Le trauma et ses
répercussions somato-psychiques
ou « la pensée interrompue »…
Saverio Tomasella
« Nous souffrons de
traumatisme psychique provoqué par des événements
réels, jusqu’à en faire des constructions fantasmatiques,
supports elles-mêmes de projets et d’insertion dans la
réalité. »
Yolande Tisseron-Papetti
L’intérêt
pour notre thème est loin d’être nouveau : il date de
l’invention de la psychanalyse. Comme le souligne Claude Barrois : « Il n’est pas
étonnant que la psychanalyse, née à la même
époque que la notion de névrose traumatique, ait trouvé
avec le traumatisme psychique un de ses premiers modèles, mais aussi un corps
étranger interne, pour reprendre
l’expression que Freud utilisait à propos du souvenir
pathogène. »
Le 18
février 1919, S. Freud écrivait à E. Jones : « A la base de chaque cas de
névrose de transfert se découvre une ’’névrose
traumatique’’ ».
Encore en 1919, dans l’introduction des actes du Vème
Congrès de psychanalyse, il affirme : « Le refoulement est à la base de toute névrose,
comme une réaction à un traumatisme, comme une névrose
traumatique élémentaire ».
Par
ailleurs, dès 1893, Freud étudie avec J. Breuer les troubles
somatiques, ce qui donnera leurs Etudes
sur l’hystérie et la notion de conversion, cette traduction physique d’un
conflit psychique inconscient en attente de symbolisation.
Dans
son Journal d’une année,
rapportant la réunion du mercredi 30 octobre 1912, Lou
Andréas-Salomé note : « Naturellement
toute maladie psychique est également physique ». Elle va
même jusqu’à postuler « en
fin de compte, le psychique et le physique seraient identiques ».
Freud
lui-même avance de nombreuses pistes, dont celle de la pulsion,
qu’il spécifie comme articulation entre psyché et soma. En 1923, il
écrit dans Le moi et le ça :
« Le Moi est d’abord et
surtout un moi corporel […] Le Moi dérive de sensations
corporelles, principalement de celles qui surgissent à partir de la
surface du corps. »
Enfin,
dans les premiers temps de l’invention de la psychanalyse,
n’oublions pas les contributions de Ferenczi (et de Groddeck) à la
création de ce qui deviendra la
« psychosomatique ».
Le trauma en perspective
Je ne
vais pas retracer ici l’historique du traumatisme psychique, une
bibliographie est à votre disposition. Je
partirai plutôt d’œuvres d’artistes, comme Freud le
recommande en 1907.
Je
rappelle simplement la première définition –
économique - que Freud donne du traumatisme en 1916 : « Nous appelons ainsi un
événement vécu qui, en l’espace de peu de temps,
apporte dans la vie psychique un tel surcroît d’excitation que sa
suppression ou son assimilation naturelle devient une tâche impossible,
ce qui a pour effet des troubles durables dans l’utilisation de
l’énergie ».
De son
côté, le 28 septembre 1918, lors du Vème Congrès international
de psychanalyse à Budapest, Ferenczi désigne le non-dit et le silence
concernant l’événement-choc comme principaux facteurs
traumatogènes. L’expérience dramatique devient une
« enclave morte-vivante » gardée au secret dans la
psyché du patient.
Le film
Les fragments d’Antonin
expose les conséquences des traumatismes engendrés par la guerre
de 1914-1918. Le Dr Labrousse soigne les « âmes
cassées ». Il remarque des « tremblements, des contractures, des cécités,
sans causes organiques ».
Il affirme que « le choc
s’est logé [à l’intérieur de ses malades] et a
disloqué leur corps »…
Parlant d’Antonin, le personnage principal, il continue : « Ses souvenirs sont très
précis. Il les vit comme une
réalité physique. Sa mémoire est figée sur ce que la guerre lui a fait vivre ».
Au
cours d’une interview, Louis Crocq précise :
« Le trauma est un
surgissement de sensations. Il correspond à une confrontation
inopinée avec le réel de la mort. Brutalement, s’effondre
le monde de symboles et de culture avec lequel le sujet vivait
jusqu’alors. Ce monde, travesti par le fantasme et choyé par le
rêve, disparaît. Le sujet se retrouve dans un monde brut de
sensations aigües qui n’ont plus de sens pour lui. »
Après le choc, lorsque le trauma révèle son effet de
déstructuration, le sujet se sent encombré d’un « corps
étranger » :« ses
affects sont bloqués ». Le trauma est constitué de
« souvenances brutes
sensorielles » qui agitent le malade, et qui devront être
transformées en « souvenirs
construits élaborés avec des symboles ».
Comment ? Louis Crocq s’appuie sur la découverte freudienne.
« C’est par la parole, à partir
de ses associations d’idées sur l’expérience
traumatique que le sujet va pouvoir donner un sens sur un avant et un
après l’événement, qu’il peut réaligner
dans son histoire de vie ». Dans Les fragments d’Antonin, c’est le retour de la femme
aimée, Madeleine, qui va permettre à Antonin de faire le pont
entre réalité ancienne (lors de l’époque
traumatique) et réalité actuelle ; particulièrement la
présence physique de Madeleine : sa voix, sa main mutilée,
son parfum de violette…
En avril 2005 paraît un
écrit essentiel sur le traumatisme et
ses possibilités de guérison. Marie-Claude Defores publie Du Vedanta à la psychanalyse ou le
chemin de connaissance. Je ne peux faire ici le résumé de cet
ouvrage vif, dense et concis tout à la fois : il est
nécessaire de le lire de bout en bout. L’un de ses aspects
fondamentaux concerne une réflexion courageuse qui reprend les notions
d’âme et d’esprit, trop facilement abandonnées
après Freud, qui y avait recours régulièrement. Pour
l’instant, je retiendrai simplement les trois aspects du traumatisme qui
y sont exposés :
-
le sentiment continu d’exister est
brisé ;
-
l’effraction énergétique au
sein de l’être ne peut être métabolisée ;
-
le sujet vit l’imminence du danger de
perdre ses repères d’humain.
Si ces trois aspects sont
interdépendants, le troisième est le plus important : il
concerne l’identité humaine. Le traumatisme découle de « l’émergence dans
la conscience d’un détournement dénié de
l’éthique humaine par l’environnement vis-à-vis
duquel nous sommes en dépendance ». J’y
reviendrai plus loin…
Nos hypothèses de travail sur
l’impact somatique des chocs traumatiques
Rappelons
que le terme « unité duelle » désigne la
première relation intime de sollicitude, entre la mère et son
bébé, permettant à ce dernier de vivre sans dommage sa
situation d’extrême dépendance et de s’en
dégager progressivement, au fur et à mesure de son
développement.
