Le trauma
et ses répercussions somato-psychiques
ou « la pensée interrompue »
Saverio
Tomasella
« Il n'est pas
étonnant que la psychanalyse, née à la même époque que la notion de névrose
traumatique, ait trouvé avec le traumatisme psychique un de ses premiers
modèles, mais aussi un corps étranger interne, pour reprendre l'expression que
Freud utilisait à propos du souvenir pathogène. »Claude Barrois
Le 18
février 1919, S. Freud écrivait à E. Jones : « A la base de chaque cas de névrose de transfert se découvre une
''névrose traumatique'' ».
Encore en 1919, dans l'introduction des actes du Vème Congrès de
psychanalyse, il affirme : « Le
refoulement est à la base de toute névrose, comme une réaction à un
traumatisme, comme une névrose traumatique élémentaire ».
Dès 1893,
Freud étudie avec J. Breuer les troubles somatiques, ce qui donnera leurs Etudes sur l'hystérie et la notion de
conversion, cette traduction physique d'un conflit psychique inconscient en
attente de symbolisation.
Freud
avance de nombreuses pistes, dont celle de la pulsion, qu'il spécifie comme articulation entre psyché
et soma. En 1923, dans Le moi et le ça, il
présente une conception corporelle du moi : « Le
moi est d'abord et surtout un moi corporel […] Le moi dérive de sensations
corporelles, principalement de celles qui surgissent à partir de la surface du
corps. »
Freud
parle du corps biologique et non du « corps de sensations », organe
de la perception : le moi corporel est un moi imaginaire constitué de
sensations corporelles et de fantasmes. Tout autre est la sensation interne,
interface entre l'âme et le corps, substrat de la perception par le sujet, qui
pourra devenir connaissance intime.
Le trauma en
perspective
En 1916, Freud
donne une définition - économique - du traumatisme : « Nous appelons ainsi un événement vécu qui, en l'espace de peu de
temps, apporte dans la vie psychique un tel surcroît d'excitation que sa
suppression ou son assimilation naturelle devient une tâche impossible, ce qui
a pour effet des troubles durables dans l'utilisation de l'énergie ».
A cette
époque, Freud ne voit les choses que sur le plan quantitatif, donc physique et matériel.
Il ne spécifie pas que, au fond, le trauma
est la conséquence d'un acte de nature contraire à l'éthique humaine dont
l'intention est niée.
De son
côté, le 28 septembre 1918, lors du Vème Congrès international de
psychanalyse à Budapest, Ferenczi désigne le non-dit et le silence concernant l'événement-choc
comme principaux facteurs traumatogènes. L'expérience dramatique devient une
« enclave morte-vivante » gardée au secret dans la psyché du patient.
Le film Les fragments d'Antonin
expose les conséquences des traumatismes engendrés par la guerre de 1914-1918.
Le Dr Labrousse soigne les « âmes
cassées ». Il remarque des « tremblements,
des contractures, des cécités, sans
causes organiques ». Il affirme que « le choc s'est logé à l'intérieur de ses malades et a disloqué leur corps »… Parlant
d'Antonin, le personnage principal, il continue : « Ses souvenirs sont très précis. Il les vit comme une réalité
physique. Sa mémoire est figée sur
ce que la guerre lui a fait vivre ».
Louis
Crocq affirme que « le trauma correspond
à une confrontation inopinée avec le réel de la mort. Brutalement, s'effondre
le monde de culture avec lequel le sujet vivait jusqu'alors. [Il] se retrouve
dans un monde brut de sensations aigües qui n'ont plus de sens pour lui. »
Au moment
du choc, le déni de l'insupportable réalité crée un trou, un vide, un blanc. Après
le choc, lorsque le trauma révèle son effet de déstructuration, le sujet se
sent encombré d'un « corps
étranger » ; « ses
affects sont bloqués ». Le trauma laisse un « trou noir »,
une béance dans la continuité d'existence du sujet, un vide de mémoire, à la
place des « souvenances brutes
sensorielles » qui agitent le malade, et qui devront être transformées
en « souvenirs construits élaborés
avec des symboles ». Comment ? « C'est par la parole,
à partir de ses associations d'idées sur l'expérience traumatique que le sujet
va pouvoir donner un sens sur un avant et un après l'événement, qu'il peut
réaligner dans son histoire de vie ». Dans Les fragments d'Antonin, le retour de la femme aimée, Madeleine, va
permettre à Antonin de faire le pont entre réalité ancienne (lors de l'époque
traumatique) et réalité actuelle ; particulièrement la présence physique
de Madeleine : sa voix, sa main, son parfum de violette…
Dans son Etude sur le trauma,
Denis Rossi accorde un rôle fondateur à la relation de la mère avec son bébé, y
ajoutant - comme Winnicott - l'importance du regard que la mère porte sur son
enfant et l'impact des moments où elle s'absente. Ce sera surtout dans le
retour du regard de l'enfant vers sa mère que se cristallisera la puissance
désorganisatrice du trauma : l'enfant est lié par la souffrance que sa
douleur engendre chez sa mère et qu'il lit dans ses yeux. L'enfant voit la mort
dans le regard vide de sa mère. Il ne s'y retrouve plus. Il ne la reconnaît
plus comme mère contenante. Son désarroi est de la découvrir elle-même perdue,
en détresse à son égard…
Dans Le chemin de connaissance, Marie-Claude
Defores précise que le traumatisme se décline selon trois aspects :
-
le
sentiment continu d'exister est brisé ;
-
l'effraction
énergétique au sein de l'être ne peut être métabolisée ;
-
le sujet vit
l'imminence du danger de perdre ses repères d'humain.
