Le surmoi

 

Le surmoi : il faut, je dois…

 

« Le surmoi ne contraint pas seulement, ne condamne pas seulement,

il aime aussi et protège : il est ambivalent. »

Francis Pasche, Le passé recomposé.

 

Le « sur-moi » est connu pour être le « gendarme », la « grosse voix » ou la « sentinelle », un système interne de contraintes : règlement intérieur et tribunal intime. Il s’agit avant tout d’un organe de répression. Issu du réservoir pulsionnel et intriqué au « ça », le surmoi est moins connu dans ces aspects d’incitation à la décharge pulsionnelle. En effet, si le surmoi se pose souvent en censeur du plaisir, de la liberté et de l’amour, il va parfois curieusement exercer des pressions irrépressibles en faveur de la jouissance, et plus précisément de certaines formes de jouissances, spécifiques à telle famille ou telle institution. De ce fait, il peut aussi bloquer l’accès à la connaissance. D’autant que le surmoi a une face interne qui bride ou désorganise la vie intime, mais sa face externe est culturelle et sociale. La fonction surmoïque agit aussi dans les couples et les groupes…

 

Si Freud a progressivement dessiné les contours de cette « instance psychique », à partir de ce que l’enfant entend, puis lit et voit, il est important de repérer avec Ferenczi que les grossièretés et les injures façonnent le surmoi autant qu’elles en expriment la férocité. Il devient alors possible de définir un « surmoi incestueux » : monstre intérieur de contraintes déshumanisantes issu de l’inceste avec le père, prototype de tous les incestes et abus pédosexuels. Aujourd’hui, suite à Maria Torok, puis Serge Tisseron, nous connaissons les effets des transmissions inconscientes entre les générations : cryptes, secrets, fantômes dans l’arbre généalogique. L’obscure influence du surmoi présente des ramifications lointaines et profondes !

 

Comment se libérer vraiment ? Par un long et patient travail, avec l’aide d’un tiers professionnel. Il existe trois principes civilisateurs : l’interdit de l’inceste (donc du viol1), l’interdit du cannibalisme (donc du meurtre2), l’interdit du parasitage (donc de l’esclavage3). En dehors de ces trois interdits fondamentaux, qui valent autant sur le plan physique, que dans toutes les dimensions psychiques, nous avons intérêt à nous délester de nos préjugés et de nos idées préconçues. Assouplir et alléger son « règlement intérieur » permet de vivre plus largement et plus simplement, seul autant qu’en relation…

 

(1)     Le soubassement inconscient de  la pornographie est une mise en scène de l’inceste et une légitimation de la profanation. En niant l’amour, la parité et la relation, elle bafoue le fondement même des mouvements d’humanisation de chaque être.

(2)     Hormis les situations extrêmes et rares de défense légitime de la vie…

(3)     Y compris, bien entendu, l’esclavage que constitue la prostitution.

 

Saverio Tomasella

© Eyrolles, 2009.

 

 

 

Slavoj Zizek, psychanalyste slovène

« Le bonheur ne peut pas être une catégorie éthique. »

« Le vrai changement consiste à chaque fois à modifier les paramètres de ce que l’on entend par bonheur. »

« L’autre, pour être sujet désirant, ne doit pas trop m’approcher. »

« Le Surmoi fonctionne comme impératif de jouissance aussi bien que comme interdit. »

« Il existe une capacité du désir pur, qui n’a pas besoin de référence à l’objet. […] Il s’agit de soustraire le désir à son attachement à l’objet, à sa réalité pathologique. L’éthique du désir est de rester fidèle à cette quête. […] Le désir ultime est donc celui de la non satisfaction du désir, le désir de rester ouvert. »

Le magazine littéraire, n° 455, juillet 2006

 

 
 
Conférence Marie Balmary

Conférence de Marie Balmary

« Vers une écoute plus large de l’esprit humain »

 

Paris, samedi 13 mars 2010, AENAMT

 

 

« Croire, c’est être reçu par l’Autre ». Notion d’alliance au-delà du transfert.