Les
recherches de notre groupe ont abouti à quelques premières hypothèses.
Métaphoriquement
et symboliquement, nous nous sommes proposé de regarder la psyché
du sujet comme « la mère », et son corps comme « l’enfant
nourrisson ». Nous avons pu remarquer que :
-
Lorsque la relation intime
bébé-mère suffisamment bonne s’amoindrit progressivement,
le sujet pouvait prendre soin de son enveloppe corporelle ; il se montrait
pour lui-même une mère capable de sollicitude.
-
Lorsque la relation
mère-bébé a été interrompue par une
séparation et n’a pas été rétablie en temps
utile, ou convenablement compensée, le sujet cherchait à
s’occuper de son corps pour retrouver la possibilité d’un
paradis disparu. La maladie devenait alors une occasion pour réparer ou
restaurer l’unité perdue.
-
Lorsque la relation primaire
mère-bébé a été trop précaire
(mère absente, dépressive ou « morte » :
maladie du deuil par exemple), le fossé entre l’âme et le
corps restait difficile à enjamber pour le sujet. Le corps s’affolait
et traversait des chaos apparemment inexpliqués.
Pour
reprendre la formulation de Christine Paquis, nous dirions que « le corps a besoin
d’être materné et porté par sa mère-esprit.
Sinon il retombe à un état d'assemblage de muscles et de cellules.
Certaines maladies servent à éprouver l'entourage (s'occuperont-ils
de moi ?) Certaines maladies disent « stop » à la
course infernale de la vie (j'exige mon moment de repos que je ne peux
réclamer en paroles). Puis, certaines maladies sont sans fin : le
corps perd la tête et court à sa propre perte. »
Ainsi, une de mes patientes se rappelle, après une
crise d'épilepsie « grand mal », de la joie
éprouvée lorsque sa mère lui a dit qu'elle pensait
qu’elle allait mourir : « Ah ! Elle s'est donc
vraiment inquiétée pour moi ! Ma mère se
rendrait-elle enfin compte que je suis vivante, puisque je peux
mourir ? »
Notre
pratique nous fait constater que bon nombre de personnes sont
embarrassées par leur corps. Elles se plaignent d’une dysharmonie,
d’un défaut de relation avec leur enveloppe charnelle. Ces
personnes ne savent pas quoi en faire, ni comment « habiter les
lieux ». Ainsi, lorsque le désir n'y est pas, le sujet peut
dévitaliser une partie de son corps, le rendre inerte et insensible,
comme un « morceau de bois », pour protéger
l'intime psychique.
Heitor de
Macedo le confirme :
toute somatisation
est une organisation défensive « comme
conséquence d’un rejet hors du psychisme de
l’expérience traumatique ». Les « psychosomatisations »
sont la « conséquence
d’une hétérogénéité radicale entre le
corps et le psychisme […] preuve de l’impossibilité dans
laquelle se trouve le sujet de se représenter ses conflits ».
Nos
hypothèses ont été validées par les recherches de
Denis Rossi et son Etude sur le trauma. D.
Rossi, lui aussi, donne un rôle fondateur à la relation de la
mère avec son bébé, y ajoutant – à partir de
Winnicott – l’importance du regard que la mère porte sur son
enfant et l’impact des moments où elle s’absente. Ce sera
surtout dans le retour du regard de l’enfant vers sa mère que se
cristallisera la puissance désorganisatrice du trauma :
l’enfant est lié par la souffrance que sa douleur engendre chez sa
mère et qu’il lit dans ses yeux. L’enfant voit la mort dans
le regard vide de sa mère. Il ne s’y retrouve plus. Il ne la
reconnaît plus comme mère contenante. Son désarroi est de
la découvrir elle-même perdue, en détresse à son
égard…
Dans bien des cas,
néanmoins, nos pistes de travail se sont avérées
insuffisantes pour rendre compte des nombreuses réalités
psychiques de patients aux prises avec les effets, sur eux, de complications
encore inexpliquées dans leur généalogie. Il était donc nécessaire
– lorsque des informations étaient disponibles - d’explorer
la qualité de la relation fondatrice des parents de ces patients avec
les mères de leurs parents et, au-delà, des traumatismes et
secrets jalonnant les histoires de leurs arbres généalogiques.
Les repères existant sur les troubles
psychosomatiques
L’approche
de Didier Anzieu est aujourd’hui suffisamment connue pour que je ne
m’y attarde pas. D’après lui, « le Moi-peau fonde la possibilité même de la
pensée » (p. 62). Pour mon propos, je retiens simplement
le rôle de la peau dans la constitution de la réflexivité de la
pensée. Voici ce qu’écrit Anzieu : comme Freud le
spécifie en 1923, « le
toucher est le seul des cinq sens externes à posséder une
structure réflexive […] C’est sur le modèle de la
réflexivité tactile que se construisent les autres
réflexivités sensorielles (s’entendre émettre des
sons, humer sa propre odeur, se regarder dans le miroir) puis la
réflexivité de la pensée. » J’y
ajouterais « se souvenir », action fondatrice de la
subjectivation (le sujet se perçoit exister dans l’espace et dans
le temps), à partir de la mémoire sensorielle, comme l’a
mise en évidence Marcel Proust. La peau est l’interface à partir
de laquelle se constitue le moi de l’enfant. Elle est impliquée
dans la façon dont se déroule la fin de la première relation intime avec la mère. Je cite Anzieu : « Le psychisme se transforme en
système de plus en plus ouvert, ce qui achemine la mère et
l’enfant vers des fonctionnements de plus en plus
séparés. » La peau commune à la
mère et à l’enfant s’efface peu à peu, ce qui
favorise « la reconnaissance
que chacun a sa propre peau et son propre moi »…
De son
côté, Joyce McDougall souligne que « Freud a fondé toute sa théorie de
l’appareil psychique sur un terrain biologique : […]
l’être humain fonctionne comme une unité
corps-esprit. » Ainsi, à chaque instant, la
psyché se sert du corps, et inversement.