Si ces
trois aspects sont interdépendants, le troisième est le plus important :
il concerne l'identité humaine. Le traumatisme découle de « l'émergence dans la conscience d'un détournement dénié de
l'éthique humaine par l'environnement vis-à-vis duquel nous sommes en
dépendance ».
La grande
déflagration énergétique vécue au moment de l'impact traumatique est une montée
pulsionnelle, émotionnelle et sentimentale par laquelle le sujet cherche à se
protéger du détournement éthique qui le met en danger d'être déstructuré, voire
anéanti. Le traumatisme provoque une sidération de l'être, qui l'empêche de
constituer une mémoire de l'événement ou de la situation (trou de conscience),
tout en laissant une empreinte
inconsciente en lui.
Ces traces restent muettes jusqu'à ce qu'elles deviennent conscientes.
Le trauma
crée donc des coupures dans le chemin
de la remémoration donc de la symbolisation
(qui va de la sensation interne vers l'image intérieure, puis vers la parole).
Il en résulte une confusion entre le
registre physique (matériel) et le registre psychique (subtil). La peur de la mort réelle est un déplacement métaphorique qui exprime une
angoisse de dépersonnalisation (« mort
psychique », par éclipse du sujet ou disparition de l'être).
Les repères existant
sur les troubles psychosomatiques
Heitor de
Macedo affirme que
toute somatisation
est une organisation défensive « comme
conséquence d'un rejet hors du psychisme de l'expérience traumatique ».
Les « psychosomatisations »
sont la « conséquence d'une
hétérogénéité radicale entre le corps et le psychisme […] preuve de
l'impossibilité dans laquelle se trouve le sujet de se représenter ses
conflits ».
D'après Didier
Anzieu, « le Moi-peau fonde la
possibilité même de la pensée » (p. 62), oubliant pourtant d'élargir
sa réflexion au « Je » : le Moi est corporel ; le Je est
subjectif. Il insiste sur le rôle de la peau dans la constitution de la réflexivité de la pensée,
bien que la peau ne soit pas seule en jeu. « Se percevoir » (d'abord
dans le regard de l'autre), « s'entendre » (dans l'écoute attentive
de l'autre) et « se souvenir » (déjà dans la mémoire de l'autre) sont
les actions fondatrice de la subjectivation (le
sujet existe dans l'espace, dans le temps et face à autrui : il peut
sentir, penser et désirer). Là encore, tout réduire au seul « moi corporel »
correspondrait à occulter que la réflexivité découle du « miroir
symbolique », qui permet peu à peu de se connaître en passant par
l'échange de paroles vraies avec l'autre. L'enfant est alors reconnu comme un
sujet humain unique.
De son
côté, Joyce McDougall souligne que « Freud
a fondé toute sa théorie de l'appareil psychique sur un terrain
biologique : […] l'être humain fonctionne comme une unité
corps-esprit. » Ainsi, à chaque instant, la psyché se
sert du corps, et inversement.
Les personnes
présentant des troubles psychosomatiques semblent ne pas pouvoir utiliser les
paroles pour exprimer leur pensée. Ne pouvant symboliser le déni de l'humain et les
détournements éthiques de leur entourage, ils passent à un autre substrat, le
registre corporel, pour exprimer ce qui les trouble par une création : le symptôme
corporel. Ils font « parler leur corps » au lieu de ressentir leurs douleurs et de réussir à
symboliser leurs angoisses et leurs colères. (p. 21)
Allant
dans le sens de nos réflexions, l'auteure souligne que « les éclosions somatiques coïncident le plus souvent avec des
événements traumatiques » (p. 37)
Comme
Anzieu, McDougall souligne l'impossibilité de représentation du corps comme contenant et la
frayeur de devoir renoncer à une identité séparée : « Le corps propre est peu distingué de celui de l'autre. » (p. 56)
De même
que Gisela Pankow, elle rapproche les troubles somatopsychiques de la psychose,
notamment :
-
les
angoisses masquées par les symptômes,
-
« les mêmes craintes quant aux limites
[du corps] et à son étanchéité »,
-
« la terreur de ne pas avoir
droit à des pensées et des émotions personnelles » (p. 33), terreur qui naît de la conscience de l'interdit de
penser qui pèse sur eux.
Les
apports de Gisela Pankow sont utiles pour aborder l'aspect thérapeutique des
cures difficiles. Elle insiste sur les perceptions des patients, mais aussi sur
l'importance de la relation entre le corps vécu et la parole. « Les troubles proviennent de la
manière d'être dans le corps. »
Il s'agit alors de « saisir une
dynamique dans l'espace du corps vécu », par l'image du corps dans sa double
fonction :
1.
de
relation évolutive (dynamique) entre les parties et le tout ;
2.
de contenu
(sens potentiel) lié à l'histoire du sujet.