 

Au cœur de la démarche de Marie Balmary (MB), il y a la volonté de faire apparaître les forces du refoulement chez Freud et dans l’histoire du développement de la psychanalyse. Le refoulement qui, à une autre époque, a porté sur le corps. Maintenant que le corps est réintégré dans la société d’aujourd’hui, voire magnifié, le refoulement touche la notion d’âme (voir les nouvelles traductions de Freud, qui reviennent à la dénomination ‘psyché ou ‘appareil psychique’). Idem pour la version standard anglaise de l’œuvre de Freud, où le mot âme est retiré.

 

« La psychanalyse est un luxe comme toute la vie de l’esprit. »

 

« La vérité n’est-elle pas toujours spirituelle ?»

 

« Le mal continue sur trois ou quatre générations. » (Voir la généalogie d’Abraham.)

 

En ce qui concerne la personne de Freud, le refoulement se constitue du « refus de voir la faute du père, refus d’être le fils d’un monstre » et, partant, refus d’accepter le mal. MB rappelle que le Mal, dans les Ecritures, remonte à la Genèse et est engendré par le serpent (non par Eve et Adam) en détruisant la confiance et la Loi. « En se coupant d’une partie de son histoire, Freud n’a pas su ouvrir assez large son écoute de l’humain. » De même qu’il ne peut « croire » au mal, Freud ne peut pas « croire » non plus au bien, au bon. C’est ce qui s’exprime dans son récit de sa visite à l’Acropole (profondément touché mais restant incrédule).

 

Ce qui frappe MB dès après sa cure, lorsqu’elle se confronte au corpus de l’œuvre de Freud et ses disciples, c’est l’absence de joie, l’austérité qui prévaut et qui ne laisse place qu’à des sublimations selon la voie montrée par Freud. Il n’y a plus le ressenti d’une « musique », cette harmonie qu’elle avait découverte dans sa propre cure (image du corps). Pour elle, la psychanalyse à travers sa cure, « c’était la joie, et Freud tellement triste. »

Alors, est-ce la perte de cette musique, qui déclanche une recherche chez elle, et plus particulièrement celle de sa thèse universitaire, sous la direction de Jean Laplanche ? Il refusera sa thèse, lorsqu’elle lui propose de démontrer que Freud s’est égaré en se privant d’entendre au-delà de l’élaboration de sa neurotica, la dimension de l’esprit humain. Laplanche dira que c’est prendre le risque de jeter l’anathème sur la psychanalyse.

 

MB met en lumière un écueil dans la démarche de Freud. Il a confondu ‘illusion’ et ‘espérance’. MB relie croire et espérer (ce que Freud n’a pu faire) et cite Héraclite : « Si tu n’espères pas, tu ne trouveras pas l’inespéré, qui est introuvable et inaccessible ». Elle insiste sur l’importance que le thérapeute « croit qu’il y a quelqu’un dans ce quelqu’un qu’il accompagne ». Il va générer « espérance et révélation » (le patient va pouvoir croire en lui et espérer).

De même, il semble y avoir dans l’œuvre de Freud confusion entre ‘conscience’ et ‘surmoi.’ Pourtant, si l’on se réfère à la règle fondamentale, il est dit : ‘qu’est-ce qui vous vient à l’esprit ?’ Pour MB, « la véritable conscience est ce que je sais avec l’autre. » « Entendre [nous, psychanalystes] des récits lumineux bien au-delà de ce dont Freud nous croyait capables. »

 

Dans le cas Dora, pourquoi Freud se contente-t-il de rassurer le lecteur sur sa démarche et ne cherche-t-il pas à parler avec Dora elle-même dans sa cure de l’étrange alliance tacite entre le père de Dora et l’ami du père ? Les positions et intentions perverses de l’environnement ne sont jamais dégagées et élaborées avec la patiente elle-même mais maintenues secrètes.