Les
adultes présentant des troubles psychosomatiques « fonctionnent parfois psychiquement comme de petits
enfants ». Ils ne peuvent pas utiliser les paroles pour exprimer
leur pensée. Alors, ils font « parler
leur corps » au lieu de ressentir leurs douleurs et de réussir
à symboliser
leurs angoisses et leurs colères. (p. 21)
Allant
dans le sens de nos réflexions, l’auteure souligne que « les éclosions somatiques
coïncident le plus souvent avec des événements
traumatiques » (p.
37)
Comme
Anzieu, McDougall souligne l’impossibilité de
représentation du corps comme contenant et la frayeur de devoir renoncer à une
identité séparée : « Le corps propre est peu distingué de celui de
l’autre. » (p. 56)
De
même que Gisela Pankow, elle rapproche les troubles somatopsychiques de
la psychose, notamment :
-
les angoisses masquées
par les symptômes,
-
« les mêmes craintes quant aux limites [du
corps] et à son étanchéité »,
-
« la terreur de ne pas avoir droit à des
pensées et des émotions personnelles ». (p. 33)
Les
apports de Gisela Pankow nous ont été utiles pour aborder
l’aspect thérapeutique des cures difficiles. Elle insiste sur les perceptions corporelles
des patients, mais aussi sur l’importance de la relation entre le corps
vécu et la parole. « Les
troubles proviennent de la manière d’être dans le
corps. » Il
s’agit alors de « saisir
une dynamique dans l’espace du corps vécu », par l’image du corps
dans sa double fonction :
1.
de relation
évolutive (dynamique) entre les parties et le tout ;
2.
de contenu (sens
potentiel) lié à l’histoire du sujet.
Pankow
explore le corps familial pathologique : « Depuis des années, j’ai pu mettre en
évidence que des zones de destruction dans l’image du corps des
psychotiques et certains malades psychosomatiques correspondaient aux zones de
destruction dans la structure familiale de ces malades. » (p. 48)
Pour
elle, le corps vécu est alors dissocié des capacités
représentatives et symboliques. Nous dirions que le sujet est
empêché de recourir aux ressources psychiques qui lui
permettraient d’assimiler les expériences vécues, notamment
au niveau du corps. Le trouble corporel correspond « à une lacune : à une zone de
destruction dans le registre du désir. » (p. 150)
Métabolisation, pensée
et symbolisation
Penser
le réel correspond d’abord, pour le sujet, à métaboliser
l’expérience vécue. Du
point de vue physiologique, la métabolisation désigne la
transformation biochimique d’une substance dans un organisme
vivant : il s’agit d’un processus.
Piera Aulagnier y a recours pour désigner le travail de
représentation de la psyché.
Insistant sur l’importance de la relation à l’autre, Abraham
et Torok, sur les pas de Ferenczi, parlent d’introjection : cette capacité
à « prendre et garder
dans l’esprit les traces de toutes nos expériences –
qu’il s’agisse de nos sentiments, de nos désirs, des
événements ou des influences du monde
extérieur. » Il
se trouve que, parfois, ce processus fondamental est bloqué ou
empêché…
En ce
qui concerne notre thème de recherche, l’hypothèse
traumatique est souvent confirmée par l’éviction des
affects, défense radicale contre l’angoisse et contre la douleur.
Joyce McDougall va plus loin, elle affirme : « Dans les états psychosomatiques, c’est le
corps qui se comporte de façon délirante, il surfonctionne ou
bien il inhibe des fonctions somatiques, et cela d’une manière
insensée sur le plan physiologique. Le corps est devenu
fou. »
Le
praticien se trouve alors confronté à des patients
(provisoirement) mutilés d’une partie de leur vie
émotionnelle et intellectuelle.
-
Leur pensée est
« opératoire » : délibinalisée
et excessivement pragmatique.
-
Ils ne parviennent pas
à nommer leur affectivité (alexithymie).
-
Leurs affects sont
« gelés » et la
représentation verbale des vécus corporels est compromise, voire
impossible.
En
effet, l’expression des sensations corporelles passe par le « sentier charnière de
l’affect ». Un trouble psychosomatique est souvent
précédé de ce que Pierre Marty appelle une « dépression
essentielle » : elle révèle une faille dans le
narcissisme fondamental du sujet. Le
chemin vers l’affect
est alors aboli. Le corps n’est plus senti, ni pensé, dans ses
zones atteintes…
Mon
article de 2004 creuse cette question du gel et de la prise en bloc de la vie
émotionnelle, à partir de l’histoire d’un patient
alcoolique gravement traumatisé dans son enfance et son adolescence,
dont les deux lignées étaient porteuses de lourds secrets. Je
parlais alors d’un essaim
d’affects organisant ses cryptes et incorporations.
En
voici un autre exemple :
A propos des moments où elle n’arrive plus
à penser, une jeune femme boulimique m’explique qu’elle vit
un phénomène intérieur de dispersion, de dilution. La
confusion devient parfois telle qu’elle en arrive à
réellement tourner en rond : « J’ai des tas
d’éléments éparpillés dans mon cerveau. Je
n’ai plus la possibilité de les chercher et de les assembler au
bon moment. » A l’école, elle était aussi
gagnée par cette impossibilité de penser. Nous découvrons
ensemble que dans ces phases particulières, elle se sent insensible,
vidée de toute possibilité de sensibilité. Son père
les avait « laissées tomber » sa mère et
elle. Les rêves et les associations libres nous mènent peu
à peu dans la crypte :
elle a été abusée sexuellement lorsqu’elle
était enfant, par un vieux monsieur, posé jusque-là en
figure paternelle… Aujourd’hui, pour ne plus se laisser gagner par
l’apathie et le vide, cette femme se met devant une feuille de papier.
Elle réfléchit « sur un autre thème », elle tente de « rassembler
ses idées » pour écrire quelque chose :
« j’essaie d’inventer une histoire, ma
sensibilité revient, je me sens de nouveau vivante ».
La délicate question des deuils entravés
Dans le
film Je vais bien, ne t’en fais pas, le
secret ouvre une brèche impensable vers l’inconscient. Loïc,
le frère de Lili, est mort d’un accident d’escalade pendant
qu’elle était en séjour linguistique à Barcelone. A
son retour, pour éviter de lui apprendre la nouvelle, les parents disent
à Lili que Loïc a fait une fugue suite à une dispute avec
son père. Lili n’arrive pas à y croire. Elle est hantée
par l’absence de son frère, cherche inlassablement des signes,
puis se laisse peu à peu dépérir. Elle ne se nourrit plus
et finit par être hospitalisée…
Ici le
deuil de Lili est empêché par le mystère qui entoure la
disparition de son frère. Elle ne peut pas métaboliser sa perte, elle est
privée d’une
« partie de sa propre capacité d’aimer, de
s’intéresser et de créer ».
