Le trauma et ses répercussions somato-psychiques

 

Le trauma et ses répercussions somato-psychiques

ou « la pensée interrompue »[1]

 

Saverio Tomasella

 

 

« Il n'est pas étonnant que la psychanalyse, née à la même époque que la notion de névrose traumatique, ait trouvé avec le traumatisme psychique un de ses premiers modèles, mais aussi un corps étranger interne, pour reprendre l'expression que Freud utilisait à propos du souvenir pathogène.[2] » Claude Barrois

 

 

Le 18 février 1919, S. Freud écrivait à E. Jones : « A la base de chaque cas de névrose de transfert se découvre une ''névrose traumatique'' »[3]. Encore en 1919, dans l'introduction des actes du Vème Congrès de psychanalyse, il affirme : « Le refoulement est à la base de toute névrose, comme une réaction à un traumatisme, comme une névrose traumatique élémentaire ».

 

Dès 1893, Freud étudie avec J. Breuer les troubles somatiques, ce qui donnera leurs Etudes sur l'hystérie et la notion de conversion, cette traduction physique d'un conflit psychique inconscient en attente de symbolisation.

 

Freud avance de nombreuses pistes, dont celle de la pulsion, qu'il spécifie comme articulation entre psyché et soma. En 1923, dans Le moi et le ça, il présente une conception corporelle du moi : « Le moi est d'abord et surtout un moi corporel […] Le moi dérive de sensations corporelles, principalement de celles qui surgissent à partir de la surface du corps. »[4]

 

Freud parle du corps biologique et non du « corps de sensations », organe de la perception : le moi corporel est un moi imaginaire constitué de sensations corporelles et de fantasmes. Tout autre est la sensation interne, interface entre l'âme et le corps, substrat de la perception par le sujet, qui pourra devenir connaissance intime.

 

Le trauma en perspective[5]

En 1916, Freud donne une définition - économique - du traumatisme : « Nous appelons ainsi un événement vécu qui, en l'espace de peu de temps, apporte dans la vie psychique un tel surcroît d'excitation que sa suppression ou son assimilation naturelle devient une tâche impossible, ce qui a pour effet des troubles durables dans l'utilisation de l'énergie »[6].

 

A cette époque, Freud ne voit les choses que sur le plan quantitatif, donc physique et matériel. Il ne spécifie pas que, au fond, le trauma est la conséquence d'un acte de nature contraire à l'éthique humaine dont l'intention est niée.

 

De son côté, le 28 septembre 1918, lors du Vème Congrès international de psychanalyse à Budapest, Ferenczi désigne le non-dit et le silence concernant l'événement-choc comme principaux facteurs traumatogènes. L'expérience dramatique devient une « enclave morte-vivante » gardée au secret dans la psyché du patient.

 

Le film Les fragments d'Antonin[7] expose les conséquences des traumatismes engendrés par la guerre de 1914-1918. Le Dr Labrousse soigne les « âmes cassées ». Il remarque des « tremblements, des contractures, des cécités, sans causes organiques ». Il affirme que « le choc s'est logé à l'intérieur de ses malades et a disloqué leur corps »… Parlant d'Antonin, le personnage principal, il continue : « Ses souvenirs sont très précis. Il les vit comme une réalité physique. Sa mémoire est figée sur ce que la guerre lui a fait vivre ».

 

Louis Crocq affirme que « le trauma correspond à une confrontation inopinée avec le réel de la mort. Brutalement, s'effondre le monde de culture avec lequel le sujet vivait jusqu'alors. [Il] se retrouve dans un monde brut de sensations aigües qui n'ont plus de sens pour lui. » [8]

 

Au moment du choc, le déni de l'insupportable réalité crée un trou, un vide, un blanc. Après le choc, lorsque le trauma révèle son effet de déstructuration, le sujet se sent encombré d'un « corps étranger » ; « ses affects sont bloqués ». Le trauma laisse un « trou noir », une béance dans la continuité d'existence du sujet, un vide de mémoire, à la place des « souvenances brutes sensorielles » qui agitent le malade, et qui devront être transformées en « souvenirs construits élaborés avec des symboles ». Comment ? « C'est par la parole, à partir de ses associations d'idées sur l'expérience traumatique que le sujet va pouvoir donner un sens sur un avant et un après l'événement, qu'il peut réaligner dans son histoire de vie ». Dans Les fragments d'Antonin, le retour de la femme aimée, Madeleine, va permettre à Antonin de faire le pont entre réalité ancienne (lors de l'époque traumatique) et réalité actuelle ; particulièrement la présence physique de Madeleine : sa voix, sa main, son parfum de violette…