Pankow
explore le corps familial pathologique : « Depuis des années, j'ai pu mettre en évidence que des zones de
destruction dans l'image du corps des psychotiques et certains malades
psychosomatiques correspondaient aux zones de destruction dans la structure
familiale de ces malades. » (p. 48)
Pour elle,
l'image du corps vécu (mémoire de ce
qui advient dans la relation) est alors dissociée des capacités représentatives
et symboliques. Nous dirions que le sujet est empêché de recourir aux
ressources psychiques qui lui permettraient d'assimiler les expériences vécues,
par le passage de l'image aux mots.
Le trouble corporel correspond « à
une lacune : à une zone de destruction dans le registre du désir »
(p. 150),
reflet des impasses et des interdits du référentiel familial.
Métabolisation, pensée et
symbolisation
Penser le
réel correspond d'abord, pour le sujet, à métaboliser l'expérience vécue. Du
point de vue physiologique, la métabolisation désigne la transformation
biochimique d'une substance dans un organisme vivant : il s'agit d'un processus. Piera Aulagnier y a recours
pour désigner le travail de représentation de la psyché.
Insistant sur l'importance de la relation à l'autre, Abraham et Torok, sur les
pas de Ferenczi, parlent d'introjection :
cette capacité à « prendre et garder
dans l'esprit les traces de toutes nos expériences - qu'il s'agisse de nos
sentiments, de nos désirs, des événements ou des influences du monde
extérieur. »
Il se trouve que, parfois, ce processus fondamental est bloqué ou empêché…
En ce qui
concerne notre thème de recherche, l'hypothèse traumatique est souvent
confirmée par l'éviction des sentiments,
défense radicale contre l'angoisse et contre la douleur.
Joyce McDougall affirme : « Dans
les états psychosomatiques, c'est le corps qui se comporte de façon délirante,
il surfonctionne ou bien il inhibe des fonctions somatiques, et cela d'une
manière insensée sur le plan physiologique. Le corps est devenu fou. »
Le
praticien se trouve alors confronté à des patients (provisoirement) mutilés
d'une partie de leur vie émotionnelle et intellectuelle.
-
Leur
pensée est « opératoire » : délibinalisée et excessivement
pragmatique.
-
Ils ne
parviennent pas à nommer leur affectivité (alexithymie).
-
Leurs
affects sont « gelés » et la représentation verbale des vécus
corporels est compromise, voire impossible.
L'expression
des sensations internes est le chemin vers le sentiment et la pensée. Un
trouble psychosomatique est une émergence de la mémoire traumatique. Il est souvent
précédé de ce que Pierre Marty appelle une « dépression essentielle » :
elle révèle une faille dans le sentiment d'identité du sujet,
mais surtout dans ses capacités de symbolisation. Le chemin vers le sentiment est
aboli. Le corps n'est plus senti, ni pensé, dans ses zones atteintes…
Mon
article de 2004 creuse cette question du gel et de la prise en bloc de la vie affective,
à partir de l'histoire d'un patient alcoolique gravement traumatisé dans son
enfance et son adolescence, dont les deux lignées étaient porteuses de lourds
secrets. Je parlais alors d'un essaim
d'affects organisant ses cryptes et incorporations.
En voici
un autre exemple :
A propos des moments où elle
n'arrive plus à penser, une jeune femme boulimique m'explique qu'elle vit un
phénomène intérieur de dispersion, de dilution. La confusion devient parfois
telle qu'elle en arrive à réellement tourner en rond : « J'ai des tas
d'éléments éparpillés dans mon cerveau. Je n'ai plus la possibilité de les
chercher et de les assembler au bon moment. » A l'école, elle était aussi
gagnée par cette impossibilité de penser. Nous découvrons ensemble que dans ces
phases particulières, elle se sent insensible, vidée de toute possibilité de
sensibilité. Son père les avait « laissées tomber » sa mère et elle.
Les rêves et les associations libres nous mènent peu à peu dans la crypte : elle a été abusée
sexuellement lorsqu'elle était enfant, par un vieux monsieur, posé jusque-là en
figure paternelle… Aujourd'hui, pour ne plus se laisser gagner par l'apathie et
le vide, cette femme se met devant une feuille de papier. Elle réfléchit « sur
un autre thème », elle tente de « rassembler
ses idées » pour écrire quelque chose : « j'essaie d'inventer
une histoire, ma sensibilité revient, je me sens de nouveau vivante ».
La délicate question
des deuils entravés
Dans le
film Je vais bien, ne t'en fais pas,
le secret ouvre une brèche impensable vers l'inconscient. Loïc, le frère de
Lili, est mort d'un accident d'escalade pendant qu'elle était en séjour
linguistique à Barcelone. A son retour, pour éviter de lui apprendre la
nouvelle, ses parents disent à Lili que Loïc a fait une fugue suite à une
dispute avec son père. Lili n'arrive pas à y croire. Elle est hantée par
l'absence de son frère, cherche inlassablement des signes, puis se laisse peu à
peu dépérir. Elle ne se nourrit plus et finit par être hospitalisée…
Ici le
deuil de Lili est empêché par le mystère qui entoure la disparition de son
frère. Elle ne peut pas métaboliser sa perte, elle est privée d'une « partie de sa propre capacité d'aimer, de s'intéresser et de
créer ».