Claude Nachin précise : « L’apparition
du trouble somatique paraît bien correspondre à un moment
particulier où le travail [du deuil] subit un blocage sélectif en
rapport avec le retour inconscient de la problématique d’un deuil
raté : en effet, dans deux cas [ulcère à
l’estomac, infarctus du myocarde], les patients n’avaient pas pensé à leur deuil
ancien avant le travail en séance. » (p. 34)
Voici
l’exemple d’un enfant souffrant de fortes crises d’asthme
liées à la « maladie du deuil » de sa
mère. Le secret douloureux de sa mère lui rendait son trouble
impensable, donc à la fois radicalement étranger et fatal.
Le père de la mère (le grand-père de
l’enfant) meurt brutalement dans un accident d’avion, dont le
réservoir explose au décollage de Madagascar. Le
grand-père de l’enfant meurt asphyxié, les poumons emplis
de kérosène.
Un deuil entravé ne vient jamais seul. Enfant, la
mère perd sa nourrice, lorsqu’elle a neuf mois. A
six ans, elle perd la nature océanique qui a bercé son enfance
pour venir habiter en ville à Genève. Depuis, la mère
souffre de phobies variées : la peur de conduire en ville,
notamment…
A quinze ans, au mois de juillet, la jeune fille apprend la
mort de son père par téléphone au milieu de la nuit, puis
à la télévision.
« Je n’ai pas vraiment réalisé
qu’il était mort », dit-elle
aujourd’hui. « Ce n’est pas possible, ce
n’est pas vrai... Je me sentais coupable, je ne lui avais pas dit que je
l’aimais ; je n’avais pas su le retenir. Il ne serait pas mort
s’il avait su que je l’aimais... Il m’abandonne ; il
m’abandonne définitivement... personne ne me protègera
jamais ! »
La question de l’abandon est déjà
particulièrement forte pour la jeune femme : la dernière fois
qu’elle voit son père, celui-ci déjà divorcé
de sa mère, passe beaucoup de temps à parler avec son ex-femme au
lieu de s’occuper de sa fille. « Je me rends compte
qu’il n’y avait pas de vraie relation entre mon père et
moi ».
A l’abandon se mêle une grande colère. Le deuil
est impossible : la jeune fille ne peut pas croire que c’est vrai.
« Je
l’ai vu à la télévision comme un film de
fiction ! Je faisais beaucoup de rêves de mon père encore
vivant, rêves dans lesquels mon père n’était pas mort
et vivait ailleurs, prenait de mes nouvelles… J’avais souvent
l’impression de voir mon père dans la rue. »
A partir de l’âge de trois ans, le fils de
cette femme a commencé à avoir des crises d’asthme. La plus
forte ayant eu lieu au mois de juillet, au moment de la date anniversaire de la
mort accidentelle de son grand-père.
« Mon fils commençait par une toux rauque
dans l’après-midi. La crise avait lieu la nuit suivante et durait
avec des hauts et des bas, trois à quatre jours, pour se transformer
souvent en bronchite, et une fois en juillet en pneumonie. »
Lorsque l’enfant a six ans, de nouveau en juillet, a
lieu la plus grosse crise d’asthme. Il est alors hospitalisé.
L’enfant a parlé, peu après, de sa peur de mourir en ne
pouvant plus respirer (d’elle-même, ma patiente a pu alors repéré
le fantôme du grand-père mort asphyxié). Les crises étaient
sévères. Le niveau de danger n’était pas très
élevé médicalement (pick flow moyen), alors que
l’enfant avait réellement beaucoup de mal à respirer, ses
symptômes étaient très impressionnants et son angoisse
élevée.
L’enfant était hanté par le fantôme du mort
gardé secret au fond de la mère, parce que le deuil
n’était pas encore accompli. Quelques temps plus tard, la
mère rencontre un homme dont le métier est de retrouver les
épaves d’avions sombrés en mer. La possibilité de
trouver un bout de la carlingue de l’avion lui permet
d’intégrer enfin la mort de son ascendant comme réelle et
va l’aider à vraiment faire le deuil de son père : « Il s’agit d’un
élément indéniable de la réalité :
c’est donc vrai, mon père est réellement mort ».
Depuis, même s’il garde une légère fragilité
pulmonaire, l’enfant n’a plus connu de crises d’asthme…
Perte de la capacité de penser et
« travail du fantôme »…
Ferenczi
insiste sur l’importance d’écouter l’enfant, afin de
laisser émerger, à partir de lui-même, sa propre compréhension du
monde et de la réalité. L’enfant gagne à
développer librement sa sensibilité, ses potentialités
perceptives et sa capacité de discernement. En 1927, Ferenczi
répondait à Mélanie Klein : « En ce qui concerne la façon dont nous pouvons
traduire les symboles à l’enfant, nous devrions apprendre des enfants, plutôt qu’eux
de nous. Les symboles sont le langage des enfants, il n’est ni
nécessaire, ni utile de leur enseigner comment les
utiliser. » Ferenczi est clair quant à la constitution
d’une véritable liberté de pensée dès
l’enfance… Ce que Nicolas Abraham appelle « le travail du fantôme dans
l’inconscient » vient pourtant perturber ce processus
naturel chez l’enfant qui est tracassé par le secret d’un de
ses proches. « Placé
sous le sceau du secret, le Fantôme entraîne une nescience, une
obligation de ne pas savoir, pour le sujet qui en est
affecté. » « Les
manifestations cliniques fantomatiques sont liées à un travail
psychique incessant et désespéré de l’enfant pour
combler la lacune. […] Le fantôme au sens métapsychologique
est donc une construction psychique de l’enfant, le produit de son
travail psychique pour comprendre et soigner son parent, avec l’espoir
d’en être à son tour mieux compris et
soigné. »
En ce
qui concerne les répercussions somatiques du fantôme, j’ai
également connu un cas de rectocolite hémorragique très
similaire à celui qu’expose Claude Nachin dans son ouvrage sur Les fantômes de l’âme
(pages 68 et 69). La seule différence était la
génération de la femme qui surveillait ses règles de peur
d’être enceinte : elle était la grand-mère du
patient et s’était suicidée en 1943 lorsqu’elle avait
découvert qu’elle était finalement tombée enceinte
de son amant (un officier Allemand) malgré toutes ses
précautions…
A ce
titre, le roman Ô Louise de
Marie-Odile Delacour explicite de façon subtile le travail du
fantôme dans l’inconscient de la narratrice avec des
retentissements dans l’intime
de sa chair, allant jusqu’à l’empêcher de faire
l’amour avec son homme, qu’elle aime pourtant sincèrement.
