Deux textes de la journée "Renouveau de la psychanalyse avec Nicolas Abraham et Maria Torok", le samedi 16 mai 2009 à Nice :
- Christine Paquis, Les perturbations de l'articulation âme-corps lors d'un trauma.
- Saverio Tomasella, Le trauma et ses répercussions psychosomatiques.
 
Articulation__ enter__ âme__ et corps lors d’un trauma_

 

Les perturbations de l’articulation entre âme et corps lors d’un trauma.

Voici les premières réflexions issues de notre travail en groupe et de ma pratique personnelle…

Christine Paquis

 

Le trauma est une effraction dans la psyché, qui, pour survivre, peut aller jusqu’à se morceler.

Viennent à moi des images de catastrophes naturelles. Un événement du réel produit une sorte de tsunami, un « trop » pulsionnel qui submerge les ressources de la psyché et la noie. Le Moi vole en éclat sous la pression. Il cherchera sa cohésion par des moyens détournés, même au prix fort de la répétition du trauma dans les cauchemars et ses choix de vie. L’origine des raisons profondes qui le pousse à agir ainsi est inaccessible au Sujet et empêche l’élaboration. Quelque chose agit en lui sans qu’il le sache encore sciemment.

Je me représente le trauma comme une sorte de trou noir. Dans ce trou sans fond, le sujet est happé par une énorme force d'attraction à laquelle rien ne peut résister et il engloutit nos forces vives.

 

De son côté, le trouble psychosomatique représente un défaut d’articulation entre l’âme et le corps. Il survient lorsque la pensée symbolique ne parvient plus à relier l’un à l’autre. L’interstice qui est habituellement un petit espace laissé pour articuler deux parties d’un corps, disparaît. Je pense que l’échange dynamique d’énergie entre corps et esprit requiert un espace ni trop grand ni trop petit pour témoigner d’un état de santé. Notre rencontre avec Denis Rossi (psychanalyste et acupuncteur) a laissé entrevoir que cet espace (nécessaire à l’articulation) trouve une application pratique en acupuncture.

 

Aussi cet espace trouve une résonnance dans la discipline qui est la nôtre. L’interprétation psychanalytique requiert une très grande précision. Claude Nachin, qui nous a rendu visite en mai 2008, nous a recommandé l’extrême prudence avec les patients qui abriteraient une crypte. Pour ces patients, l’interprétation se situe sur le fil du rasoir car elle risque d’avoir parfois un effet déstabilisant tel qu’elle pourrait pousser le patient à l’acte suicidaire.

 

Un espace trop grand entre âme et corps prend forme d’un gouffre : les énergies tombent sans recours dans la béance. Le corps est perçu alors comme étranger à lui-même, une maison vide impossible à habiter. Comme qui dirait « une maison sans âme » pour témoigner d’un lieu froid et inhospitalier.


N’y a t il pas à l’opposé, des êtres marqués par l’absence d’espace entre l’âme et le corps ? Agglutinés, âme et corps n’existeraient pas comme entités différenciées et ne pourraient pas fonctionner de manière autonome. Il s’agirait là d’un défaut structural au cœur des origines de l’être. Un choc a perturbé la différenciation d’origine âme-corps et a figé l’articulation.   

 

Vous connaissez l’expression « avoir l'âme (bien) chevillée au corps. » Elle signifie résister à la maladie, être très résistant, avoir la vie dure… Dans certains cas, l’assemblage bat de l’aile.

 

Ce défaut d’articulation situe le symptôme corporel dans une dialectique à multiples facettes.

-          D’abord, il fait écran aux problèmes de l’âme en focalisant l’attention de l’entourage et du Moi sur l’organe malade. L’organe malade prend la vedette sous les feux des projecteurs. L’agitation investigatrice médicale fait le tour de la question (et parfois plusieurs tours, si j’ose dire) aux dépends du malaise psychique sous-jacent qui reste ignoré. L’organe malade peut même obtenir un statut autonome, une individualité envers laquelle le sujet développe une certaine jalousie.

-          Ensuite dans la maladie, le corps se rappelle à l’esprit. « Esprit es-tu là? », pourrait-il clamer. Comme un dernier appel au rassemblement avant l’émergence de la folie, de la chute dans le gouffre, et de la dislocation totale.


Aussi interrogeons-nous le rapport au social du symptôme. Le sujet non incarné dans sa parole, resté infans, met son corps à contribution pour en faire une « mal à dire ». Faire parler son corps et l’utiliser comme un interprète là où la langue maternelle n’a plus cours. Les manifestations non ignorables, dérangeantes s’exposent à qui veut s’en occuper. Ainsi interpellé, l’entourage est au premier rang.  Quel genre de questions serait adressé aux proches, si ce n’est celle du maintien des liens affectifs, ou de leur défection, si ce n’est celle de leur propre rapport au substrat corporel. La personne souffrante cherche des supports de réassurance.


J’en viens à me demander si la maladie psychosomatique par son coté insaisissable, la mise en déroute des experts médicaux, l’impuissance des proches, ne cherche pas à conserver la part de l’énigme du sujet du désir qui lui est somme toute indispensable « Là où tu me cherches, tu ne peux me trouver, car de toute évidence je suis ailleurs. »


Le trouble psychosomatique porte en lui les conflits intrapsychiques non résolus où un trauma qui s’est fait chair, s’est engrammé dans la mémoire des cellules : « non je n’oublierai pas » disent-elles toutes en chœur ! Patient et thérapeute, engagés dans la relation transférentielle, entendront dans la litanie du corps, l’âme qui cherche désespérément à s’incarner.

 

Christine Paquis, mai 2009.

 

Le trauma et ses répercutions somato-psychiques

 

Le trauma et ses répercussions somato-psychiques

ou « la pensée interrompue »…

Saverio Tomasella

 

« Nous souffrons de traumatisme psychique provoqué par des événements réels, jusqu’à en faire des constructions fantasmatiques, supports elles-mêmes de projets et d’insertion dans la réalité. » Yolande Tisseron-Papetti[1]

 

 

L’intérêt pour notre thème est loin d’être nouveau : il date de l’invention de la psychanalyse. Comme le souligne Claude Barrois : « Il n’est pas étonnant que la psychanalyse, née à la même époque que la notion de névrose traumatique, ait trouvé avec le traumatisme psychique un de ses premiers modèles, mais aussi un corps étranger interne, pour reprendre l’expression que Freud utilisait à propos du souvenir pathogène. » [2]

 

Le 18 février 1919, S. Freud écrivait à E. Jones : « A la base de chaque cas de névrose de transfert se découvre une ’’névrose traumatique’’ »[3]. Encore en 1919, dans l’introduction des actes du Vème Congrès de psychanalyse, il affirme : « Le refoulement est à la base de toute névrose, comme une réaction à un traumatisme, comme une névrose traumatique élémentaire ».

 

Par ailleurs, dès 1893, Freud étudie avec J. Breuer les troubles somatiques, ce qui donnera leurs Etudes sur l’hystérie et la notion de conversion, cette traduction physique d’un conflit psychique inconscient en attente de symbolisation.