 

Dans son Etude sur le trauma[9], Denis Rossi accorde un rôle fondateur à la relation de la mère avec son bébé, y ajoutant - comme Winnicott - l'importance du regard que la mère porte sur son enfant et l'impact des moments où elle s'absente. Ce sera surtout dans le retour du regard de l'enfant vers sa mère que se cristallisera la puissance désorganisatrice du trauma : l'enfant est lié par la souffrance que sa douleur engendre chez sa mère et qu'il lit dans ses yeux. L'enfant voit la mort dans le regard vide de sa mère. Il ne s'y retrouve plus. Il ne la reconnaît plus comme mère contenante. Son désarroi est de la découvrir elle-même perdue, en détresse à son égard…

 

Dans Le chemin de connaissance, Marie-Claude Defores précise que le traumatisme se décline selon trois aspects :

-      le sentiment continu d'exister est brisé ;

-      l'effraction énergétique au sein de l'être ne peut être métabolisée ;

-      le sujet vit l'imminence du danger de perdre ses repères d'humain.

Si ces trois aspects sont interdépendants, le troisième est le plus important : il concerne l'identité humaine. Le traumatisme découle de « l'émergence dans la conscience d'un détournement dénié de l'éthique humaine par l'environnement vis-à-vis duquel nous sommes en dépendance ». [10]

 

La grande déflagration énergétique vécue au moment de l'impact traumatique est une montée pulsionnelle, émotionnelle et sentimentale par laquelle le sujet cherche à se protéger du détournement éthique qui le met en danger d'être déstructuré, voire anéanti. Le traumatisme provoque une sidération de l'être, qui l'empêche de constituer une mémoire de l'événement ou de la situation (trou de conscience), tout en laissant une empreinte inconsciente en lui.[11] Ces traces restent muettes jusqu'à ce qu'elles deviennent conscientes.

 

Le trauma crée donc des coupures dans le chemin de la remémoration donc de la symbolisation[12] (qui va de la sensation interne vers l'image intérieure, puis vers la parole)[13]. Il en résulte une confusion entre le registre physique (matériel) et le registre psychique (subtil). La peur de la mort réelle est un déplacement métaphorique qui exprime une angoisse de dépersonnalisation (« mort psychique », par éclipse du sujet ou disparition de l'être).[14]

 

Les repères existant sur les troubles psychosomatiques

Heitor de Macedo affirme[15] que toute somatisation est une organisation défensive « comme conséquence d'un rejet hors du psychisme de l'expérience traumatique ». Les « psychosomatisations » sont la « conséquence d'une hétérogénéité radicale entre le corps et le psychisme […] preuve de l'impossibilité dans laquelle se trouve le sujet de se représenter ses conflits ».

 

D'après Didier Anzieu, « le Moi-peau fonde la possibilité même de la pensée » (p. 62), oubliant pourtant d'élargir sa réflexion au « Je » : le Moi est corporel ; le Je est subjectif. Il insiste sur le rôle de la peau dans la constitution de la réflexivité de la pensée, bien que la peau ne soit pas seule en jeu. « Se percevoir » (d'abord dans le regard de l'autre), « s'entendre » (dans l'écoute attentive de l'autre) et « se souvenir » (déjà dans la mémoire de l'autre) sont les actions fondatrice de la subjectivation (le sujet existe dans l'espace, dans le temps et face à autrui : il peut sentir, penser et désirer). Là encore, tout réduire au seul « moi corporel » correspondrait à occulter que la réflexivité découle du « miroir symbolique », qui permet peu à peu de se connaître en passant par l'échange de paroles vraies avec l'autre. L'enfant est alors reconnu comme un sujet humain unique.

 

De son côté, Joyce McDougall souligne que « Freud a fondé toute sa théorie de l'appareil psychique sur un terrain biologique : […] l'être humain fonctionne comme une unité corps-esprit. » [16] Ainsi, à chaque instant, la psyché se sert du corps, et inversement.