 

« Il y a besoin de soutenir la conscience contre le surmoi ». Il est nécessaire de soutenir l’être contre la voix archaïque du surmoi qui enjoint la soumission, entraînant le meurtre. » (Rappel du sacrifice d’Isaac.) Alors que la voix qui arrête le bras d’Abraham est celle de la conscience.

 

Philippe Réfabert rappelle la différence d’inspiration qui traverse le Freud des premières années dans la période Freud-Breuer par rapport à la période Freud-Fliess (voir leur correspondance). Philippe Réfabert : « Est-ce que le mal n’est pas ce que l’homme ne peut reconnaître ?». A cela, MB répond en associant le symptôme à « une demande de reconnaissance de la faute » et ajoute un peu plus loin que cette reconnaissance « permet qu’ensuite on puisse vivre car là on est dans la vérité de quelque chose ».

 

Voir la belle lettre finale du Pasteur Pfister à Freud, où « s’il est question d’obéissance, en voilà un qui ne se soumettra pas ».  Invitation de MB à voir le film I comme Icare.

 

MB insiste sur le fait que la voix persécutrice (le surmoi) dans la Bible, notamment la voix accusatrice dans l’histoire de Job, c’est la voix de Satan et non celle de Dieu. Voir la position de Freud par rapport à cette voix dans Essais de Psychanalyse Appliquée, le chapitre sur les difficultés de la psychanalyse. MB reprend à son compte la formule de Freud, substituant au ‘ça’ le ‘surmoi’ : «Là où le Surmoi était, le Je doit advenir. »

 

La croissance intérieure qui permet de contenir davantage, comment se fait-elle ? MB rappelle que chez l’enfant, elle se réalise grâce au support de l’espérance de quelqu’un pour l’enfant. C’est cela le sentiment de la dignité de soi, qui n’est pas donné. (Rappeler la notion d’éthique humaine de Françoise Dolto : « l’éthique humaine est une recherche constante de dépassement »). Par ailleurs, MB souligne que, dans notre clinique, « il ne faut pas aller plus vite que ce que la contenance peut contenir ».

 

Le déploiement intérieur de l’être humain, le souffle du monde (Olivier de Kersauson, Mémoires Salées). O. de Kersauson trouve sur la mer « la présence de lui à lui et de lui au monde. ».

Le symptôme c’est une « demande de reconnaissance de la faute ». Le mot apparaît avant que Caïn ait tué Abel. « C’est la faute qui vient de la génération d’avant qui menace Caïn. » Dans une cure, il y a une demande de reconnaissance d’une faute. « Le psychanalyste peut être celui qui reconnaît la faute. ». Sens souligné par MB du mot « faute » dans la langue hébreu : le non symbolisé de ce qui s’est passé avant et qui menace.

 

Cercle d’humain avec un centre (est-ce encore une figure de l’alliance, le rond, le cercle, ô combien symbolique de l’entraide, du partage et de la place de l’autre, nécessaire à l’humain ?)

 

Image de l’épisode de la Bible que Jacob Freud offre à son fils Sigmund lors de ses 35 ans, âge de la maturité chez les juifs. Cette bible démarre étonnamment par le Livre de Samuel (au lieu de commencer par le commencement, à savoir, la Genèse) qui parle du couple de David et de Bethsabée ainsi que de leur fils Salomon (prénom aussi de Freud), couple issu d’un adultère et d’un meurtre (voir deuxième édition de L’homme aux statues).

 

Reprendre l’image de l’Œdipe et son rétrécissement au conflit de réalisation de pulsions sexuelles par Freud, alors que les références à l’environnement, à la filiation, notamment l’histoire du père d’Oedipe, Laïos, et de la faute commise par ce dernier sont écartées. Point de refoulement de Freud et de son rapport au Père. Référence de MB à « Œdipe à Colonne », pièce de Sophocle dans laquelle apparaît la révolte d’Œdipe quant à cette faute dont il est accablé, alors même qu’elle n’est pas réellement sienne.

 

Notes réalisées par Véronique Berger, Christine Hardy et Dominique Terrazzoni.

© AENAMT, 2010.