rectocolite, il a d’abord fallu que le psychisme et la vie du patient se démêlent lentement et progressivement de ceux de sa famille. Cette observation montre que lorsqu’une honte familiale est particulièrement recouverte par le silence, elle risque davantage de s’exprimer par des maladies physiques au niveau des descendants, au lieu des élaborations psychiques bizarres que permettent les bribes de confidences reçues dans d’autres cas. » (p. 69)

« La crypte au sein du moi résulte de la perte d’un objet narcissiquement indispensable dans le cas où sa perte ne peut même pas s’avouer en tant que perte à cause d’un secret partagé antérieurement entre cet objet et le patient. On pourrait ajouter que ce secret est un secret honteux, l’objet d’amour ayant manifesté de la honte de sa conduite. Il a pu s’agir d’un plaisir sexuel clandestin, mais aussi d‘une souffrance indicible liée à un délit ou à un crime, que le sujet ait été participant ou seulement témoin direct ou indirect des scènes en cause. Ces dernières mobilisent les propres émois libidinaux ou agressifs du sujet comme son narcissisme, dans la mesure où l’objet – parent ou aîné – avait valeur d’idéal du moi pour lui.

Dans ces cas là, même le refus du deuil ne peut être dit. La perte fait l’objet d’un déni radical. Le déni est un concept désignant un mécanisme de défense qui ne se laisse repérer indirectement que par ses effets : on a un sentiment de lacune dans le discours du patient et dans sa perception de la réalité. Les mots qui n’ont pu être dits, les scènes qui n’ont pu être remémorées, les larmes qui n’ont pu être versées sont mis en conserve dans la zone clivée du moi. » (p. 106)

« La crypte entraîne un monde fantasmatique particulier qui mène une vie séparée et occulte, ce sont des fantasmes d’incorporation qui se manifestent cliniquement dans les périodes de décompensation des patients, en particulier lors de commémorations anniversaires. La mise en œuvre des fantasmes d’incorporation est une magie occulte pour récupérer l’objet-plaisir perdu et prohibé en l’installant à l’intérieur de soi en compensation du plaisir perdu et de l’introjection manquée. Elle peut opérer sur le mode de la représentation, de l’affect, de quelque état du corps ou du comportement ou en utilisant deux, trois ou quatre modes simultanément. » (p. 107)

« Même des vécus traumatiques dont le souvenir est disponible, mais dont le sujet ne se sent pas autorisé à parler à des proches, vont entraîner des troubles dits ’’psychosomatiques’’, en particulier de l’ordre de l’ulcère gastroduodénal et de l’infarctus du myocarde dans ma casuistique. » (p. 108)

« Il n’est pas rare que toute la vie libidinale des patients à crypte soit focalisée par une formule verbale ou par un mot magique, mot qui ne se manifestera pas directement mais sera remplacé par un homonyme, par un allosème (autre signification du même mot dans le dictionnaire) et même par un synonyme d’allosème (ou cryptonyme), n’ayant plus de rapport phonétique ni sémantique direct avec le mot magique enfoui dans la crypte. » (p. 108)

« Entre le clivage fonctionnel du moi et les cryptes, il y a de nombreux cas intermédiaires où les inclusions durables au sein du moi résultent de deuil difficiles et parfois durablement impossibles sans qu’il y ait eu de secret. » (p. 108)

« N. Abraham (E.N., p. 395) affirme que c’est le concept généalogique par excellence, le concept de l’unité duelle, qui permet la métaphorisation du symbole dans les cas où la métapsychologie est masquée ou faussée par la présence dans le sujet de ce qu’il appelle le fantôme dans l’inconscient. » (p. 110)

N. Abraham précise (E.N., p. 376) : « Symboliser, c’est exorciser le traumatisme en le répétant dans un contexte qui, symboliquement, le répare. » « Un mode de penser sensori-affectivo-moteur étudié par Henri Wallon – De l’acte à la pensée, 1942 (1978) - que l’on retrouve dans l’espèce humaine avant et à côté de la symbolisation verbale. » (p. 116)