Les personnes présentant des troubles psychosomatiques semblent ne pas pouvoir utiliser les paroles pour exprimer leur pensée. Ne pouvant symboliser le déni de l'humain et les détournements éthiques de leur entourage, ils passent à un autre substrat, le registre corporel, pour exprimer ce qui les trouble par une création : le symptôme corporel. Ils font « parler leur corps » au lieu de ressentir leurs douleurs et de réussir à symboliser leurs angoisses et leurs colères. (p. 21)

Allant dans le sens de nos réflexions, l'auteure souligne que « les éclosions somatiques coïncident le plus souvent avec des événements traumatiques » (p. 37)

Comme Anzieu, McDougall souligne l'impossibilité de représentation du corps comme contenant et la frayeur de devoir renoncer à une identité séparée : « Le corps propre est peu distingué de celui de l'autre. » (p. 56)

De même que Gisela Pankow, elle rapproche les troubles somatopsychiques de la psychose, notamment :

-      les angoisses masquées par les symptômes,

-      « les mêmes craintes quant aux limites [du corps] et à son étanchéité »,

-      « la terreur de ne pas avoir droit à des pensées et des émotions personnelles » (p. 33), terreur qui naît de la conscience de l'interdit de penser qui pèse sur eux.

 

Les apports de Gisela Pankow sont utiles pour aborder l'aspect thérapeutique des cures difficiles. Elle insiste sur les perceptions des patients, mais aussi sur l'importance de la relation entre le corps vécu et la parole. « Les troubles proviennent de la manière d'être dans le corps. »[17] Il s'agit alors de « saisir une dynamique dans l'espace du corps vécu », par l'image du corps dans sa double fonction :

1.       de relation évolutive (dynamique) entre les parties et le tout ;

2.       de contenu (sens potentiel) lié à l'histoire du sujet.

Pankow explore le corps familial pathologique : « Depuis des années, j'ai pu mettre en évidence que des zones de destruction dans l'image du corps des psychotiques et certains malades psychosomatiques correspondaient aux zones de destruction dans la structure familiale de ces malades. » (p. 48)

Pour elle, l'image du corps vécu (mémoire de ce qui advient dans la relation) est alors dissociée des capacités représentatives et symboliques. Nous dirions que le sujet est empêché de recourir aux ressources psychiques qui lui permettraient d'assimiler les expériences vécues, par le passage de l'image aux mots[18]. Le trouble corporel correspond « à une lacune : à une zone de destruction dans le registre du désir » (p. 150), reflet des impasses et des interdits du référentiel familial.

 

Métabolisation, pensée et symbolisation

Penser le réel correspond d'abord, pour le sujet, à métaboliser l'expérience vécue. Du point de vue physiologique, la métabolisation désigne la transformation biochimique d'une substance dans un organisme vivant : il s'agit d'un processus. Piera Aulagnier y a recours pour désigner le travail de représentation de la psyché[19]. Insistant sur l'importance de la relation à l'autre, Abraham et Torok, sur les pas de Ferenczi, parlent d'introjection : cette capacité à « prendre et garder dans l'esprit les traces de toutes nos expériences - qu'il s'agisse de nos sentiments, de nos désirs, des événements ou des influences du monde extérieur. »[20] Il se trouve que, parfois, ce processus fondamental est bloqué ou empêché…

 

En ce qui concerne notre thème de recherche, l'hypothèse traumatique est souvent confirmée par l'éviction des sentiments, défense radicale contre l'angoisse et contre la douleur[21]. Joyce McDougall affirme : « Dans les états psychosomatiques, c'est le corps qui se comporte de façon délirante, il surfonctionne ou bien il inhibe des fonctions somatiques, et cela d'une manière insensée sur le plan physiologique. Le corps est devenu fou. »[22]

Le praticien se trouve alors confronté à des patients (provisoirement) mutilés d'une partie de leur vie émotionnelle et intellectuelle.

-             Leur pensée est « opératoire » : délibinalisée et excessivement pragmatique.

-             Ils ne parviennent pas à nommer leur affectivité (alexithymie).

-             Leurs affects sont « gelés » et la représentation verbale des vécus corporels est compromise, voire impossible.