Pour nous, ce livre présente un triple intérêt :
- il
retrace la recherche de la narratrice sur les secrets dans sa lignée
maternelle ;
- il
permet de percevoir à la fois la difficulté et la
nécessité intérieure d’une quête
d’informations sur les secrets et les deuils des
générations passées, ici plus particulièrement de
sa mère et de sa grand-mère ;
- il
révèle comment la jeune femme peut progressivement s’approprier
l’histoire des femmes dans sa généalogie.
A
partir des informations patiemment récoltées, la narratrice
réussit à donner un sens à ses troubles inexpliqués
et retrouve la possibilité d’une vie amoureuse.
Voici
comment la romancière exprime, au sein de la narratrice, le fantôme de sa
grand-mère Anna, résistante, morte à Ravensbrück le
29 janvier 1945 : « J’ai
la sensation physique et morale d’être une blessée de
guerre. Mon corps porte des stigmates anciens, mais ils sont invisibles
à l’œil. Pourtant je suis née en plein
baby-boom… j’ai toujours connu la paix. »
L’autre fantôme concerne le secret gardé par Louise, sa
mère, de l’assassinat par la grand-mère de son
deuxième mari, meurtre dont elle a été le témoin
direct. « Pendant toutes ces
années, j’ai gardé en moi comme un enfant monstrueux le
secret de ma mère. Il était là tapi dans l’ombre, et
je ne voulais rien savoir. Ce n’est pas le secret qui est monstrueux, je
suis certaine que j’aurais fait comme elles à la place
d’Anna et Louise. C’est le silence, le monstre, ces mots qui
manquent pour remplir le vide. [Ferenczi avait raison…] Mes blessures sont invisibles. Mes nuits
sont peuplées de questions, les cadavres sans sépulture me
tourmentent. Toute cette violence me sidère. » La sidération est
l’arrêt même de la pensée, la paralysie de la
capacité de penser…
Une cure complexe intriquant les
différents registres cliniques abordés
La
question de l’angoisse
de mort imminente, propre au traumatisme, est centrale dans
l’histoire de cette femme d’une quarantaine d’années,
que je prénommerais Elsa. Elle présente les signes habituels lors
d’un syndrome post traumatique :
-
du point de vue somatique, une
fatigalibilité inhabituelle, de fortes migraines, des nausées,
des tremblements ;
-
du point de vue cognitif, un déficit de
l’attention et de la mémoire (surtout à court terme), une
nette diminution des capacités de conceptualisation, qui devient parfois
une inhibition intellectuelle générale ;
-
du point de vue affectif et relationnel, une
anxiété permanente, un désintérêt pour son
travail, une importante réduction de ses activités sociales et un
repli progressif sur elle-même.
« Parler de ses peines, c’est déjà se
consoler. », disait Albert Camus : c’est exactement ce
qu’Elsa ne comprenait plus …
Elsa travaille en milieu scolaire. Elle a derrière
elle une dizaine d’années de psychanalyse, dont plus de huit ans
avec moi. Dans ce voyage à deux, qui a parfois fait résonner les
séances du côté d’une « folie à
deux », l’inter-transfert
a été chargé de beaucoup de mystères, de (bonnes ou mauvaises) surprises et
parfois de tourments. Pour cette femme, c’est alors avec son corps et
dans son corps que « ça se passe »…
La dernière période de sa cure a évolué autour de
ses empêchements à penser, autant que de troubles physiologiques importants
(urticaire, asthme et ulcère stomacal, notamment).
Très
confuse, donnant souvent l’impression de fonctionner de façon
machinale, Elsa correspond à la constatation de Barrois : « Le sujet accepte
d’être-déjà-mort, et devient un mort-vivant,
réduit aux seuls automatismes de l’autoconservation, de
l’alimentation et des gestes quotidiens. »
Bien que psychologue, Elsa est attristée de ne plus
comprendre l’importance de la parole : « Je ne saisis
plus la signification de "la parole guérit". Alors que je le comprenais
très clairement avant. Je sens que j'ai besoin de parler quand il
m'arrive quelque chose, mais je ne vois pas comment ça peut me soulager
d'en parler. J’ai honte de ce "dysfonctionnement". Je suis
désespérée de constater que je ne fonctionne pas. Est-ce
que je ne suis pas folle quelque part en moi ? Je lutte pour expliquer,
pour trouver les mots intelligibles. »
Nous découvrons qu’une distorsion paradoxale existe en elle, une coupure
entre sentir et voir, c’est-à-dire entre ses sensations et sa
capacité à conceptualiser. En cherchant comment a pu se mettre en
place ce paradoxe, Elsa perçoit qu’elle ne « sait qui
croire » dans sa famille ? Du coup, elle ne sait que penser au
sujet de ce qu’elle ressent et de ce qui lui arrive.
« Je pense à ma grand-mère et au
trouble que je ressens quand je l'évoque, au trouble mental et physique.
Je suis arrivée à la conclusion que je souffre d'un conflit entre "elles sont toutes
folles, dures, froides..." et
"peut-être qu’elles m'aiment tout de
même". »
La séance suivante, Elsa explique les angoisses qui
la secouent.