 

Dans son Journal d’une année, rapportant la réunion du mercredi 30 octobre 1912, Lou Andréas-Salomé note : « Naturellement toute maladie psychique est également physique ». Elle va même jusqu’à postuler « en fin de compte, le psychique et le physique seraient identiques »[4].

Freud lui-même avance de nombreuses pistes, dont celle de la pulsion, qu’il spécifie comme articulation entre psyché et soma. En 1923, il écrit dans Le moi et le ça : « Le Moi est d’abord et surtout un moi corporel […] Le Moi dérive de sensations corporelles, principalement de celles qui surgissent à partir de la surface du corps. »[5]

Enfin, dans les premiers temps de l’invention de la psychanalyse, n’oublions pas les contributions de Ferenczi (et de Groddeck) à la création de ce qui deviendra la « psychosomatique ».

 

Le trauma en perspective

Je ne vais pas retracer ici l’historique du traumatisme psychique, une bibliographie est à votre disposition[6]. Je partirai plutôt d’œuvres d’artistes, comme Freud[7] le recommande en 1907.

 

Je rappelle simplement la première définition – économique - que Freud donne du traumatisme en 1916 : « Nous appelons ainsi un événement vécu qui, en l’espace de peu de temps, apporte dans la vie psychique un tel surcroît d’excitation que sa suppression ou son assimilation naturelle devient une tâche impossible, ce qui a pour effet des troubles durables dans l’utilisation de l’énergie »[8].

 

De son côté, le 28 septembre 1918, lors du Vème Congrès international de psychanalyse à Budapest, Ferenczi désigne le non-dit et le silence concernant l’événement-choc comme principaux facteurs traumatogènes. L’expérience dramatique devient une « enclave morte-vivante » gardée au secret dans la psyché du patient.

 

Le film Les fragments d’Antonin[9] expose les conséquences des traumatismes engendrés par la guerre de 1914-1918. Le Dr Labrousse soigne les « âmes cassées ». Il remarque des « tremblements, des contractures, des cécités, sans causes organiques ». Il affirme que « le choc s’est logé [à l’intérieur de ses malades] et a disloqué leur corps »… Parlant d’Antonin, le personnage principal, il continue : « Ses souvenirs sont très précis. Il les vit comme une réalité physique. Sa mémoire est figée sur ce que la guerre lui a fait vivre ».

 

Au cours d’une interview, Louis Crocq précise[10] : « Le trauma est un surgissement de sensations. Il correspond à une confrontation inopinée avec le réel de la mort. Brutalement, s’effondre le monde de symboles et de culture avec lequel le sujet vivait jusqu’alors. Ce monde, travesti par le fantasme et choyé par le rêve, disparaît. Le sujet se retrouve dans un monde brut de sensations aigües qui n’ont plus de sens pour lui. »

Après le choc, lorsque le trauma révèle son effet de déstructuration, le sujet se sent encombré d’un « corps étranger » :« ses affects sont bloqués ». Le trauma est constitué de « souvenances brutes sensorielles » qui agitent le malade, et qui devront être transformées en « souvenirs construits élaborés avec des symboles ». Comment ? Louis Crocq s’appuie sur la découverte freudienne. « C’est par la parole, à partir de ses associations d’idées sur l’expérience traumatique que le sujet va pouvoir donner un sens sur un avant et un après l’événement, qu’il peut réaligner dans son histoire de vie ». Dans Les fragments d’Antonin, c’est le retour de la femme aimée, Madeleine, qui va permettre à Antonin de faire le pont entre réalité ancienne (lors de l’époque traumatique) et réalité actuelle ; particulièrement la présence physique de Madeleine : sa voix, sa main mutilée, son parfum de violette…

 

En avril 2005 paraît un écrit essentiel sur le traumatisme[11] et ses possibilités de guérison. Marie-Claude Defores publie Du Vedanta à la psychanalyse ou le chemin de connaissance. Je ne peux faire ici le résumé de cet ouvrage vif, dense et concis tout à la fois : il est nécessaire de le lire de bout en bout. L’un de ses aspects fondamentaux concerne une réflexion courageuse qui reprend les notions d’âme et d’esprit, trop facilement abandonnées après Freud, qui y avait recours régulièrement. Pour l’instant, je retiendrai simplement les trois aspects du traumatisme qui y sont exposés :

-         le sentiment continu d’exister est brisé ;

-         l’effraction énergétique au sein de l’être ne peut être métabolisée ;

-         le sujet vit l’imminence du danger de perdre ses repères d’humain.

Si ces trois aspects sont interdépendants, le troisième est le plus important : il concerne l’identité humaine. Le traumatisme découle de « l’émergence dans la conscience d’un détournement dénié de l’éthique humaine par l’environnement vis-à-vis duquel nous sommes en dépendance ». [12] J’y reviendrai plus loin…

 

Nos hypothèses de travail sur l’impact somatique des chocs traumatiques

Rappelons que le terme « unité duelle » désigne la première relation intime de sollicitude, entre la mère et son bébé, permettant à ce dernier de vivre sans dommage sa situation d’extrême dépendance et de s’en dégager progressivement, au fur et à mesure de son développement.[13]

 

Les recherches de notre groupe ont abouti à quelques premières hypothèses.

Métaphoriquement et symboliquement, nous nous sommes proposé de regarder la psyché du sujet comme « la mère », et son corps comme « l’enfant nourrisson ». Nous avons pu remarquer que :

-         Lorsque la relation intime bébé-mère suffisamment bonne s’amoindrit progressivement, le sujet pouvait prendre soin de son enveloppe corporelle ; il se montrait pour lui-même une mère capable de sollicitude.

-         Lorsque la relation mère-bébé a été interrompue par une séparation et n’a pas été rétablie en temps utile, ou convenablement compensée, le sujet cherchait à s’occuper de son corps pour retrouver la possibilité d’un paradis disparu. La maladie devenait alors une occasion pour réparer ou restaurer l’unité perdue.

-         Lorsque la relation primaire mère-bébé a été trop précaire (mère absente, dépressive ou « morte » : maladie du deuil par exemple), le fossé entre l’âme et le corps restait difficile à enjamber pour le sujet. Le corps s’affolait et traversait des chaos apparemment inexpliqués[14].

 

Pour reprendre la formulation de Christine Paquis, nous dirions que « le corps a besoin d’être materné et porté par sa mère-esprit. Sinon il retombe à un état d'assemblage de muscles et de cellules. Certaines maladies servent à éprouver l'entourage (s'occuperont-ils de moi ?) Certaines maladies disent « stop » à la course infernale de la vie (j'exige mon moment de repos que je ne peux réclamer en paroles). Puis, certaines maladies sont sans fin : le corps perd la tête et court à sa propre perte. »

 

Ainsi, une de mes patientes se rappelle, après une crise d'épilepsie « grand mal », de la joie éprouvée lorsque sa mère lui a dit qu'elle pensait qu’elle allait mourir : « Ah ! Elle s'est donc vraiment inquiétée pour moi ! Ma mère se rendrait-elle enfin compte que je suis vivante, puisque je peux mourir ? »

 

Notre pratique nous fait constater que bon nombre de personnes sont embarrassées par leur corps. Elles se plaignent d’une dysharmonie, d’un défaut de relation avec leur enveloppe charnelle. Ces personnes ne savent pas quoi en faire, ni comment « habiter les lieux ». Ainsi, lorsque le désir n'y est pas, le sujet peut dévitaliser une partie de son corps, le rendre inerte et insensible, comme un « morceau de bois », pour protéger l'intime psychique.