 

L'expression des sensations internes est le chemin vers le sentiment et la pensée. Un trouble psychosomatique est une émergence de la mémoire traumatique. Il est souvent précédé de ce que Pierre Marty appelle une « dépression essentielle » : elle révèle une faille dans le sentiment d'identité du sujet[23], mais surtout dans ses capacités de symbolisation. Le chemin vers le sentiment est aboli. Le corps n'est plus senti, ni pensé, dans ses zones atteintes…

 

Mon article de 2004 creuse cette question du gel et de la prise en bloc de la vie affective, à partir de l'histoire d'un patient alcoolique gravement traumatisé dans son enfance et son adolescence, dont les deux lignées étaient porteuses de lourds secrets. Je parlais alors d'un essaim d'affects organisant ses cryptes et incorporations[24].

 

En voici un autre exemple :

A propos des moments où elle n'arrive plus à penser, une jeune femme boulimique m'explique qu'elle vit un phénomène intérieur de dispersion, de dilution. La confusion devient parfois telle qu'elle en arrive à réellement tourner en rond : « J'ai des tas d'éléments éparpillés dans mon cerveau. Je n'ai plus la possibilité de les chercher et de les assembler au bon moment. » A l'école, elle était aussi gagnée par cette impossibilité de penser. Nous découvrons ensemble que dans ces phases particulières, elle se sent insensible, vidée de toute possibilité de sensibilité. Son père les avait « laissées tomber » sa mère et elle. Les rêves et les associations libres nous mènent peu à peu dans la crypte : elle a été abusée sexuellement lorsqu'elle était enfant, par un vieux monsieur, posé jusque-là en figure paternelle… Aujourd'hui, pour ne plus se laisser gagner par l'apathie et le vide, cette femme se met devant une feuille de papier. Elle réfléchit « sur un autre thème », elle tente de « rassembler ses idées » pour écrire quelque chose : « j'essaie d'inventer une histoire, ma sensibilité revient, je me sens de nouveau vivante ».

 

La délicate question des deuils entravés

Dans le film Je vais bien, ne t'en fais pas[25], le secret ouvre une brèche impensable vers l'inconscient. Loïc, le frère de Lili, est mort d'un accident d'escalade pendant qu'elle était en séjour linguistique à Barcelone. A son retour, pour éviter de lui apprendre la nouvelle, ses parents disent à Lili que Loïc a fait une fugue suite à une dispute avec son père. Lili n'arrive pas à y croire. Elle est hantée par l'absence de son frère, cherche inlassablement des signes, puis se laisse peu à peu dépérir. Elle ne se nourrit plus et finit par être hospitalisée…

 

Ici le deuil de Lili est empêché par le mystère qui entoure la disparition de son frère. Elle ne peut pas métaboliser sa perte, elle est privée d'une « partie de sa propre capacité d'aimer, de s'intéresser et de créer »[26]. Claude Nachin précise : « L'apparition du trouble somatique paraît bien correspondre à un moment particulier où le travail du deuil subit un blocage sélectif en rapport avec le retour inconscient de la problématique d'un deuil raté : en effet, dans deux cas [ulcère à l'estomac, infarctus du myocarde], les patients n'avaient pas pensé à leur deuil ancien avant le travail en séance. » (p. 34)

 

Voici l'exemple d'un enfant souffrant de fortes crises d'asthme liées à la « maladie du deuil » de sa mère. Le secret douloureux de sa mère rendait son trouble impensable. Le deuil correspond à un très grand chagrin, une immense douleur sans dépersonnalisation : l'expérience peut être transformée en connaissance. Le deuil devient impossible quand le défunt a été idéalisé : cette idéalisation de la relation empêche le contact avec la réalité. L'idéalisation est un fantasme, une construction pour masquer les postures psychiques de soi et de l'autre dans la relation.

 

Le père de la mère (le grand-père de l'enfant) meurt brutalement dans un accident d'avion, dont le réservoir explose au décollage de Madagascar. Le grand-père de l'enfant meurt asphyxié, les poumons emplis de kérosène.