« Le travail psychanalytique consiste à restituer ce qui est coupé avec le moment de la coupure, de manière à créer une nouvelle intégrité sur le plan de la parole. » (p. 117)

« Partagé entre le désir de savoir et la peur d’apprendre, l’enfant porteur de Fantôme aura volontiers recours à la symbolisation manuelle (son dessin ou ses autres productions – ses jeux - n’exprimant pas seulement ses pulsions personnelles mais les données inconscientes héritées de ses parents telles qu’elles agissent en lui, au moment considéré). […] La symbolisation par l’image pourrait ainsi avoir un rôle privilégié dans l’approche par l’enfant de l’indicible ou de l’innommable parental. » (p. 118)

« Dans les deuils pathologiques liés au clivage du moi, le symbole est éclaté et il est reconstitué par le rassemblement de ses fragments avant de pouvoir faire l’objet de la métaphorisation. » (p. 118)

« Ce qui est déjà innommable pour le parent est impensable pour son descendant. On se heurte à des angoisses sans nom et à des symptômes corporels bizarres. » (p. 123)

« Plus le problème familial est pesant affectivement, moins la face verbale du langage intervient avec sa possibilité d’élaboration préconsciente-consciente et plus c’est la face phonématique qui intervient, liée aux affects et à l’ensemble de l’enracinement corporel du psychisme. » (p. 138)

« Etre attentif aux formules verbales bizarres, aux mots et aux syllabes répétitives qui marquent le discours du patient ainsi qu’à l’affect de honte ou à l’inquiétante étrangeté qu’il manifeste et peut nous faire ressentir à travers certaines productions fantastiques. Le patient peut éprouver divers malaises corporels et il peut en faire ressentir à son psychanalyste. » (p. 142)

« Le psychanalyste se pose en permanence la question de la localisation : de quelle partie du psychisme viennent les éléments du discours ? » (p. 143)

« Le fantôme résulte du travail psychique que doit nécessairement effectuer le descendant pour combler la lacune de sa propre topique, et en quelque manière, comprendre et soigner ses parents. » (p. 144)

« Le symbole psychanalytique ne supporte pas d’être amputé d’aucun de ses éléments (perceptions et images, affects, mots et potentialité d’acte). » (p. 179)

« Le porteur de fantôme est pris dans la problématique de ses objets internes déficients. Sa problématique pulsionnelle propre ne peut être abordée directement. » (p. 182)

« Il s’agit d’une lacune dans l’objet interne qui fait lacune à l’intérieur de soi et oblige à symboliser par rapport à l’autre. » (p. 187)

« La vie psychique ne se pas à la vie fantasmatique consciente et inconsciente. La vie psychique comporte quantité d’autres éléments que les fantasmes, ne serait-ce que les perceptions et les souvenirs pour ne pas parler des productions pathologiques. Pour ce qui occupe le plus le psychanalyste, rêveries, rêves, fantasmes conscients et autres productions verbales sont pour nous sous-tendus par les processus fondamentaux de la projection et de l’introjection. » (p. 193)

« La conjoncture psychique du fantôme s’accompagne de l’immobilisation d’une grande partie de la libido du sujet à l’intérieur de la zone clivée du moi et à l’entour pour maintenir le clivage, de crainte de retour de la douleur intolérable qui a bloqué l’introjection au moment du drame. » (p. 193)

« L’affect principal chez l’enfant est une étrangeté inquiétante – non l’étranger familier d’un refoulé dynamique, ni même le mort secrètement familier d’une crypte-, véritablement l’étranger dont les manifestations dans le sujet le font paraître bizarre à ses propres yeux. » (p. 196)

« Dans ces cas, la peur panique et l’angoisse de mort ou d’anéantissement constituent les affects primordiaux dans les périodes troublées. » (p. 197)