 

Heitor de Macedo le confirme[15] : toute somatisation est une organisation défensive « comme conséquence d’un rejet hors du psychisme de l’expérience traumatique ». Les « psychosomatisations » sont la « conséquence d’une hétérogénéité radicale entre le corps et le psychisme […] preuve de l’impossibilité dans laquelle se trouve le sujet de se représenter ses conflits ».

 

Nos hypothèses ont été validées par les recherches de Denis Rossi et son Etude sur le trauma[16]. D. Rossi, lui aussi, donne un rôle fondateur à la relation de la mère avec son bébé, y ajoutant – à partir de Winnicott – l’importance du regard que la mère porte sur son enfant et l’impact des moments où elle s’absente. Ce sera surtout dans le retour du regard de l’enfant vers sa mère que se cristallisera la puissance désorganisatrice du trauma : l’enfant est lié par la souffrance que sa douleur engendre chez sa mère et qu’il lit dans ses yeux. L’enfant voit la mort dans le regard vide de sa mère. Il ne s’y retrouve plus. Il ne la reconnaît plus comme mère contenante. Son désarroi est de la découvrir elle-même perdue, en détresse à son égard…

 

Dans bien des cas, néanmoins, nos pistes de travail se sont avérées insuffisantes pour rendre compte des nombreuses réalités psychiques de patients aux prises avec les effets, sur eux, de complications encore inexpliquées dans leur généalogie. Il était donc nécessaire – lorsque des informations étaient disponibles - d’explorer la qualité de la relation fondatrice des parents de ces patients avec les mères de leurs parents et, au-delà, des traumatismes et secrets jalonnant les histoires de leurs arbres généalogiques.

 

Les repères existant sur les troubles psychosomatiques

L’approche de Didier Anzieu est aujourd’hui suffisamment connue pour que je ne m’y attarde pas. D’après lui, « le Moi-peau fonde la possibilité même de la pensée » (p. 62). Pour mon propos, je retiens simplement le rôle de la peau dans la constitution de la réflexivité de la pensée. Voici ce qu’écrit Anzieu : comme Freud le spécifie en 1923, « le toucher est le seul des cinq sens externes à posséder une structure réflexive […] C’est sur le modèle de la réflexivité tactile que se construisent les autres réflexivités sensorielles (s’entendre émettre des sons, humer sa propre odeur, se regarder dans le miroir) puis la réflexivité de la pensée. » J’y ajouterais « se souvenir », action fondatrice de la subjectivation (le sujet se perçoit exister dans l’espace et dans le temps), à partir de la mémoire sensorielle, comme l’a mise en évidence Marcel Proust. La peau est l’interface à partir de laquelle se constitue le moi de l’enfant. Elle est impliquée dans la façon dont se déroule la fin de la première relation intime avec la mère. Je cite Anzieu : « Le psychisme se transforme en système de plus en plus ouvert, ce qui achemine la mère et l’enfant vers des fonctionnements de plus en plus séparés. »  La peau commune à la mère et à l’enfant s’efface peu à peu, ce qui favorise « la reconnaissance que chacun a sa propre peau et son propre moi » [17]

 

De son côté, Joyce McDougall souligne que « Freud a fondé toute sa théorie de l’appareil psychique sur un terrain biologique : […] l’être humain fonctionne comme une unité corps-esprit. » [18] Ainsi, à chaque instant, la psyché se sert du corps, et inversement.

Les adultes présentant des troubles psychosomatiques « fonctionnent parfois psychiquement comme de petits enfants ». Ils ne peuvent pas utiliser les paroles pour exprimer leur pensée. Alors, ils font « parler leur corps » au lieu de ressentir leurs douleurs et de réussir à symboliser leurs angoisses et leurs colères. (p. 21)

Allant dans le sens de nos réflexions, l’auteure souligne que « les éclosions somatiques coïncident le plus souvent avec des événements traumatiques » (p. 37)

Comme Anzieu, McDougall souligne l’impossibilité de représentation du corps comme contenant et la frayeur de devoir renoncer à une identité séparée : « Le corps propre est peu distingué de celui de l’autre. » (p. 56)

De même que Gisela Pankow, elle rapproche les troubles somatopsychiques de la psychose, notamment :

-         les angoisses masquées par les symptômes,

-         « les mêmes craintes quant aux limites [du corps] et à son étanchéité »,

-         « la terreur de ne pas avoir droit à des pensées et des émotions personnelles ». (p. 33)

 

Les apports de Gisela Pankow nous ont été utiles pour aborder l’aspect thérapeutique des cures difficiles. Elle insiste sur les perceptions corporelles des patients, mais aussi sur l’importance de la relation entre le corps vécu et la parole. « Les troubles proviennent de la manière d’être dans le corps. »[19] Il s’agit alors de « saisir une dynamique dans l’espace du corps vécu », par l’image du corps dans sa double fonction :

1.       de relation évolutive (dynamique) entre les parties et le tout ;

2.      de contenu (sens potentiel) lié à l’histoire du sujet.

Pankow explore le corps familial pathologique : « Depuis des années, j’ai pu mettre en évidence que des zones de destruction dans l’image du corps des psychotiques et certains malades psychosomatiques correspondaient aux zones de destruction dans la structure familiale de ces malades. » (p. 48)

Pour elle, le corps vécu est alors dissocié des capacités représentatives et symboliques. Nous dirions que le sujet est empêché de recourir aux ressources psychiques qui lui permettraient d’assimiler les expériences vécues, notamment au niveau du corps[20]. Le trouble corporel correspond « à une lacune : à une zone de destruction dans le registre du désir. » (p. 150)

 

 

Métabolisation, pensée et symbolisation

Penser le réel correspond d’abord, pour le sujet, à métaboliser l’expérience vécue[21]. Du point de vue physiologique, la métabolisation désigne la transformation biochimique d’une substance dans un organisme vivant : il s’agit d’un processus. Piera Aulagnier y a recours pour désigner le travail de représentation de la psyché[22]. Insistant sur l’importance de la relation à l’autre, Abraham et Torok, sur les pas de Ferenczi, parlent d’introjection : cette capacité à « prendre et garder dans l’esprit les traces de toutes nos expériences – qu’il s’agisse de nos sentiments, de nos désirs, des événements ou des influences du monde extérieur. »[23] Il se trouve que, parfois, ce processus fondamental est bloqué ou empêché…

 

En ce qui concerne notre thème de recherche, l’hypothèse traumatique est souvent confirmée par l’éviction des affects, défense radicale contre l’angoisse et contre la douleur[24]. Joyce McDougall va plus loin, elle affirme : « Dans les états psychosomatiques, c’est le corps qui se comporte de façon délirante, il surfonctionne ou bien il inhibe des fonctions somatiques, et cela d’une manière insensée sur le plan physiologique. Le corps est devenu fou. »[25]

Le praticien se trouve alors confronté à des patients (provisoirement) mutilés d’une partie de leur vie émotionnelle et intellectuelle.