 

Un deuil entravé ne vient jamais seul. Enfant, la mère perd sa nourrice, lorsqu'elle a neuf mois[27]. A six ans, elle perd la nature océanique qui a bercé son enfance pour venir habiter en ville à Genève. Depuis, la mère souffre de phobies variées : la peur de conduire en ville, notamment…

 

A quinze ans, au mois de juillet, la jeune fille apprend la mort de son père - très souvent absent et qu'elle avait fortement idéalisé en compensation - par téléphone au milieu de la nuit, puis à la télévision.

« Je n'ai pas vraiment réalisé qu'il était mort », dit-elle aujourd'hui. « Ce n'est pas possible, ce n'est pas vrai... Je me sentais coupable, je ne lui avais pas dit que je l'aimais ; je n'avais pas su le retenir. Il ne serait pas mort s'il avait su que je l'aimais... Il m'abandonne ; il m'abandonne définitivement... personne ne me protègera jamais ! »

La question de l'abandon est déjà particulièrement forte pour la jeune femme : la dernière fois qu'elle voit son père, celui-ci déjà divorcé de sa mère, passe beaucoup de temps à parler avec son ex-femme au lieu de s'occuper de sa fille. « Je me rends compte qu'il n'y avait pas de vraie relation entre mon père et moi ».

 

A l'abandon se mêle une grande colère, doublée de la rage d'être brutalement privée de ce fantasme de père idéal. Le deuil est impossible : la jeune fille ne parvient pas à croire que c'est vrai.

 

« Je l'ai vu à la télévision comme un film de fiction ! Je faisais beaucoup de rêves de mon père encore vivant, rêves dans lesquels mon père n'était pas mort et vivait ailleurs, prenait de mes nouvelles… J'avais souvent l'impression de voir mon père dans la rue. »

 

A partir de l'âge de trois ans, le fils de cette femme a commencé à avoir des crises d'asthme. La plus forte ayant eu lieu au mois de juillet, au moment de la date anniversaire de la mort accidentelle de son grand-père.

 

« Mon fils commençait par une toux rauque dans l'après-midi. La crise avait lieu la nuit suivante et durait avec des hauts et des bas, trois à quatre jours, pour se transformer souvent en bronchite, et une fois en juillet en pneumonie. »

Lorsque l'enfant a six ans, de nouveau en juillet, a lieu la plus grosse crise d'asthme. Il est alors hospitalisé. L'enfant a parlé, peu après, de sa peur de mourir en ne pouvant plus respirer (d'elle-même, ma patiente a pu alors repérer le fantôme du grand-père mort asphyxié). Les crises étaient sévères. Le niveau de danger n'était pas très élevé médicalement (pick flow moyen), alors que l'enfant avait réellement beaucoup de mal à respirer, ses symptômes étaient très impressionnants et son angoisse élevée.

 

L'enfant était hanté par le fantôme du mort gardé secret au fond de la mère, parce que le deuil n'était pas encore accompli. Le garçon étouffait de l'idéalisation à laquelle sa mère ne pouvait renoncer : « si mon père est idéal, c'est que je suis une fille idéale, une femme idéale » pourrait-être la traduction de ce fantasme empêchant le deuil. Peu à peu, la mère n'a plus besoin de se croire parfaite et idéale, et de tenter de le faire croire aux autres. Quelques temps plus tard, la mère rencontre un homme dont le métier est de retrouver les épaves d'avions sombrés en mer. La possibilité de trouver un bout de la carlingue de l'avion lui permet d'intégrer enfin la mort de son ascendant comme réelle et va l'aider à vraiment faire le deuil de son père réel : « Il s'agit d'un élément indéniable de la réalité : c'est donc vrai, mon père est réellement mort ». Depuis, même s'il garde une légère fragilité pulmonaire, l'enfant n'a plus connu de crises d'asthme. En définitive, les détresses respiratoires correspondaient surtout à une invention de l'enfant qui étouffait dans l'idéalisation défensive de sa mère pour éviter de laisser mourir son propre père.