« Je cherche mon air, j'étouffe. J'ai peur de dormir. Je me
réveille la nuit en pleine panique. Je suis persuadée que c'est
la mort. Une femme un jour m'a dit que l'on pouvait mourir d'angoisse. J'aurais
aimé que vous me parliez. J'ai très peur le soir. » De
fil en aiguille, Elsa revient à ce qui la hante : ne plus
comprendre…
« Je pensais aux secrets de ma famille, à
tout ce qui est dissimulé et je me revoyais en train de vous poser la
question : pourquoi ça guérit de parler ? Vous me
répondez... J'ai envie de vous demander : expliquez-moi s'il vous
plaît, exactement comme à un nouveau venu sur terre. S'il vous
plaît, faites comme si je ne connaissais rien, comme si je ne comprenais
rien à rien et apprenez-moi à parler. Je suis comme un
extra-terrestre qui débarquerait chez les humains, comme un
mécanicien qui aurait pris un énorme coup sur la tête et
qui ne saurait plus ce qu'est un moteur... »
Peu
à peu, nous nous rendons compte que la
dissociation a été son principal mode de défense. Il
s’agit alors pour Elsa de retrouver son corps, et d’abord sa peau. Winnicott
écrit à ce propos : « La
peau est universellement importante dans le processus de localisation exacte de
la psyché dans le corps. […] Tandis que l’usage des
processus intellectuels va contre l’obtention de la coexistence
psyché-soma, l’expérience des fonctions corporelles, de la
sensation cutanée et de l’érotisme musculaire facilite
cette obtention. »
Lorsque je lui demande si elle perçoit sa
peau : Elsa me répond « non ». Elle associe
librement et me parle de sa famille, des frayeurs qu’elle y vivait, et
plus particulièrement de son père qui la photographia nue au moment
de la puberté, pour vendre ses clichés à une revue
érotique. Quand elle parle de son père (elle est face à
moi), ses pieds, ses genoux et ses épaules entrent en dedans. Elsa
raconte alors ses angoisses et ses difficultés à respirer :
« dans ma famille, personne ne veut m’entendre, moi. Je
souffre de cet aveuglement généralisé et des excuses
systématiques que mes proches inventent pour éviter de voir mon
père tel qu’il est ».
Ce
déni
de la réalité « l’assomme », la rend
« abrutie, ahurie » : « je ne peux plus
penser » dit-elle. « Ma famille m’embrouille, on me
demande de faire comme si de rien n’était ». Cela lui
donne mal au ventre (elle souffre de spasmes intestinaux), des migraines aussi
et des vertiges « je me sens partir dans un tourbillon ».
Je lui demande de préciser ses symptômes et les moments où
ils se présentent : elle repère qu’ils apparaissent
principalement quand elle parle de sa famille avec sa mère, sa sœur
ou ses cousines : « Je ne suis pas d’accord avec elles et
elles se moquent de moi ».
Je l’interroge sur ce qui se passe en elle dans ces
moments-là. « Je sens que ça remue, ça grouille
dans mes intestins, ça bouge là-dedans. Je me sens serrée
dans mon corps comme quelqu’un de malheureux que l’on
n’entend pas. » Elsa ressent une forte rage à ne pas
être entendue : « j’ai envie de les
étrangler, de tous les tuer. » Elle voudrait évacuer
cette rage qu’elle enferme en elle et qui ne peut pas sortir. Cette rage
contenue provoque d’abord des étouffements, puis un fort
écœurement, enfin des troubles intestinaux.
Petit
à petit, Elsa a pu reprendre contact avec son corps et en parler. Nous
avions fait là, ensemble, un pas important. « Ce qui importe avant tout dans la psychothérapie,
c’est de savoir comment un être humain vit dans son corps, ou mieux,
comment il le vit. »
C’est alors qu’est survenu un urticaire géant, qui a
duré plusieurs semaines et affolé Elsa, se réfugiant
parfois aux urgences « hospitalières » (sa famille
étant – et ayant été - tellement
inhospitalière).
Quelques temps plus tard, suite à une séance
mouvementée, Elsa affirme : « Tout bouge en moi, autour
de moi ; je veux dire dans ma façon de percevoir, de
comprendre ; même si je suis encore malade tous les jours. Ce qui me
faisait beaucoup paniquer, c'était les gros malaises qui accompagnaient
l'urticaire, presque à tomber dans les pommes. Je parle au passé
avec espoir car, hier, j’ai compris ce que vous me dites : que
l'angoisse pouvait provoquer ces crises d'allergie. » En fin de
séance, elle revient à sa révolte contre sa famille.
« J’ai de la rage à voir leur aveuglement… Cela
m’assomme. J’ai l’impression de me cogner contre un
mur. » Puis, d’elle-même, elle découvre
l’origine de ce qui l’irrite et enflamme sa peau. « Tout
ce que je leur dis reste lettre morte : ça m’horripile, cela
me donne de l’urticaire. »
Un souvenir familial va alors débloquer encore un
peu plus la situation. A la séance suivante, elle me dit :
« Je suis sensible à tout. » Elsa a vécu de
nouvelles crises de paniques les jours derniers.
« J’étouffe. J’ai l’impression
d’étouffer tout le temps. » A quel moment est-ce le
plus fort ? La patiente repère que l’angoisse est à
son paroxysme au moment du repas, surtout le soir.
Elsa parle d’angoisse de mort, de déprime, de
mal à la gorge (dû, en fait, à un reflux œsophagien)
et de rougeurs au visage, qui lui faisaient croire à des allergies.
Suite à une image qui m’est venue en l’écoutant, je
demande si l’un de ses ascendants est mort étouffé. Elle me
révèle que son arrière grand-père s’est
suicidé un soir, en se pendant dans la salle à manger. Sa
grand-mère lui en avait souvent parlé, justement à
l’occasion des repas : la petite fille en perdait
l’appétit… D’autres associations libres
l’amène à parler de ses malaises : « Les
bras m’en tombent, j’ai les jambes coupées »
dit-elles en parlant de ses vertiges. L’angoisse l’empêche
d’aller travailler.
« Je suis clouée chez moi. Je
ne peux plus rien faire. » Je lui demande alors ce qu’elle a
sacrifié. Elle me répond : « ma vie
professionnelle, ma vie de femme ».
A ce stade, il était crucial de ne rien attendre d’Elsa : ne pas
chercher un succès, ni même craindre un échec. Enfant, et
jusqu’à cette dernière phase, elle n’avait pas pu
faire l’expérience
pulsionnelle de l’agressivité et de la colère. Elsa
avait besoin de pourvoir se déterminer par elle-même, jusque dans
sa psychanalyse, y compris contre son psychanalyste. Ce qui se produit,
justement…
La semaine suivante, elle réussit à dire
qu’elle se méfie de moi et de mes paroles. D’ailleurs, elle
dit qu’elle ne peut plus rien avaler. Elle est effectivement amaigrie. Je
lui demande ce qui l’écœure. Elle me répond que
lorsqu’elle était à l’école maternelle, elle
vomissait tous les matins. Elle se souvient que cela la rendait très
malheureuse. Sa mère ne lui offrait pas de bonbons, ne faisait pas de
gâteau. « Il n’y avait jamais de fête à la
maison, pas de joie, pas de douceur. C’était
sinistre. » Elle se rappelle aussi un vieux voisin qui la
dégoûtait. « Il parlait grossièrement en faisant
des allusions grasses à propos
du sexe des petites filles… Le moindre petit bout de gras me
dégoûtait » précise-t-elle. A tout cela
s’ajoutent les châtiments corporels (réels), punitions et
vexations, à l’école maternelle. Elsa précise, entre
autres : « on me forçait à manger, je vomissais ».