-                   Leur pensée est « opératoire » : délibinalisée et excessivement pragmatique.

-                   Ils ne parviennent pas à nommer leur affectivité (alexithymie).

-                   Leurs affects sont « gelés » et la représentation verbale des vécus corporels est compromise, voire impossible.

En effet, l’expression des sensations corporelles passe par le « sentier charnière de l’affect ». Un trouble psychosomatique est souvent précédé de ce que Pierre Marty appelle une « dépression essentielle » : elle révèle une faille dans le narcissisme fondamental du sujet[26]. Le chemin vers l’affect est alors aboli. Le corps n’est plus senti, ni pensé, dans ses zones atteintes…

 

Mon article de 2004 creuse cette question du gel et de la prise en bloc de la vie émotionnelle, à partir de l’histoire d’un patient alcoolique gravement traumatisé dans son enfance et son adolescence, dont les deux lignées étaient porteuses de lourds secrets. Je parlais alors d’un essaim d’affects organisant ses cryptes et incorporations[27].

 

En voici un autre exemple :

A propos des moments où elle n’arrive plus à penser, une jeune femme boulimique m’explique qu’elle vit un phénomène intérieur de dispersion, de dilution. La confusion devient parfois telle qu’elle en arrive à réellement tourner en rond : « J’ai des tas d’éléments éparpillés dans mon cerveau. Je n’ai plus la possibilité de les chercher et de les assembler au bon moment. » A l’école, elle était aussi gagnée par cette impossibilité de penser. Nous découvrons ensemble que dans ces phases particulières, elle se sent insensible, vidée de toute possibilité de sensibilité. Son père les avait « laissées tomber » sa mère et elle. Les rêves et les associations libres nous mènent peu à peu dans la crypte : elle a été abusée sexuellement lorsqu’elle était enfant, par un vieux monsieur, posé jusque-là en figure paternelle… Aujourd’hui, pour ne plus se laisser gagner par l’apathie et le vide, cette femme se met devant une feuille de papier. Elle réfléchit « sur un autre thème », elle tente de « rassembler ses idées » pour écrire quelque chose : « j’essaie d’inventer une histoire, ma sensibilité revient, je me sens de nouveau vivante ».

 

La délicate question des deuils entravés

Dans le film Je vais bien, ne t’en fais pas[28], le secret ouvre une brèche impensable vers l’inconscient. Loïc, le frère de Lili, est mort d’un accident d’escalade pendant qu’elle était en séjour linguistique à Barcelone. A son retour, pour éviter de lui apprendre la nouvelle, les parents disent à Lili que Loïc a fait une fugue suite à une dispute avec son père. Lili n’arrive pas à y croire. Elle est hantée par l’absence de son frère, cherche inlassablement des signes, puis se laisse peu à peu dépérir. Elle ne se nourrit plus et finit par être hospitalisée…

 

Ici le deuil de Lili est empêché par le mystère qui entoure la disparition de son frère. Elle ne peut pas métaboliser sa perte, elle est privée d’une « partie de sa propre capacité d’aimer, de s’intéresser et de créer »[29]. Claude Nachin précise : « L’apparition du trouble somatique paraît bien correspondre à un moment particulier où le travail [du deuil] subit un blocage sélectif en rapport avec le retour inconscient de la problématique d’un deuil raté : en effet, dans deux cas [ulcère à l’estomac, infarctus du myocarde], les patients n’avaient pas pensé à leur deuil ancien avant le travail en séance. » (p. 34)

 

Voici l’exemple d’un enfant souffrant de fortes crises d’asthme liées à la « maladie du deuil » de sa mère. Le secret douloureux de sa mère lui rendait son trouble impensable, donc à la fois radicalement étranger et fatal.

 

Le père de la mère (le grand-père de l’enfant) meurt brutalement dans un accident d’avion, dont le réservoir explose au décollage de Madagascar. Le grand-père de l’enfant meurt asphyxié, les poumons emplis de kérosène.

 

Un deuil entravé ne vient jamais seul. Enfant, la mère perd sa nourrice, lorsqu’elle a neuf mois[30]. A six ans, elle perd la nature océanique qui a bercé son enfance pour venir habiter en ville à Genève. Depuis, la mère souffre de phobies variées : la peur de conduire en ville, notamment…

 

A quinze ans, au mois de juillet, la jeune fille apprend la mort de son père par téléphone au milieu de la nuit, puis à la télévision.

« Je n’ai pas vraiment réalisé qu’il était mort », dit-elle aujourd’hui. « Ce n’est pas possible, ce n’est pas vrai... Je me sentais coupable, je ne lui avais pas dit que je l’aimais ; je n’avais pas su le retenir. Il ne serait pas mort s’il avait su que je l’aimais... Il m’abandonne ; il m’abandonne définitivement... personne ne me protègera jamais ! »

La question de l’abandon est déjà particulièrement forte pour la jeune femme : la dernière fois qu’elle voit son père, celui-ci déjà divorcé de sa mère, passe beaucoup de temps à parler avec son ex-femme au lieu de s’occuper de sa fille. « Je me rends compte qu’il n’y avait pas de vraie relation entre mon père et moi ».

 

A l’abandon se mêle une grande colère. Le deuil est impossible : la jeune fille ne peut pas croire que c’est vrai.

 

 « Je l’ai vu à la télévision comme un film de fiction ! Je faisais beaucoup de rêves de mon père encore vivant, rêves dans lesquels mon père n’était pas mort et vivait ailleurs, prenait de mes nouvelles… J’avais souvent l’impression de voir mon père dans la rue. »

 

A partir de l’âge de trois ans, le fils de cette femme a commencé à avoir des crises d’asthme. La plus forte ayant eu lieu au mois de juillet, au moment de la date anniversaire de la mort accidentelle de son grand-père.

 

« Mon fils commençait par une toux rauque dans l’après-midi. La crise avait lieu la nuit suivante et durait avec des hauts et des bas, trois à quatre jours, pour se transformer souvent en bronchite, et une fois en juillet en pneumonie. »

Lorsque l’enfant a six ans, de nouveau en juillet, a lieu la plus grosse crise d’asthme. Il est alors hospitalisé. L’enfant a parlé, peu après, de sa peur de mourir en ne pouvant plus respirer (d’elle-même, ma patiente a pu alors repéré le fantôme du grand-père mort asphyxié). Les crises étaient sévères. Le niveau de danger n’était pas très élevé médicalement (pick flow moyen), alors que l’enfant avait réellement beaucoup de mal à respirer, ses symptômes étaient très impressionnants et son angoisse élevée.