Claude Nachin précise : « L'apparition
du trouble somatique paraît bien correspondre à un moment particulier où le
travail du deuil subit un blocage sélectif en rapport avec le retour
inconscient de la problématique d'un deuil raté : en effet, dans deux cas
[ulcère à l'estomac, infarctus du myocarde], les patients n'avaient pas pensé à leur deuil ancien avant le travail
en séance. » (p. 34)
Voici
l'exemple d'un enfant souffrant de fortes crises d'asthme liées à la
« maladie du deuil » de sa mère. Le secret douloureux de sa mère
rendait son trouble impensable. Le deuil correspond à un très grand chagrin,
une immense douleur sans dépersonnalisation : l'expérience peut être
transformée en connaissance. Le deuil devient impossible quand le défunt a été
idéalisé : cette idéalisation
de la relation empêche le contact avec la réalité. L'idéalisation est un fantasme, une
construction pour masquer les postures psychiques de soi et de l'autre dans la
relation.
Le père de la mère (le grand-père de
l'enfant) meurt brutalement dans un accident d'avion, dont le réservoir explose
au décollage de Madagascar. Le grand-père de l'enfant meurt asphyxié, les
poumons emplis de kérosène.
Un deuil entravé ne vient jamais
seul. Enfant, la mère perd sa nourrice, lorsqu'elle a neuf mois.
A six ans, elle perd la nature océanique qui a bercé son enfance pour venir habiter
en ville à Genève. Depuis, la mère souffre de phobies variées : la peur de
conduire en ville, notamment…
A quinze ans, au mois de juillet, la
jeune fille apprend la mort de son père - très souvent absent et qu'elle avait
fortement idéalisé en compensation - par téléphone au milieu de la nuit, puis à
la télévision.
« Je n'ai pas vraiment réalisé qu'il
était mort », dit-elle aujourd'hui. « Ce n'est pas possible, ce
n'est pas vrai... Je me sentais coupable, je ne lui avais pas dit que je
l'aimais ; je n'avais pas su le retenir. Il ne serait pas mort s'il avait
su que je l'aimais... Il m'abandonne ; il m'abandonne définitivement...
personne ne me protègera jamais ! »
La question de l'abandon est
déjà particulièrement forte pour la jeune femme : la dernière fois qu'elle voit
son père, celui-ci déjà divorcé de sa mère, passe beaucoup de temps à parler
avec son ex-femme au lieu de s'occuper de sa fille. « Je me rends compte
qu'il n'y avait pas de vraie relation entre mon père et moi ».
A l'abandon se mêle une grande colère, doublée de la
rage d'être brutalement privée de ce fantasme de père idéal. Le deuil est
impossible : la jeune fille ne parvient pas à croire que c'est vrai.
« Je l'ai vu à la télévision comme un
film de fiction ! Je faisais beaucoup de rêves de mon père encore vivant,
rêves dans lesquels mon père n'était pas mort et vivait ailleurs, prenait de
mes nouvelles… J'avais souvent l'impression de voir mon père dans la
rue. »
A partir de l'âge de trois ans, le
fils de cette femme a commencé à avoir des crises d'asthme. La plus forte ayant
eu lieu au mois de juillet, au moment de la date anniversaire de la mort
accidentelle de son grand-père.
« Mon fils commençait par une
toux rauque dans l'après-midi. La crise avait lieu la nuit suivante et durait
avec des hauts et des bas, trois à quatre jours, pour se transformer souvent en
bronchite, et une fois en juillet en pneumonie. »
Lorsque l'enfant a six ans, de
nouveau en juillet, a lieu la plus grosse crise d'asthme. Il est alors
hospitalisé. L'enfant a parlé, peu après, de sa peur de mourir en ne pouvant
plus respirer (d'elle-même, ma patiente a pu alors repérer le fantôme du
grand-père mort asphyxié). Les crises
étaient sévères. Le niveau de danger n'était pas très élevé médicalement (pick flow moyen), alors que l'enfant
avait réellement beaucoup de mal à respirer, ses symptômes étaient très
impressionnants et son angoisse élevée.
L'enfant était hanté par le fantôme du
mort gardé secret au fond de la mère, parce que le deuil n'était pas encore accompli.
Le garçon étouffait de l'idéalisation à laquelle sa mère ne pouvait renoncer :
« si mon père est idéal, c'est que je suis une fille idéale, une femme
idéale » pourrait-être la traduction de ce fantasme empêchant le deuil.
Peu à peu, la mère n'a plus besoin de se croire parfaite et idéale, et de
tenter de le faire croire aux autres. Quelques temps plus tard, la mère
rencontre un homme dont le métier est de retrouver les épaves d'avions sombrés
en mer. La possibilité de trouver un bout de la carlingue de l'avion lui permet
d'intégrer enfin la mort de son ascendant comme réelle et va l'aider à vraiment
faire le deuil de son père réel : « Il
s'agit d'un élément indéniable de la réalité : c'est donc vrai, mon père
est réellement mort ». Depuis, même s'il garde une légère fragilité
pulmonaire, l'enfant n'a plus connu de crises d'asthme. En définitive, les
détresses respiratoires correspondaient surtout à une invention de l'enfant qui
étouffait dans l'idéalisation défensive de sa mère pour éviter de laisser
mourir son propre père.