Au fil de ses associations, elle en arrive à dire que « sa
famille ne supporte pas qu’un enfant soit un enfant » :
« Les enfants sont considérés comme des automates, des
statuettes, sans pensées ni sentiments ».
Elsa avait fait sienne cette conception de
« l’enfant pantin », en la prenant au pied de la
lettre et en s’y soumettant, inconsciemment. Ce qui l’angoissait le
plus était donc de croire devoir renoncer à ce qui la maintenait
vivante et la faisait exister : sa sensibilité et sa pensée. Elsa
fait de nouveau un grand pas en avant en comprenant l’importance de différencier le registre physique du registre psychique (le
« substantiel » du « subtil »,
comme le dit Françoise Dolto). En fait, elle prend conscience
qu’elle n’était pas réellement
en danger de mort : elle avait surtout peur de devenir folle.
Une première phase de bilan permet à Elsa de
confirmer que ses angoisses de mort subite sont dues :
- à une terrible expérience
d’empoisonnement en Côte d’Ivoire, lorsqu’elle avait
six ans ;
- aux « fantômes » des morts
mal partis dans sa famille (notamment ce grand-père qui s’est
pendu, un enfant mort d’une chute sur la tête, une femme
assassinée brûlée vive).
Quand l’angoisse devenait trop forte, le corps
prenait le relais en envoyant des signaux de détresse, avec
l’asthme, l’urticaire ou l’ulcère à
l’estomac.
Nous sommes ainsi parvenus à une période
durant laquelle Elsa, plus apaisée, a pu faire l’expérience
de l’illusion,
ce qui n’avait pas été possible jusque-là. Elle
était heureuse de constater sa nouvelle capacité à
s’exprimer avec humour, à rire d’elle-même ou de
situations de son quotidien, à raconter ses rêves, des films
qu’elle avait vu ou encore ce qui lui arrivait, avec force détails.
La capacité à jouer avec ses illusions lui a permis – plus
tard – de vivre un passage dépressif conscient durant lequel il lui a été possible de
faire face à la prise en compte de ses désillusions.
« Maintenant, je n'ai plus d’élan,
ça m'angoisse terriblement. Je ne lis plus, je ne vois plus de film, je ne
suis pas très investie dans mon travail... Je ne vis plus. Je
pourris sur pied. Je ne réagis pas et je m'angoisse. » Je lui
fais remarquer que son angoisse est liée à l’inertie dans
laquelle elle est plongée. Malgré sa moue, elle opine de la
tête : elle ne va pas bien, mais elle ne fait rien pour aller
mieux…
La séance suivante confirme un pas décisif. Elsa
s’est mise à penser sa différence.
« Cela me faisait mal au cœur. Pendant
longtemps, j'ai cru que me sentir différente équivalait à
me sentir détestable, minable, indigne d'être aimée ou
même indigne d’être acceptée. Ma différence
était un défaut, une tare ». Elle découvre en
elle une autre défense fondamentale : elle croyait qu’il valait mieux ne pas exister
vraiment et être invisible plutôt que risquer d’être
rejetée.
« Par moments, je me sens tarée. Je n'ai
pas cultivé cette différence, je ne l'ai pas
"validée". Je ne sais pas qui je suis. »
Les
symptômes physiques ont disparu : une question existentielle surgit
enfin, question qui la concerne, elle, directement, singulièrement, en
tant que sujet.
A partir de ce
moment, je crois que j’ai commencé moi-même à la voir
autrement, à avoir moins peur qu’elle soit « folle »,
à mieux l’accueillir, à l’écouter avec plus de
facilité. La suite de sa psychanalyse s’est déroulée
avec une aisance inhabituelle pour elle comme pour moi, une bonne humeur
joyeuse…
Elsa va bien. Elle a déménagé, elle
n’habite plus le même immeuble que sa mère, un peu loin de
tout. Elle a acheté « un joli appartement » en
centre ville, qui lui plaît à
elle. Désormais, elle vient tous les quinze jours. Elle parle
d’arrêter sa psychanalyse : nous nous sommes donnés encore
une année, environ.
De mon
côté, avec cette femme, peut-être plus qu’avec
d’autres patients, j’ai dû me défaire de mes a priori
théoriques, de mes préjugés sociaux et de mes automatismes
idéologiques. Parfois, le désarroi était tel, de part et
d’autre, que nous avons été obligé d’inventer,
au jour le jour,
des réponses ajustées à des situations nouvelles,
surprenantes et même souvent incongrues.
Pour conclure, je dirais que…
Les perturbations somatopsychiques
résultent d’une incapacité, ponctuelle ou durable, à
introjecter (donc à métaboliser, à penser) les effets d’un drame, privé de toute possibilité
d’expression verbale, qu’il s’agisse d’un trauma
personnel ou de l’influence transgénérationnelle d’une
tragédie familiale.
L’ensemble soma-psyché met
alors en scène, dans le temps et l’espace, ce qui a
été frappé du sceau de l’indicible ou de
l’impensable, sous la forme d’un refoulement - parfois « conservateur »
-, associé à un blocage de la sensibilité et un gel de la
vie affective.
Cette hypothèse
générale reste à confirmer plus largement par
d’autres exemples.
Toutefois,
il me semble déjà possible d’affirmer que nos patientes et
nos patients, surtout dans les situations les plus complexes, nous apprennent
à nous libérer de cette « hypocrisie
professionnelle » que Ferenczi, à juste titre, redoutait
tant…
AENAMT, Nice, 16 mai 2009.
Bibliographie
Aviva
Le journal d’une psychotique
éveillée, Publibook, Paris,
2007.
Nicolas
Abraham et Maria Torok
Le verbier de l’homme aux loups, Flammarion, Paris, 1976.
L’écorce et le noyau, Flammarion, Paris, 1987.
Lou Andréas-Salomé
A l’école de Freud, Journal
d’une année, 1912-1913,
Gallimard, Paris, 1970.
Lettre ouverte à Freud, Seuil, Paris, 1987.