 

L’enfant était hanté par le fantôme du mort gardé secret au fond de la mère, parce que le deuil n’était pas encore accompli. Quelques temps plus tard, la mère rencontre un homme dont le métier est de retrouver les épaves d’avions sombrés en mer. La possibilité de trouver un bout de la carlingue de l’avion lui permet d’intégrer enfin la mort de son ascendant comme réelle et va l’aider à vraiment faire le deuil de son père : « Il s’agit d’un élément indéniable de la réalité : c’est donc vrai, mon père est réellement mort ». Depuis, même s’il garde une légère fragilité pulmonaire, l’enfant n’a plus connu de crises d’asthme…

 

Perte de la capacité de penser et « travail du fantôme »…

Ferenczi insiste sur l’importance d’écouter l’enfant, afin de laisser émerger, à partir de lui-même, sa propre compréhension du monde et de la réalité. L’enfant gagne à développer librement sa sensibilité, ses potentialités perceptives et sa capacité de discernement. En 1927, Ferenczi répondait à Mélanie Klein : « En ce qui concerne la façon dont nous pouvons traduire les symboles à l’enfant, nous devrions apprendre des enfants, plutôt qu’eux de nous. Les symboles sont le langage des enfants, il n’est ni nécessaire, ni utile de leur enseigner comment les utiliser. »[31] Ferenczi est clair quant à la constitution d’une véritable liberté de pensée dès l’enfance… Ce que Nicolas Abraham appelle « le travail du fantôme dans l’inconscient » vient pourtant perturber ce processus naturel chez l’enfant qui est tracassé par le secret d’un de ses proches. « Placé sous le sceau du secret, le Fantôme entraîne une nescience, une obligation de ne pas savoir, pour le sujet qui en est affecté. » « Les manifestations cliniques fantomatiques sont liées à un travail psychique incessant et désespéré de l’enfant pour combler la lacune. […] Le fantôme au sens métapsychologique est donc une construction psychique de l’enfant, le produit de son travail psychique pour comprendre et soigner son parent, avec l’espoir d’en être à son tour mieux compris et soigné. » [32]

 

En ce qui concerne les répercussions somatiques du fantôme, j’ai également connu un cas de rectocolite hémorragique très similaire à celui qu’expose Claude Nachin dans son ouvrage sur Les fantômes de l’âme  (pages 68 et 69). La seule différence était la génération de la femme qui surveillait ses règles de peur d’être enceinte : elle était la grand-mère du patient et s’était suicidée en 1943 lorsqu’elle avait découvert qu’elle était finalement tombée enceinte de son amant (un officier Allemand) malgré toutes ses précautions…

 

A ce titre, le roman Ô Louise de Marie-Odile Delacour explicite de façon subtile le travail du fantôme dans l’inconscient de la narratrice avec des retentissements dans l’intime de sa chair, allant jusqu’à l’empêcher de faire l’amour avec son homme, qu’elle aime pourtant sincèrement. Pour nous, ce livre présente un triple intérêt :

- il retrace la recherche de la narratrice sur les secrets dans sa lignée maternelle ;

- il permet de percevoir à la fois la difficulté et la nécessité intérieure d’une quête d’informations sur les secrets et les deuils des générations passées, ici plus particulièrement de sa mère et de sa grand-mère ;

- il révèle comment la jeune femme peut progressivement s’approprier l’histoire des femmes dans sa généalogie.

A partir des informations patiemment récoltées, la narratrice réussit à donner un sens à ses troubles inexpliqués et retrouve la possibilité d’une vie amoureuse.

 

Voici comment la romancière exprime, au sein de la narratrice, le fantôme de sa grand-mère Anna, résistante, morte à Ravensbrück le 29 janvier 1945 : « J’ai la sensation physique et morale d’être une blessée de guerre. Mon corps porte des stigmates anciens, mais ils sont invisibles à l’œil. Pourtant je suis née en plein baby-boom… j’ai toujours connu la paix. » L’autre fantôme concerne le secret gardé par Louise, sa mère, de l’assassinat par la grand-mère de son deuxième mari, meurtre dont elle a été le témoin direct. « Pendant toutes ces années, j’ai gardé en moi comme un enfant monstrueux le secret de ma mère. Il était là tapi dans l’ombre, et je ne voulais rien savoir. Ce n’est pas le secret qui est monstrueux, je suis certaine que j’aurais fait comme elles à la place d’Anna et Louise. C’est le silence, le monstre, ces mots qui manquent pour remplir le vide. [Ferenczi avait raison…] Mes blessures sont invisibles. Mes nuits sont peuplées de questions, les cadavres sans sépulture me tourmentent. Toute cette violence me sidère. »[33] La sidération est l’arrêt même de la pensée, la paralysie de la capacité de penser…

 

Une cure complexe intriquant les différents registres cliniques abordés

La question de l’angoisse de mort imminente, propre au traumatisme, est centrale dans l’histoire de cette femme d’une quarantaine d’années, que je prénommerais Elsa. Elle présente les signes habituels lors d’un syndrome post traumatique :

-                   du point de vue somatique, une fatigalibilité inhabituelle, de fortes migraines, des nausées, des tremblements ;

-                   du point de vue cognitif, un déficit de l’attention et de la mémoire (surtout à court terme), une nette diminution des capacités de conceptualisation, qui devient parfois une inhibition intellectuelle générale ;

-                   du point de vue affectif et relationnel, une anxiété permanente, un désintérêt pour son travail, une importante réduction de ses activités sociales et un repli progressif sur elle-même.

 

« Parler de ses peines, c’est déjà se consoler. », disait Albert Camus : c’est exactement ce qu’Elsa ne comprenait plus …

 

Elsa travaille en milieu scolaire. Elle a derrière elle une dizaine d’années de psychanalyse, dont plus de huit ans avec moi. Dans ce voyage à deux, qui a parfois fait résonner les séances du côté d’une « folie à deux », l’inter-transfert[34] a été chargé de beaucoup de mystères, de  (bonnes ou mauvaises) surprises et parfois de tourments. Pour cette femme, c’est alors avec son corps et dans son corps que « ça se passe »[35]… La dernière période de sa cure a évolué autour de ses empêchements à penser, autant que de troubles physiologiques importants (urticaire, asthme et ulcère stomacal, notamment).

 

Très confuse, donnant souvent l’impression de fonctionner de façon machinale, Elsa correspond à la constatation de Barrois : « Le sujet accepte d’être-déjà-mort, et devient un mort-vivant, réduit aux seuls automatismes de l’autoconservation, de l’alimentation et des gestes quotidiens. »[36]

 

Bien que psychologue, Elsa est attristée de ne plus comprendre l’importance de la parole : « Je ne saisis plus la signification de "la parole guérit". Alors que je le comprenais très clairement avant. Je sens que j'ai besoin de parler quand il m'arrive quelque chose, mais je ne vois pas comment ça peut me soulager d'en parler. J’ai honte de ce "dysfonctionnement". Je suis désespérée de constater que je ne fonctionne pas. Est-ce que je ne suis pas folle quelque part en moi ? Je lutte pour expliquer, pour trouver les mots intelligibles. »

 

Nous découvrons qu’une distorsion paradoxale existe en elle, une coupure entre sentir et voir, c’est-à-dire entre ses sensations et sa capacité à conceptualiser. En cherchant comment a pu se mettre en place ce paradoxe, Elsa perçoit qu’elle ne « sait qui croire » dans sa famille ? Du coup, elle ne sait que penser au sujet de ce qu’elle ressent et de ce qui lui arrive.