Perte de la capacité
de penser et « travail du fantôme »…
Ferenczi
insiste sur l'importance d'écouter l'enfant, afin de laisser émerger, à partir
de lui-même, sa propre compréhension
du monde et de la réalité. L'enfant gagne à développer librement sa
sensibilité, ses potentialités perceptives et sa capacité de discernement. Ce
que Nicolas Abraham appelle « le
travail du fantôme dans l'inconscient » vient pourtant perturber ce
processus naturel chez l'enfant qui est tracassé par le secret d'un de ses
proches. « Placé sous le sceau du
secret, le Fantôme entraîne une nescience, une obligation de ne pas savoir,
pour le sujet qui en est affecté. » « Les manifestations cliniques fantomatiques sont liées à un
travail psychique incessant et désespéré de l'enfant pour combler la lacune.
[…] Le fantôme au sens métapsychologique est donc une construction psychique de
l'enfant, le produit de son travail psychique pour comprendre et soigner son
parent ». Se
soigner lui-même, aussi, en créant de la symbolisation là où il n'y en avait
pas.
A la
différence du fantasme, le fantôme
est une production psychique - souvent sous forme délirante - qui insiste pour
rappeler à la fois la faille humaine de la généalogie et l'éthique, niée par la
famille.
En ce qui
concerne les répercussions somatiques du fantôme, j'ai également connu un cas
de rectocolite hémorragique très similaire à celui qu'expose Claude Nachin dans
son ouvrage sur Les fantômes de l'âme
(pages 68
et 69). La femme qui
surveillait ses règles de peur d'être enceinte était la grand-mère du patient
et s'était suicidée en 1943 lorsqu'elle avait découvert qu'elle était
finalement tombée enceinte de son amant (un officier Allemand)…
A ce
titre, le roman Ô Louise de
Marie-Odile Delacour explicite de façon subtile le travail du fantôme dans
l'inconscient de la narratrice avec des retentissements dans l'intime de sa chair,
allant jusqu'à l'empêcher de faire l'amour avec son homme, qu'elle aime pourtant
sincèrement. Ce livre présente un triple intérêt :
- il
retrace la recherche de la narratrice sur les secrets dans sa lignée maternelle
;
- il
permet de percevoir à la fois la difficulté et la nécessité intérieure d'une
quête d'informations sur les secrets et les deuils des générations passées, ici
plus particulièrement de sa mère et de sa grand-mère ;
- il
révèle comment la jeune femme peut progressivement s'approprier l'histoire des
femmes dans sa généalogie.
A partir
des informations patiemment récoltées, la narratrice réussit à donner un sens à
ses troubles inexpliqués et retrouve la possibilité d'une vie amoureuse.
Voici
comment la romancière exprime, au sein de la narratrice, le fantôme de sa grand-mère
Anna, résistante, morte à Ravensbrück le 29 janvier 1945 : « J'ai la sensation physique et morale
d'être une blessée de guerre. Mon corps porte des stigmates anciens, mais ils
sont invisibles à l'œil. Pourtant je suis née en plein baby-boom… j'ai toujours
connu la paix. » L'autre fantôme concerne le secret gardé par Louise,
sa mère, de l'assassinat par la grand-mère de son deuxième mari, meurtre dont
elle a été le témoin direct. « Pendant
toutes ces années, j'ai gardé en moi comme un enfant monstrueux le secret de ma
mère. Il était là tapi dans l'ombre, et je ne voulais rien savoir. […] C'est le
silence, le monstre, ces mots qui manquent pour remplir le vide. Mes blessures sont invisibles. Mes nuits
sont peuplées de questions, les cadavres sans sépulture me tourmentent. Toute
cette violence me sidère. » La sidération est l'arrêt même de la
pensée, la paralysie de la capacité de penser. Elle est un des tout premiers
signes du trauma…
Une cure complexe
intriquant les différents registres cliniques abordés
La
question de l'angoisse de
mort imminente, propre au traumatisme, est centrale dans l'histoire de
cette femme d'une quarantaine d'années, que je prénommerais Elsa.
« Parler de ses
peines, c'est déjà se consoler. », disait
Albert Camus : c'est exactement ce qu'Elsa ne comprenait plus …
Elsa travaille en milieu scolaire.
Elle a derrière elle une dizaine d'années de psychanalyse, dont plus de huit
ans avec moi. Dans ce voyage à deux, qui a parfois fait résonner les séances du
côté d'une « folie à deux », l'inter-transfert
a été chargé de beaucoup de mystères, de (bonnes ou mauvaises) surprises et parfois de
tourments. Pour cette femme, c'est alors avec son corps et dans son corps que
« ça se passe »…
La dernière période de sa cure a évolué autour de ses empêchements à penser,
autant que de troubles physiologiques importants (urticaire, asthme et ulcère
stomacal, notamment).
Elsa peut
parfois donner l'impression de fonctionner de façon machinale, pourtant tous
ses symptômes sont des créations : ils expriment sa vitalité, son goût
pour la vie.
