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La perversion, collection Les mots de la psychanalyse, Eyrolles, 2010.

La perversion fait peur. Comment la définir précisément ?

Le terme « perversion » désigne communément la « méchanceté », c’est-à-dire autant la cruauté, la fourberie, la malveillance, la perfidie que la déviance sexuelle avilissante, et toute inversion du vrai en faux, du bon en mauvais, du vital en morbide, du juste en injuste, de l’humain en inhumain.

Les réalités de la perversion sont complexes, multiples et souvent invisibles. Elles s’instituent en système, fondé sur la pratique méthodique du déni (négation) de la réalité et de l’emprise sur autrui. Elles s’appuient sur la mise en œuvre de l’influence, de la manipulation et de la séduction, tout autant que par l’humiliation, le vampirisme, la terreur, etc.

La perversion correspond à la décision d’agir pour destituer l’autre. Elle rassemble tout ce qui déshumanise l’être, le chosifie, l’instrumentalise, le souille, le dégrade, le rabaisse ou le profane.

Au-delà des personnages et des systèmes « pervers », il apparaît que la perversion n’est pas une maladie, encore moins une malédiction. Elle est un choix de l’être, une posture de la personne, avec ses intentions spécifiques et ses stratégies particulières.

Ainsi  les engrenages de la perversion ne peuvent prendre place que si l’autre (cible, plutôt que victime) y consent, se laisse intimider ou s’en rend complice…

 

Qu’en est-il de la vogue des « pervers narcissiques » ?

Il s’agit d’une spécificité française qui est peu partagée par la communauté des psychanalystes.

La perversion désigne en ensemble, une configuration : elle est avant tout une affaire de rapports de domination, d’interactions déshumanisées et de communication défaillante. D’autant que nous sommes tous potentiellement pervers : il n’y a pas d’un côté les bons, de l’autre les mauvais. Cette conception schématique et dualiste peut sembler rassurante, puisqu’elle permet de se ranger facilement  du « bon côté », mais elle n’est qu’une illusion, une interprétation faussée de la réalité.

Plus encore, une personne seule ne peut pas tellement être perverse, sauf dans ses fantasmes ; elle a besoin qu’un autre ou d’autres se prêtent à son jeu, consciemment ou inconsciemment, pour exercer une emprise sur eux. La responsabilité est donc partagée, même si elle est inégale, entre celui qui met en place des stratégies de domination, de manipulation et d’influence, ceux qui facilitent ses actions malveillantes (ou en profitent indirectement) et ceux qui se laissent faire et enliser dans son système. Cette vision de la réalité de la perversion telle qu’elle est dans les faits permet d’ailleurs d’en sortir, sans rester figé aux seules lamentations et aux accusations éplorées contre tel ou tel personnage désigné comme « pervers ».

 

Au fond, la perversion est une impasse : comment trouver une issue ?

Toute situation implique ses routines, ses habitudes et ses automatismes, d’autant plus si elle est installée depuis longtemps, notamment dans l’enfance. Elle façonne alors le rapport au monde de l’enfant, qui la pose comme « norme », et la considère comme seule façon possible, ou souhaitable, d’exister et d’être en relation.

De surcroît, une situation quelle qu’elle soit, même mortifère, même perverse, entraîne pour chaque protagoniste un certain nombre d’avantages qu’il peine à quitter, par peur de l’inconnu, mais aussi parce qu’il est parfois plus facile de se plaindre, de se faire plaindre ou de condamner les autres que de prendre en main son existence ; donc, d’en être responsable pour soi-même et devant les autres.

Enfin, se dégager d’une configuration perverse demande également de quitter une posture de victime, plus confortable et plus facile qu’une vraie position d’autonomie, d’indépendance et liberté. Choisir de prendre des initiatives personnelles implique aussi la possibilité, ou le risque, d’être critiqué et de se retrouver seul face aux autres, notamment dans l’expression de ses ressentis et de sa pensée. Se dégager d’un système pervers, quel qu’il soit, requiert donc de lâcher un certain nombre d’automatismes et d’idées préconçues, de quitter certains types de rapports habituels, pour émerger progressivement de l’anonymat protecteur et exister au grand jour en son propre nom. Cette émergence est difficile ; elle prend nécessairement du temps.

Saverio Tomasella

© Eyrolles, juin 2010

 

 

La constitution de l’être, Marie-Claude Defores et Yvan Piedimonte, Bréal, 2009.

Cet ouvrage récapitule le parcours clinique et théorique des deux auteurs, psychanalystes. Marie-Claude Defores et Yvan Piedimonte proposent une vision globale de l’être humain, de sa constitution âme-corps-esprit, de son inscription dans le référentiel humain et de son processus d’incarnation. Ce processus peut être entravé par un environnement niant l’âme, en barrant le chemin vers la connaissance ou détournant l’esprit en froide logique intellectuelle, voire technique. Ils en donnent une illustration à travers le mythe du Minotaure. Ils offrent une lecture symbolique du labyrinthe fatal (monde de la perversion et de la haine dans lequel l’autre est chosifié et l’humain nié) et du fil d’Ariane (lien d’amour et de mémoire), qui « représente la pensée et la conscience, c’est-à-dire l’accès à l’esprit ».

Ainsi, l’avènement du sujet ne peut s’accomplir qu’en délaissant les mensonges des consensus sociaux, quels qu’ils soient, en repérant le filtre qu’ils mettent en place, bloquant l’être dans des représentations fantasmatiques communes, pour accéder aux possibilités infinies du signifiant, à travers la métaphore, l’ellipse et la métonymie : nombreuses facettes des processus d’élaboration. Ce parcours de symbolisation est illustré par leur interprétation du songe biblique de l’échelle de Jacob. Les échelons manquant sont les rêves du patient,  survenant progressivement au fil des séances : leur interprétation avec le psychanalyste permet de « convertir les images du rêve en pensée ». L’évolution vers la « connaissance intime » est alors favorisée par un engagement mutuel, alliance de travail entre le psychanalyste et son patient, tous deux à parité, malgré la dissymétrie de leurs places.

Les auteurs proposent une conception du traumatisme qui renouvelle en profondeur l’écoute psychanalytique. Le trauma correspond à l’éviction du registre symbolique, qui est celui du « sujet connaissant ». Les familles évoluant en référence au matérialisme et à la perversion nient la dimension symbolique de l’être et exigent de leurs enfants qu’ils évincent pour eux-mêmes la possibilité d’accéder à la connaissance en se fondant sur leurs perceptions. Ainsi, émerger de l’empreinte imposée par le traumatisme implique certaines traversées, celles de l’anesthésie et de la dissociation, puis celles de la douleur et des automatismes, pour donner mémoire et signifiance à leurs vécus jusqu’alors désolidarisés du référentiel humain des lois symboliques. Enfin « sujet de ses perceptions », le patient devient « sujet de son énonciation », donc de son désir : il peut exprimer librement sa pensée singulière, accomplir des « dons de conscience » et aimer selon son cœur…

Saverio Tomasella