 

« Je pense à ma grand-mère et au trouble que je ressens quand je l'évoque, au trouble mental et physique. Je suis arrivée à la conclusion que je souffre d'un conflit entre "elles sont toutes folles, dures, froides..." et "peut-être qu’elles m'aiment tout de même". »

 

La séance suivante, Elsa explique les angoisses qui la secouent.
« Je cherche mon air, j'étouffe. J'ai peur de dormir. Je me réveille la nuit en pleine panique. Je suis persuadée que c'est la mort. Une femme un jour m'a dit que l'on pouvait mourir d'angoisse. J'aurais aimé que vous me parliez. J'ai très peur le soir. » De fil en aiguille, Elsa revient à ce qui la hante : ne plus comprendre…

 

« Je pensais aux secrets de ma famille, à tout ce qui est dissimulé et je me revoyais en train de vous poser la question : pourquoi ça guérit de parler ? Vous me répondez... J'ai envie de vous demander : expliquez-moi s'il vous plaît, exactement comme à un nouveau venu sur terre. S'il vous plaît, faites comme si je ne connaissais rien, comme si je ne comprenais rien à rien et apprenez-moi à parler. Je suis comme un extra-terrestre qui débarquerait chez les humains, comme un mécanicien qui aurait pris un énorme coup sur la tête et qui ne saurait plus ce qu'est un moteur... »

 

Peu à peu, nous nous rendons compte que la dissociation a été son principal mode de défense. Il s’agit alors pour Elsa de retrouver son corps, et d’abord sa peau. Winnicott écrit à ce propos : « La peau est universellement importante dans le processus de localisation exacte de la psyché dans le corps. […] Tandis que l’usage des processus intellectuels va contre l’obtention de la coexistence psyché-soma, l’expérience des fonctions corporelles, de la sensation cutanée et de l’érotisme musculaire facilite cette obtention. »[37]

 

Lorsque je lui demande si elle perçoit sa peau : Elsa me répond « non ». Elle associe librement et me parle de sa famille, des frayeurs qu’elle y vivait, et plus particulièrement de son père qui la photographia nue au moment de la puberté, pour vendre ses clichés à une revue érotique. Quand elle parle de son père (elle est face à moi), ses pieds, ses genoux et ses épaules entrent en dedans. Elsa raconte alors ses angoisses et ses difficultés à respirer : « dans ma famille, personne ne veut m’entendre, moi. Je souffre de cet aveuglement généralisé et des excuses systématiques que mes proches inventent pour éviter de voir mon père tel qu’il est ».

 

Ce déni[38] de la réalité « l’assomme », la rend « abrutie, ahurie » : « je ne peux plus penser » dit-elle. « Ma famille m’embrouille, on me demande de faire comme si de rien n’était ». Cela lui donne mal au ventre (elle souffre de spasmes intestinaux), des migraines aussi et des vertiges « je me sens partir dans un tourbillon ». Je lui demande de préciser ses symptômes et les moments où ils se présentent : elle repère qu’ils apparaissent principalement quand elle parle de sa famille avec sa mère, sa sœur ou ses cousines : « Je ne suis pas d’accord avec elles et elles se moquent de moi ».

 

Je l’interroge sur ce qui se passe en elle dans ces moments-là. « Je sens que ça remue, ça grouille dans mes intestins, ça bouge là-dedans. Je me sens serrée dans mon corps comme quelqu’un de malheureux que l’on n’entend pas. » Elsa ressent une forte rage à ne pas être entendue : « j’ai envie de les étrangler, de tous les tuer. » Elle voudrait évacuer cette rage qu’elle enferme en elle et qui ne peut pas sortir. Cette rage contenue provoque d’abord des étouffements, puis un fort écœurement, enfin des troubles intestinaux.

 

Petit à petit, Elsa a pu reprendre contact avec son corps et en parler. Nous avions fait là, ensemble, un pas important. « Ce qui importe avant tout dans la psychothérapie, c’est de savoir comment un être humain vit dans son corps, ou mieux, comment il le vit. »[39] C’est alors qu’est survenu un urticaire géant, qui a duré plusieurs semaines et affolé Elsa, se réfugiant parfois aux urgences « hospitalières » (sa famille étant – et ayant été - tellement inhospitalière).

 

Quelques temps plus tard, suite à une séance mouvementée, Elsa affirme : « Tout bouge en moi, autour de moi ; je veux dire dans ma façon de percevoir, de comprendre ; même si je suis encore malade tous les jours. Ce qui me faisait beaucoup paniquer, c'était les gros malaises qui accompagnaient l'urticaire, presque à tomber dans les pommes. Je parle au passé avec espoir car, hier, j’ai compris ce que vous me dites : que l'angoisse pouvait provoquer ces crises d'allergie. » En fin de séance, elle revient à sa révolte contre sa famille. « J’ai de la rage à voir leur aveuglement… Cela m’assomme. J’ai l’impression de me cogner contre un mur. » Puis, d’elle-même, elle découvre l’origine de ce qui l’irrite et enflamme sa peau. « Tout ce que je leur dis reste lettre morte : ça m’horripile, cela me donne de l’urticaire. »

 

Un souvenir familial va alors débloquer encore un peu plus la situation. A la séance suivante, elle me dit : « Je suis sensible à tout. » Elsa a vécu de nouvelles crises de paniques les jours derniers. « J’étouffe. J’ai l’impression d’étouffer tout le temps. » A quel moment est-ce le plus fort ? La patiente repère que l’angoisse est à son paroxysme au moment du repas, surtout le soir.

 

Elsa parle d’angoisse de mort, de déprime, de mal à la gorge (dû, en fait, à un reflux œsophagien) et de rougeurs au visage, qui lui faisaient croire à des allergies. Suite à une image qui m’est venue en l’écoutant[40], je demande si l’un de ses ascendants est mort étouffé. Elle me révèle que son arrière grand-père s’est suicidé un soir, en se pendant dans la salle à manger. Sa grand-mère lui en avait souvent parlé, justement à l’occasion des repas : la petite fille en perdait l’appétit… D’autres associations libres l’amène à parler de ses malaises : « Les bras m’en tombent, j’ai les jambes coupées » dit-elles en parlant de ses vertiges. L’angoisse l’empêche d’aller travailler.  « Je suis clouée chez moi.[41] Je ne peux plus rien faire. » Je lui demande alors ce qu’elle a sacrifié. Elle me répond : « ma vie professionnelle, ma vie de femme ».