Bien que psychologue, Elsa est
attristée de ne plus comprendre l'importance de la parole : « Je ne
saisis plus la signification de "la parole guérit". Alors que je le comprenais
très clairement avant. Je sens que j'ai besoin de parler quand il m'arrive
quelque chose, mais je ne vois pas comment ça peut me soulager d'en
parler. J'ai honte de ce "dysfonctionnement". Je suis désespérée
de constater que je ne fonctionne pas. Est-ce que je ne suis pas folle quelque
part en moi ? Je lutte pour expliquer, pour trouver les mots
intelligibles. »
Nous découvrons qu'une distorsion paradoxale
existe en elle, une coupure entre sentir et percevoir, c'est-à-dire entre ses
sensations internes (sensations psychiques et non pas seulement les sensations
physiques) et son aveuglement dû à une adhésion aux croyances ayant cours dans
sa famille. Elle se coupe alors du mouvement de la connaissance pour rester
dans le statut quo du consensus. En
cherchant comment a pu se mettre en place ce paradoxe, Elsa perçoit qu'elle ne
« sait qui croire » dans sa famille. Du coup, elle ne sait que penser
au sujet de ce qu'elle ressent et de ce qui lui arrive.
« Je pense à ma grand-mère et
au trouble que je ressens quand je l'évoque, au trouble mental et physique. Je
suis arrivée à la conclusion que je souffre d'un conflit entre ce que je ressens et ce qu'on raconte dans ma famille
(qui n'a rien à voir). »
La séance suivante, Elsa explique
les angoisses qui la secouent.
« Je cherche mon air, j'étouffe. J'ai peur de dormir. Je me réveille la
nuit en pleine panique. Je suis persuadée que c'est la mort. Une femme un jour
m'a dit que l'on pouvait mourir d'angoisse. J'aurais aimé que vous me parliez.
J'ai très peur le soir. » De fil en aiguille, Elsa revient à ce qui la
hante : ne plus comprendre…
« Je pensais aux secrets de ma famille,
à tout ce qui est dissimulé et je me revoyais en train de vous poser la
question : pourquoi ça guérit de parler ? Vous me répondez... J'ai envie
de vous demander : expliquez-moi s'il vous plaît, exactement comme à un nouveau
venu sur terre. S'il vous plaît, faites comme si je ne connaissais rien, comme
si je ne comprenais rien à rien et apprenez-moi à parler. Je suis comme un extra-terrestre
qui débarquerait chez les humains, comme un mécanicien qui aurait pris un
énorme coup sur la tête et qui ne saurait plus ce qu'est un moteur... »
Peu à peu,
nous nous rendons compte que la
dissociation a été son principal mode de défense. Il s'agit alors pour Elsa
de retrouver son corps et sa présence au monde.
Lorsque je lui demande si elle
perçoit son corps : Elsa me répond « non ». Elle associe
librement et me parle de sa famille, des frayeurs qu'elle y vivait, et plus particulièrement
de son père qui la photographia nue au moment de la puberté, pour vendre ses
clichés à une revue érotique. Sa mère a été complice, elle n'a rien dit, elle a
laissé faire ; mais, elle, Elsa, pourquoi n'a-telle pas réussi à dire non
à son père ? Elle s'en veut beaucoup. Quand elle parle de son père, ses
pieds, ses genoux et ses épaules entrent en dedans. Elsa raconte alors ses
angoisses et ses difficultés à respirer : « dans ma famille, personne
ne veut m'entendre, moi. Je souffre de cet aveuglement généralisé et des
excuses systématiques que mes proches inventent pour éviter de voir mon père
tel qu'il est ».
Ce déni
de la réalité « l'assomme », la rend « abrutie,
ahurie » : « je ne peux plus penser » dit-elle. « Ma
famille m'embrouille, on me demande de faire comme si de rien n'était ».
Cela lui donne mal au ventre (elle souffre de spasmes intestinaux), des migraines
aussi et des vertiges « je me sens partir dans un tourbillon ». Je
lui demande de préciser ses symptômes et les moments où ils se
présentent : elle repère qu'ils apparaissent principalement quand elle
parle de sa famille avec sa mère, sa sœur ou ses cousines : « Je ne
suis pas d'accord avec elles et elles se moquent de moi ».
Je l'interroge sur ce qui se passe
en elle dans ces moments-là. « Je sens que ça remue, ça grouille dans mes
intestins, ça bouge là-dedans. Je me sens serrée dans mon corps comme quelqu'un
de malheureux que l'on n'entend pas. » Elsa ressent une forte rage à ne
pas être entendue. Percevoir le déni des détournements de l'éthique dans sa
famille fait soudain émerger en elle des pulsions agressives jusque-là
refoulées. « J'ai envie de les étrangler, de tous les tuer. » Elle
voudrait évacuer cette rage qu'elle enferme en elle et qui ne peut pas sortir.
Cette rage contenue provoque d'abord des étouffements, puis un fort écœurement,
enfin des troubles intestinaux. La violence (le feu) se retourne contre elle,
du fait qu'elle n'investit pas cette force de vie qu'est
l'agressivité dans un combat avec sa famille pour affirmer ce qu'elle pense
elle, à partir de ses ressentis concernant la réalité.