Didier Anzieu
Le Moi-peau, Dunod, Paris, 1995.
Piera Aulagnier
La violence de
l’interprétation, PUF,
Paris, 1975 (1999).
Michael Balint
Le défaut fondamental, Payot, Paris, 1971 (1991).
Les voies de la régression, Payot, Paris, 2000.
Marie Balmary
L’homme aux statues, Grasset, Paris, 1997.
Claude Barrois
Les névroses traumatiques, Dunod, Paris, 1988.
Monique Bydlowski
La dette de vie, Itinéraire
psychanalytique de la maternité, PUF,
Paris, 1997.
Mario Cifali, et al.
« Les
traumatismes psychiques », Le
bloc-notes de la psychanalyse n° 12, Georg éditeur,
Genève, 1993.
Louis Crocq
Les traumatismes psychiques de guerre, Odile Jacob, Paris, 1999.
Marie-Claude Defores
« La
croissance humaine est une lente incarnation », Françoise Dolto, c’est la parole qui fait vivre,
Gallimard, Paris, 1999.
Du Vedanta à la psychanalyse ou
le chemin de connaissance, CVR,
Gretz, 2005.
Marie-Odile Delacour
Ô Louise, Gallimard, Paris, 2005.
Sandor Ferenczi
Journal clinique, Payot, Paris, 1990.
Confusion de langue entre les adultes et
l’enfant, Payot, Paris, 2004.
Le traumatisme, Payot, Paris, 2006.
Sigmund Freud
& Josef Breuer
Etudes sur l’hystérie (1895), PUF,
Paris, 2002.
Sigmund Freud
« Nouvelles
remarques sur les névroses de défense » (1896), La naissance de la psychanalyse, PUF,
Paris, 1979.
« Sur
les souvenirs écrans » (1899), Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris, 1989.
« Fragments
d’une analyse d’hystérie (Dora) » (1905), Cinq psychanalyses, PUF, Paris, 1954.
Trois essais sur la théorie de la
sexualité (1905), Gallimard,
Paris, 1987.
Le délire
et les rêves dans la Gradiva
de W. Jensen (1906), Gallimard, 2007.
Sur la psychanalyse. Cinq
conférences (1909/1910),
Gallimard, Paris, 1991.
« Considérations
sur la guerre et sur la mort » (1915), Essais de psychanalyse, Payot, Paris, 1967.
Introduction à la psychanalyse (1916), Payot, Paris, 1973.
« Introduction
à la psychanalyse des névroses de guerre » (1919), Résultats, idées,
problèmes, PUF, Paris, 1984.
« Au-delà
du principe de plaisir » (1920) ; « Psychologie
collective et analyse du moi » (1921), Essais de psychanalyse, Payot, Paris, 1967.
Le Moi et le ça (1923), Œuvres complètes XVI, PUF, Paris,
1991.
Abrégé de psychanalyse (1938), PUF, Paris, 1970.
Ernst Jones
La vie et l’œuvre de Sigmund
Freud, 3 tomes, PUF, Paris,
1958-1969.
André Green
L’intrapsychique et
l’intersubjectif,
Lanctôt, Montréal, 1998.
Alain Ksensée
« Dépression
essentielle et narcissisme », Dépression
et psychosomatique, Revue Française de psychanalyse n°68, PUF,
2004/4.
J. M. G. Le Clézio
Le rêve mexicain ou la
pensée interrompue, Gallimard,
1988.
Pierre Marty
Les mouvements individuels de vie et de
mort. Essai d'économie psychosomatique, Tome I, Paris, Payot,
1976.
L'ordre psychosomatique, Les mouvements
individuels de vie et de mort. Essai d'économie psychosomatique, Tome II, Paris, Payot, 1980.
Joyce McDougall
Théâtre du corps, Gallimard, Paris, 1989.
Eros aux mille et un visages, Gallimard, Paris, 1996.
Heitor de Macedo
Lettres à une jeune psychanalyste, Stock, Paris, 2008.
Lucien Mélèse
La psychanalyse au risque de
l’épilepsie,
Erès, Toulouse, 2000.
Sophie de Mijolla-Mellor
Le plaisir de pensée, PUF, Paris, 1991.
Penser la psychose, Dunod, Paris, 1995.
José Morel Cinq-Mars
Quand la pudeur prend corps, PUF, Paris, 2002.
Claude Nachin
Les fantômes de l’âme, L’Harmattan, Paris, 1993
Le deuil d’amour, L’Harmattan, Paris, 1998.
A l’aide, y a un secret dans le
placard !, Fleurus, Paris, 1999.
La méthode psychanalytique, Armand Colin, Paris, 2004.
Gisela Pankow
Structure familiale et psychose, Aubier, Paris, 1977.
L’homme et sa psychose, Flammarion, Paris, 1993.
Jean-Bertrand Pontalis
Entre le rêve et la douleur, Gallimard, Paris, 1977.
Nicholas Rand et Maria Torok
Questions à Freud, Les Belles Lettres, Paris, 1995.
Philippe Réfabert
De Freud à Kafka, Calmann-Lévy, Paris, 2001.
Denis Rossi
Etude sur le trauma, Epistolettre n° 23, FAP, juin 2002.
Yolande Tisseron-Papetti
Du deuil à la réparation, Edition des femmes, Paris, 1986.
Serge Tisseron
Tintin chez le psychanalyste, Aubier, Paris, 1985.
Tintin et les secrets de famille, Séguier, Paris, 1990.
La honte, psychanalyse d’un lien
social, Dunod, Paris, 1992.
Secrets de famille, mode d’emploi,
Ramsay, Paris, 1996.
Comment Hitchcock m’a guéri, Albin Michel, Paris, 2005.
Saverio Tomasella
« Extension
ou extinction des feux : de l’essaim au courant
d’affects », Le
Coq-héron, Erès, Toulouse, mars 2004.
Le surmoi, Eyrolles, Paris, 2009.
Maria Torok
Une vie avec la psychanalyse, Aubier, Paris, 2002.
Donald Winnicott
De la pédiatrie à la
psychanalyse, Payot, Paris, 1969
(1992).
Fragments d’une analyse, Payot, Paris, 1975.
Jeu et réalité,
l’espace potentiel, Gallimard,
Paris, 1975.
La nature humaine, Gallimard, Paris, 1990.
La crainte de l’effondrement et
autres situations cliniques,
Gallimard, 2000.
© AENAMT, 2009.