 

A ce stade, il était crucial de ne rien attendre d’Elsa : ne pas chercher un succès, ni même craindre un échec. Enfant, et jusqu’à cette dernière phase, elle n’avait pas pu faire l’expérience pulsionnelle de l’agressivité et de la colère. Elsa avait besoin de pourvoir se déterminer par elle-même, jusque dans sa psychanalyse, y compris contre son psychanalyste. Ce qui se produit, justement…

 

La semaine suivante, elle réussit à dire qu’elle se méfie de moi et de mes paroles. D’ailleurs, elle dit qu’elle ne peut plus rien avaler. Elle est effectivement amaigrie. Je lui demande ce qui l’écœure. Elle me répond que lorsqu’elle était à l’école maternelle, elle vomissait tous les matins. Elle se souvient que cela la rendait très malheureuse. Sa mère ne lui offrait pas de bonbons, ne faisait pas de gâteau. « Il n’y avait jamais de fête à la maison, pas de joie, pas de douceur. C’était sinistre. » Elle se rappelle aussi un vieux voisin qui la dégoûtait. « Il parlait grossièrement en faisant des allusions grasses à propos du sexe des petites filles…  Le moindre petit bout de gras me dégoûtait » précise-t-elle. A tout cela s’ajoutent les châtiments corporels (réels), punitions et vexations, à l’école maternelle. Elsa précise, entre autres : « on me forçait à manger, je vomissais ». Au fil de ses associations, elle en arrive à dire que « sa famille ne supporte pas qu’un enfant soit un enfant » : « Les enfants sont considérés comme des automates, des statuettes, sans pensées ni sentiments ».

 

Elsa avait fait sienne cette conception de « l’enfant pantin », en la prenant au pied de la lettre et en s’y soumettant, inconsciemment. Ce qui l’angoissait le plus était donc de croire devoir renoncer à ce qui la maintenait vivante et la faisait exister : sa sensibilité et sa pensée[42]. Elsa fait de nouveau un grand pas en avant en comprenant l’importance de différencier le registre physique du registre psychique (le « substantiel » du « subtil », comme le dit Françoise Dolto). En fait, elle prend conscience qu’elle n’était pas réellement en danger de mort : elle avait surtout peur de devenir folle[43].

 

Une première phase de bilan permet à Elsa de confirmer que ses angoisses de mort subite sont dues :

- à une terrible expérience d’empoisonnement en Côte d’Ivoire, lorsqu’elle avait six ans ;

- aux « fantômes » des morts mal partis dans sa famille (notamment ce grand-père qui s’est pendu, un enfant mort d’une chute sur la tête, une femme assassinée brûlée vive).

Quand l’angoisse devenait trop forte, le corps prenait le relais en envoyant des signaux de détresse, avec l’asthme, l’urticaire ou l’ulcère à l’estomac.

 

Nous sommes ainsi parvenus à une période durant laquelle Elsa, plus apaisée, a pu faire l’expérience de l’illusion, ce qui n’avait pas été possible jusque-là. Elle était heureuse de constater sa nouvelle capacité à s’exprimer avec humour, à rire d’elle-même ou de situations de son quotidien, à raconter ses rêves, des films qu’elle avait vu ou encore ce qui lui arrivait, avec force détails. La capacité à jouer avec ses illusions lui a permis – plus tard – de vivre un passage dépressif conscient durant lequel il lui a été possible de faire face à la prise en compte de ses désillusions.

 

« Maintenant, je n'ai plus d’élan, ça m'angoisse terriblement. Je ne lis plus, je ne vois plus de film, je ne suis pas très investie dans mon travail... Je ne vis plus. Je pourris sur pied. Je ne réagis pas et je m'angoisse. » Je lui fais remarquer que son angoisse est liée à l’inertie[44] dans laquelle elle est plongée. Malgré sa moue, elle opine de la tête : elle ne va pas bien, mais elle ne fait rien pour aller mieux…

 

La séance suivante confirme un pas décisif. Elsa s’est mise à penser sa différence.

 

« Cela me faisait mal au cœur. Pendant longtemps, j'ai cru que me sentir différente équivalait à me sentir détestable, minable, indigne d'être aimée ou même indigne d’être acceptée. Ma différence était un défaut, une tare ». Elle découvre en elle une autre défense fondamentale : elle croyait qu’il valait mieux ne pas exister vraiment et être invisible plutôt que risquer d’être rejetée.

« Par moments, je me sens tarée. Je n'ai pas cultivé cette différence, je ne l'ai pas "validée". Je ne sais pas qui je suis. »

 

Les symptômes physiques ont disparu : une question existentielle surgit enfin, question qui la concerne, elle, directement, singulièrement, en tant que sujet.

 

 A partir de ce moment, je crois que j’ai commencé moi-même à la voir autrement, à avoir moins peur qu’elle soit « folle », à mieux l’accueillir, à l’écouter avec plus de facilité. La suite de sa psychanalyse s’est déroulée avec une aisance inhabituelle pour elle comme pour moi, une bonne humeur joyeuse…

 

Elsa va bien. Elle a déménagé, elle n’habite plus le même immeuble que sa mère, un peu loin de tout. Elle a acheté « un joli appartement » en centre ville, qui lui plaît à elle. Désormais, elle vient tous les quinze jours. Elle parle d’arrêter sa psychanalyse : nous nous sommes donnés encore une année, environ.

 

De mon côté, avec cette femme, peut-être plus qu’avec d’autres patients, j’ai dû me défaire de mes a priori théoriques, de mes préjugés sociaux et de mes automatismes idéologiques. Parfois, le désarroi était tel, de part et d’autre, que nous avons été obligé d’inventer, au jour le jour[45], des réponses ajustées à des situations nouvelles, surprenantes et même souvent incongrues.

 

Pour conclure, je dirais que…

Les perturbations somatopsychiques résultent d’une incapacité, ponctuelle ou durable, à introjecter (donc à métaboliser, à penser) les effets d’un drame, privé de toute possibilité d’expression verbale, qu’il s’agisse d’un trauma personnel ou de l’influence transgénérationnelle d’une tragédie familiale.

 

L’ensemble soma-psyché met alors en scène, dans le temps et l’espace, ce qui a été frappé du sceau de l’indicible ou de l’impensable, sous la forme d’un refoulement - parfois « conservateur »[46] -, associé à un blocage de la sensibilité et un gel de la vie affective.

 

Cette hypothèse générale reste à confirmer plus largement par d’autres exemples.

 

Toutefois, il me semble déjà possible d’affirmer que nos patientes et nos patients, surtout dans les situations les plus complexes, nous apprennent à nous libérer de cette « hypocrisie professionnelle » que Ferenczi, à juste titre, redoutait tant…

 

 

AENAMT, Nice, 16 mai 2009.

 

 

 

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© AENAMT, 2009.

 



[1] Du deuil à la réparation, Edition des Femmes, 1986.

[2] Claude Barrois, Les névroses traumatiques, Dunod, 1988, page 5.

[3] Ernst Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, PUF, 1958-1969, tome 2, p. 269.

[4] Lou Andréas-Salomé, A l’école de Freud, journal d’une année, 1912-1913, Mercure de France, 2000, p. 22.

[5] Sigmund Freud, Le Moi et le ça, Œuvres complètes XVI, PUF, 1991, p. 26.

[6] Nous nous sommes appuyés plus particulièrement sur S. Freud et S. Ferenczi, puis M. Balint et D. Winnicott, enfin Maria Torok, Nicolas Abraham et leurs continuateurs.

[7] S. Freud, Le délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen, Gallimard, 1986.