Petit à
petit, Elsa a pu reprendre contact avec son corps et en parler. Nous avions
fait là, ensemble, un pas important. « Ce
qui importe avant tout dans la psychothérapie, c'est de savoir comment un être
humain vit dans son corps, ou mieux, comment il le vit. »
C'est alors qu'est survenu un urticaire géant, qui a duré plusieurs semaines et
affolé Elsa, se réfugiant parfois aux urgences « hospitalières » (sa
famille étant - et ayant été - tellement inhospitalière).
Quelques temps plus tard, suite à
une séance mouvementée, Elsa affirme : « Tout bouge en moi, autour de
moi ; je veux dire dans ma façon de percevoir, de comprendre ; même
si je suis encore malade tous les jours. Ce qui me faisait beaucoup paniquer,
c'était les gros malaises qui accompagnaient l'urticaire, presque à tomber dans
les pommes. Je parle au passé avec espoir car, hier, j'ai compris ce que vous
me dites : que l'angoisse pouvait provoquer ces crises d'allergie. »
En fin de séance, elle revient à sa révolte contre sa famille. « J'ai de
la rage à voir leur aveuglement… Cela m'assomme. J'ai l'impression de me cogner
contre un mur. » (Il s'agit du mur du déni, image du corps qui
figure la coupure entre conscient et inconscient.) Puis, d'elle-même, spontanément,
elle découvre l'origine de ce qui l'irrite et enflamme sa
peau. « Tout ce que je leur dis reste lettre morte : ça
m'horripile, cela me donne de l'urticaire. »
Un souvenir familial va alors
débloquer encore un peu plus la situation. A la séance suivante, elle me
dit : « Je suis sensible à tout. » Elsa a vécu de nouvelles
crises de paniques les jours derniers. « J'étouffe. J'ai l'impression
d'étouffer tout le temps. » A quel moment est-ce le plus fort ? La
patiente repère que l'angoisse est à son paroxysme au moment du repas, surtout
le soir.
Elsa parle d'angoisse de mort, de
déprime, de mal à la gorge (dû, en fait, à un reflux œsophagien) et de rougeurs
au visage, qui lui faisaient croire à des allergies. Suite à une image qui
m'est venue en l'écoutant,
je demande si l'un de ses ascendants est mort étouffé. Elle me révèle que son
arrière grand-père s'est suicidé un soir, en se pendant dans la salle à manger.
Sa grand-mère lui en avait souvent parlé, justement à l'occasion des
repas : la petite fille en perdait l'appétit… D'autres associations libres
l'amène à parler de ses malaises : « Les bras m'en tombent, j'ai les
jambes coupées » dit-elles en parlant de ses vertiges. L'angoisse
l'empêche d'aller travailler. « Je
suis clouée chez moi.
Je ne peux plus rien faire. » Je lui demande alors ce qu'elle a sacrifié.
Elle me répond : « ma vie professionnelle, ma vie de femme ».
A ce stade, il était crucial de ne rien attendre d'Elsa : ne pas
chercher un succès, ni même craindre un échec. Enfant, et jusqu'à cette
dernière phase, elle n'avait pas pu faire l'expérience pulsionnelle de l'agressivité et de
la colère. Elsa avait besoin de pourvoir se déterminer par elle-même, jusque
dans sa psychanalyse, y compris contre son psychanalyste. Ce qui ne manqua pas
de se produire…
La semaine suivante, elle réussit à
dire qu'elle se méfie de moi et de mes paroles. D'ailleurs, elle dit qu'elle ne
peut plus rien avaler. Elle est effectivement amaigrie. Je lui demande ce qui
l'écœure. Elle me répond que lorsqu'elle était à l'école maternelle, elle
vomissait tous les matins. Elle se souvient que cela la rendait très
malheureuse. Sa mère ne lui offrait pas de bonbons, ne faisait pas de gâteau.
« Il n'y avait jamais de fête à la maison, pas de joie, pas de
douceur. C'était sinistre. » Elle se rappelle aussi un vieux voisin qui
la dégoûtait. « Il parlait grossièrement en faisant des allusions grasses à propos du sexe des petites
filles… Le moindre petit bout de gras
me dégoûtait » précise-t-elle. A tout cela s'ajoutent les châtiments
corporels, punitions et vexations, à l'école maternelle. Elsa précise, entre
autres : « on me forçait à manger, je vomissais ». Au fil de ses
associations, elle en arrive à dire que « sa famille ne supporte pas qu'un
enfant soit un enfant » : « Les enfants sont considérés comme des
automates, des statuettes, sans pensées ni sentiments ».
Elsa avait fait sienne cette
conception de « l'enfant pantin », en la prenant au pied de la lettre
et en s'y soumettant, inconsciemment. L'image du corps du pantin révèle la
compromission dans laquelle Elsa s'était mise, dès l'enfance. Elle figure sa
position subjective, ce qu'elle a été intérieurement : accepter d'être le
pantin de ses parents. Par peur de souffrir, l'enfant accepte de laisser
invalider son ressenti pour rester en accord avec le message collectif, le
discours de son milieu. Ce qui angoissait le plus Elsa était donc de croire
devoir renoncer à ce qui la maintenait vivante et la faisait exister : sa
sensibilité et sa pensée.