 

Perte de la capacité de penser et « travail du fantôme »…

Ferenczi insiste sur l'importance d'écouter l'enfant, afin de laisser émerger, à partir de lui-même, sa propre compréhension du monde et de la réalité. L'enfant gagne à développer librement sa sensibilité, ses potentialités perceptives et sa capacité de discernement. Ce que Nicolas Abraham appelle « le travail du fantôme dans l'inconscient » vient pourtant perturber ce processus naturel chez l'enfant qui est tracassé par le secret d'un de ses proches. « Placé sous le sceau du secret, le Fantôme entraîne une nescience, une obligation de ne pas savoir, pour le sujet qui en est affecté. » « Les manifestations cliniques fantomatiques sont liées à un travail psychique incessant et désespéré de l'enfant pour combler la lacune. […] Le fantôme au sens métapsychologique est donc une construction psychique de l'enfant, le produit de son travail psychique pour comprendre et soigner son parent » [28]. Se soigner lui-même, aussi, en créant de la symbolisation là où il n'y en avait pas.

 

A la différence du fantasme, le fantôme est une production psychique - souvent sous forme délirante - qui insiste pour rappeler à la fois la faille humaine de la généalogie et l'éthique, niée par la famille.

 

En ce qui concerne les répercussions somatiques du fantôme, j'ai également connu un cas de rectocolite hémorragique très similaire à celui qu'expose Claude Nachin dans son ouvrage sur Les fantômes de l'âme  (pages 68 et 69). La femme qui surveillait ses règles de peur d'être enceinte était la grand-mère du patient et s'était suicidée en 1943 lorsqu'elle avait découvert qu'elle était finalement tombée enceinte de son amant (un officier Allemand)…

 

A ce titre, le roman Ô Louise de Marie-Odile Delacour explicite de façon subtile le travail du fantôme dans l'inconscient de la narratrice avec des retentissements dans l'intime de sa chair, allant jusqu'à l'empêcher de faire l'amour avec son homme, qu'elle aime pourtant sincèrement. Ce livre présente un triple intérêt :

- il retrace la recherche de la narratrice sur les secrets dans sa lignée maternelle ;

- il permet de percevoir à la fois la difficulté et la nécessité intérieure d'une quête d'informations sur les secrets et les deuils des générations passées, ici plus particulièrement de sa mère et de sa grand-mère ;

- il révèle comment la jeune femme peut progressivement s'approprier l'histoire des femmes dans sa généalogie.

A partir des informations patiemment récoltées, la narratrice réussit à donner un sens à ses troubles inexpliqués et retrouve la possibilité d'une vie amoureuse.

 

Voici comment la romancière exprime, au sein de la narratrice, le fantôme de sa grand-mère Anna, résistante, morte à Ravensbrück le 29 janvier 1945 : « J'ai la sensation physique et morale d'être une blessée de guerre. Mon corps porte des stigmates anciens, mais ils sont invisibles à l'œil. Pourtant je suis née en plein baby-boom… j'ai toujours connu la paix. » L'autre fantôme concerne le secret gardé par Louise, sa mère, de l'assassinat par la grand-mère de son deuxième mari, meurtre dont elle a été le témoin direct. « Pendant toutes ces années, j'ai gardé en moi comme un enfant monstrueux le secret de ma mère. Il était là tapi dans l'ombre, et je ne voulais rien savoir. […] C'est le silence, le monstre, ces mots qui manquent pour remplir le vide. Mes blessures sont invisibles. Mes nuits sont peuplées de questions, les cadavres sans sépulture me tourmentent. Toute cette violence me sidère. »[29] La sidération est l'arrêt même de la pensée, la paralysie de la capacité de penser. Elle est un des tout premiers signes du trauma…

 

Une cure complexe intriquant les différents registres cliniques abordés

La question de l'angoisse de mort imminente, propre au traumatisme, est centrale dans l'histoire de cette femme d'une quarantaine d'années, que je prénommerais Elsa.

 

« Parler de ses peines, c'est déjà se consoler. », disait Albert Camus : c'est exactement ce qu'Elsa ne comprenait plus …

 

Elsa travaille en milieu scolaire. Elle a derrière elle une dizaine d'années de psychanalyse, dont plus de huit ans avec moi. Dans ce voyage à deux, qui a parfois fait résonner les séances du côté d'une « folie à deux », l'inter-transfert[30] a été chargé de beaucoup de mystères, de (bonnes ou mauvaises) surprises et parfois de tourments. Pour cette femme, c'est alors avec son corps et dans son corps que « ça se passe »[31]… La dernière période de sa cure a évolué autour de ses empêchements à penser, autant que de troubles physiologiques importants (urticaire, asthme et ulcère stomacal, notamment).