[8] « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 256.

[9] Gabriel Le Bomin, France, 2008.

[10] « Traumatismes de guerre », entrevue filmée, Les Fragments d’Antonin (suppléments), MK2, 2008. Pour une réflexion approfondie sur la question, lire son ouvrage Les traumatismes psychiques de guerre, Odile Jacob, 1999. Le psychiatre militaire insiste sur le fait que le traumatisme correspond autant à la violence subie qu’à la violence donnée. La culpabilité de la violence exercée sur autrui est souvent très lourde, même lorsqu’elle est officiellement justifiée par la guerre. Cette culpabilité naît souvent au moment où le croisement des regards de chaque protagoniste engendre une terrible fascination.

[11] Je reviendrai plus loin sur le travail de Denis Rossi, qui renouvelle de façon très vivifiante l’écoute du traumatisme. J’ai eu connaissance de son Etude sur le trauma dès la fin 2000, à partir de laquelle j’ai eu la chance de pouvoir réfléchir, directement avec lui, avant sa publication en 2002.

[12] Marie-Claude Defores, Du Vedanta à la psychanalyse ou le chemin de connaissance, C.V.R., Gretz, 2005, pp. 20-21.

[13] Voir N. Abraham et M. Torok, L’écorce et le noyau, pp. 359-362. « La symbiose est interrompue dès la naissance, René Diatkine le disait aussi. L’apport maternel spécifique du premier trimestre de la vie vient compenser la coupure que le bébé humain, à la différence du petit singe ne peut compenser par une motricité suffisante. », précise Claude Nachin (communication personnelle).

[14] D’ailleurs, dans certains cas, ces chaos concernent des patients qui se disent "hypocondriaques" et cet "affolement" revient souvent au moment de l'anniversaire de la mort de leur mère, ou d’un adulte maternant...

[15] Heitor de Macedo, Lettres à une jeune psychanalyste, Stock, 2008, pages 171 et 175.

[16] Denis Rossi, Etude sur le trauma, Epistolettre n° 23, FAP, juin 2002.

[17] Didier Anzieu, Le Moi-peau, Dunod, 1995, pp. 84-85.

[18] Joyce McDougall, Théâtre du corps, Gallimard, 1989, p. 28 et sq.

[19] Gisela Pankow, Structure familiale et psychose, Aubier, 1977, p. 32 et sq.

[20] Cf. Donald W. Winnicott, La nature humaine, Gallimard, 1990, p. 209.

[21] Rappelons-nous, avec D. Anzieu, que « toute fonction psychique se développe par appui sur une fonction corporelle dont elle transpose le do=fonctionnement sur le plan mental ». (Le Moi-peau, p. 95.)

[22] Piera Aulagnier, La violence de l’interprétation, PUF, 1999, pp.25-26. « Par activité de représentation, nous entendons l’équivalent psychique du travail de métabolisation propre à l’activité organique. Ce dernier peut se définir comme la fonction par laquelle un élément hétérogène à la structure cellulaire est rejeté ou, à l’inverse, transformé en un matériau qui lui devient homogène. Cette définition peut s’appliquer en tout point au travail qu’opère la psyché, à la différence près que, dans ce cas, l’élément absorbé et métabolisé n’est pas un corps physique mais un élément d’information. […] Le terme d’élément englobe ici deux ensembles d’objets : ceux dont l’apport est nécessaire au fonctionnement du système et ceux dont la présence s’impose à ce dernier, qui se trouve dans l’impossibilité d’en ignorer l’action qui se manifeste en son champ. »

[23] Claude Nachin, A l’aide, y a un secret dans le placard !, Fleurus, 1999, p. 48.

[24] Daniel Widlöcher, Métapsychologie du sens, PUF, 1986. « La disjonction de l’affect et de la représentation est à  la base de la découverte psychanalytique et demeure un fondement de sa pratique. » (p. 104)

[25] J. McDougall, op. cit., p. 35 (puis 40).

[26] Cf. Alain Ksensée, « Dépression essentielle et narcissisme », Dépression et psychosomatique, Revue Française de psychanalyse n°68, PUF, 2004.

[27] Saverio Tomasella, « Extension ou extinction des feux : de l’essaim au courant d’affects », Le Coq-héron, Erès, mars 2004.

[28] Philippe Lioret, France, 2006.

[29] Claude Nachin, Le deuil d’amour, L’Harmattan, 1998, p. 11.

[30] « La maladie du deuil est habituellement une évolution spécifique d’une névrose déjà constituée, à la suite d’une perte objectale. » (Ibid. p. 17.)

[31]  Lors du Congrès international de psychanalyse, en réponse à Mélanie Klein.

[32] Claude Nachin, Les fantômes de l’âme, A propos des héritages psychiques, L’Harmattan, 1993, pp. 11-12.

[33] Marie-Odile Delacour, Ô Louise, Gallimard, 2005. Répondant à mes questions, l’auteure précise : « Oui, il s’agit bien de fantômes. Je crois que le fantôme existe en soi quand les mots manquent pour le nommer. »

[34] J’ai choisi l’expression « inter-transfert » pour désigner les allers retours du transfert, c’est-à-dire la dynamique des interactions conscientes et inconscientes entre patient et psychanalyste : sensations, émotions, sentiments, images, gestuelles, pensées et paroles échangés.

[35] Cf. S. Ferenczi, « Penser avec le corps, c’est comme l’hystérie », Journal clinique, Payot, 1985.

[36] C. Barrois, op. cit., p. 208.

[37] D. Winnicott, op. cit., p. 160.

[38] Pour approfondir la réflexion sur le déni et la haine, lire M. C Defores, op. cit. , pp. 37-40.

[39] G. Pankow, op. cit., p. 19.

[40] Il s’agit d’une vision intérieure survenue, par le biais du transfert, dans l’écoute âme et corps du psychanalyste. « La sensation et l’image peuvent actualiser ce qui est non visible mais réel. » précise M-C Defores (ouvrage cité, p. 34).

[41] Une autre fois, elle me dira : « je suis comme un clou sur une planche, figée, seule ».

[42] « Cette absence de référence de l’humain met la victime au bord du gouffre, dans le risque de la perte de son axe, de son identité. », M-C Defores, op. cit., p 55.

[43] « La folie fait plus peur que la mort. », dira-t-elle à la fin de cette séance. Dans la lignée maternelle, plusieurs femmes étaient schizophrènes…

[44] Voir S. Tomasella, Le surmoi, Eyrolles, 2009.

[45] Entre les séances, parfois rapprochées, Elsa prenait le temps de m’écrire. Aux moments des crises, elle écrivait tous les jours, un ou plusieurs longs méls chaque jour. Pour ma part, j’y repère un passion commune pour la recherche, que permettait notre alliance de travail et la confiance humaine entre nous.

[46] Le « refoulement conservateur « concerne la zone clivée du Moi des traumas personnels. Dans le cas des « fantômes », il s’agit d’une construction du sujet pour tenter de comprendre les bizarreries et les lacunes dans les relations de ses parents avec lui. En ce sens, le sujet porteur de fantôme est un chercheur…