Elsa fait de nouveau un grand pas en
avant en comprenant l'importance de différencier le registre physique
du registre psychique (le « substantiel » du « subtil »,
comme le dit Françoise Dolto). En fait, elle prend conscience qu'elle n'était
pas réellement en danger de
mort : elle avait surtout peur de devenir folle
(de mourir psychiquement).
Une première phase de bilan permet à
Elsa de confirmer que ses angoisses de mort subite sont dues :
- à une terrible expérience
d'empoisonnement en Côte d'Ivoire, lorsqu'elle avait six ans ;
- à
l'attitude irrespectueuse de son père contre laquelle elle n'a opposé aucun
refus ;
- aux « fantômes » des
morts mal partis dans sa famille (notamment ce grand-père qui s'est pendu, un
enfant mort d'une chute sur la tête, une femme assassinée brûlée vive).
Quand l'angoisse devenait trop
forte, le corps prenait le relais en envoyant des signaux de détresse, avec
l'asthme, l'urticaire ou l'ulcère à l'estomac.
Nous sommes ainsi parvenus à une
période durant laquelle Elsa, plus apaisée, a pu faire l'expérience de l'illusion, ce qui n'avait
pas été possible jusque-là. Elle était heureuse de constater sa nouvelle
capacité à s'exprimer avec humour, à rire d'elle-même ou de situations de son
quotidien, à raconter ses rêves, des films qu'elle avait vu ou encore ce qui
lui arrivait. La capacité à jouer avec ses illusions lui a permis - plus tard -
de vivre un passage dépressif conscient durant
lequel il lui a été possible de faire face à la prise en compte de ses
désillusions.
« Maintenant, je n'ai plus
d'élan, ça m'angoisse terriblement. Je ne lis plus, je ne vois plus de film, je
ne suis pas très investie dans mon travail... Je ne vis plus. Je pourris
sur pied. Je ne réagis pas et je m'angoisse. » Je lui fais remarquer que
son angoisse est liée à l'inertie
dans laquelle elle est plongée. Malgré sa moue, elle opine de la tête : elle
ne va pas bien, mais elle ne fait rien pour aller mieux…
La séance suivante confirme un pas
décisif. Elsa s'est mise à penser sa différence, notamment quant à la
projection parentale (ce qu'elle devrait être) et le fantasme collectif du code
social (ce que devrait être sa profession). Elle peut entrer dans le mouvement
de ce qu'elle est et de ce qu'elle désire, en partant d'elle.
« Cela me faisait mal au cœur.
Pendant longtemps, j'ai cru que me sentir différente équivalait à me sentir
détestable, minable, indigne d'être aimée ou même indigne d'être acceptée. Ma
différence était un défaut, une tare ». Elle découvre en elle une autre
défense fondamentale : elle croyait qu'il
valait mieux ne pas exister vraiment et être invisible plutôt que risquer
d'être rejetée.
« Par moments, je me sens tarée.
Je n'ai pas cultivé cette différence, je ne l'ai pas "validée". Je ne
sais pas qui je suis. »
Les
symptômes physiques ont disparu : une question existentielle
surgit enfin, question qui la concerne, elle, directement, singulièrement, en
tant que sujet.
A partir de ce moment, je crois que
j'ai commencé moi-même à la voir autrement, à avoir moins peur qu'elle soit
« folle », à mieux l'accueillir, à l'écouter de façon plus détendue.
La suite de sa psychanalyse s'est déroulée avec une aisance inhabituelle pour
elle comme pour moi, une bonne humeur joyeuse…
Elsa va bien. Elle a déménagé, elle
n'habite plus le même immeuble que sa mère, un peu loin de tout. Elle a acheté
« un joli appartement » en centre ville, qui lui plaît à elle. Désormais, elle vient tous les
quinze jours. Elle parle d'arrêter sa psychanalyse : nous nous sommes
donnés encore un peu de temps.
De mon
côté, avec cette femme, peut-être plus qu'avec d'autres patients, j'ai dû me
défaire de mes a priori théoriques, de mes préjugés sociaux et de mes
automatismes idéologiques. Parfois, le désarroi était tel, de part et d'autre,
que nous avons été obligé d'inventer, au jour le jour,
des réponses ajustées à des situations nouvelles.
Pour conclure, je
dirais que…
Les perturbations somatopsychiques résultent d'une incapacité, ponctuelle
ou durable, à introjecter (donc à métaboliser, à penser) les effets d'un drame, privé de toute possibilité d'expression
verbale, qu'il s'agisse d'un trauma personnel ou de l'influence transgénérationnelle
d'une tragédie familiale.
Une telle tragédie est chaque fois un détournement de l'éthique humaine,
origine profonde du traumatisme, qui ne peut être découverte que
personnellement, à travers sa propre souffrance.
L'ensemble soma-psyché met alors en scène, dans le temps et l'espace, ce
qui a été frappé du sceau de l'indicible ou de l'impensable, sous la forme d'un
refoulement,
associé à un blocage de la sensibilité et un gel de la vie affective.
Cette
hypothèse générale reste à confirmer plus largement par d'autres exemples.
© Saverio
Tomasella
(2009, 2010)
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