 

Elsa peut parfois donner l'impression de fonctionner de façon machinale, pourtant tous ses symptômes sont des créations : ils expriment sa vitalité, son goût pour la vie.

 

Bien que psychologue, Elsa est attristée de ne plus comprendre l'importance de la parole : « Je ne saisis plus la signification de "la parole guérit". Alors que je le comprenais très clairement avant. Je sens que j'ai besoin de parler quand il m'arrive quelque chose, mais je ne vois pas comment ça peut me soulager d'en parler. J'ai honte de ce "dysfonctionnement". Je suis désespérée de constater que je ne fonctionne pas. Est-ce que je ne suis pas folle quelque part en moi ? Je lutte pour expliquer, pour trouver les mots intelligibles. »

 

Nous découvrons qu'une distorsion paradoxale existe en elle, une coupure entre sentir et percevoir, c'est-à-dire entre ses sensations internes (sensations psychiques et non pas seulement les sensations physiques) et son aveuglement dû à une adhésion aux croyances ayant cours dans sa famille. Elle se coupe alors du mouvement de la connaissance pour rester dans le statut quo du consensus. En cherchant comment a pu se mettre en place ce paradoxe, Elsa perçoit qu'elle ne « sait qui croire » dans sa famille. Du coup, elle ne sait que penser au sujet de ce qu'elle ressent et de ce qui lui arrive.

 

« Je pense à ma grand-mère et au trouble que je ressens quand je l'évoque, au trouble mental et physique. Je suis arrivée à la conclusion que je souffre d'un conflit entre ce que je ressens et ce qu'on raconte dans ma famille (qui n'a rien à voir). »

 

La séance suivante, Elsa explique les angoisses qui la secouent.


« Je cherche mon air, j'étouffe. J'ai peur de dormir. Je me réveille la nuit en pleine panique. Je suis persuadée que c'est la mort. Une femme un jour m'a dit que l'on pouvait mourir d'angoisse. J'aurais aimé que vous me parliez. J'ai très peur le soir. » De fil en aiguille, Elsa revient à ce qui la hante : ne plus comprendre…

 

« Je pensais aux secrets de ma famille, à tout ce qui est dissimulé et je me revoyais en train de vous poser la question : pourquoi ça guérit de parler ? Vous me répondez... J'ai envie de vous demander : expliquez-moi s'il vous plaît, exactement comme à un nouveau venu sur terre. S'il vous plaît, faites comme si je ne connaissais rien, comme si je ne comprenais rien à rien et apprenez-moi à parler. Je suis comme un extra-terrestre qui débarquerait chez les humains, comme un mécanicien qui aurait pris un énorme coup sur la tête et qui ne saurait plus ce qu'est un moteur... »

 

Peu à peu, nous nous rendons compte que la dissociation a été son principal mode de défense. Il s'agit alors pour Elsa de retrouver son corps et sa présence au monde.

 

Lorsque je lui demande si elle perçoit son corps : Elsa me répond « non ». Elle associe librement et me parle de sa famille, des frayeurs qu'elle y vivait, et plus particulièrement de son père qui la photographia nue au moment de la puberté, pour vendre ses clichés à une revue érotique. Sa mère a été complice, elle n'a rien dit, elle a laissé faire ; mais, elle, Elsa, pourquoi n'a-telle pas réussi à dire non à son père ? Elle s'en veut beaucoup. Quand elle parle de son père, ses pieds, ses genoux et ses épaules entrent en dedans. Elsa raconte alors ses angoisses et ses difficultés à respirer : « dans ma famille, personne ne veut m'entendre, moi. Je souffre de cet aveuglement généralisé et des excuses systématiques que mes proches inventent pour éviter de voir mon père tel qu'il est ».

 

Ce déni[32] de la réalité « l'assomme », la rend « abrutie, ahurie » : « je ne peux plus penser » dit-elle. « Ma famille m'embrouille, on me demande de faire comme si de rien n'était ». Cela lui donne mal au ventre (elle souffre de spasmes intestinaux), des migraines aussi et des vertiges « je me sens partir dans un tourbillon ». Je lui demande de préciser ses symptômes et les moments où ils se présentent : elle repère qu'ils apparaissent principalement quand elle parle de sa famille avec sa mère, sa sœur ou ses cousines : « Je ne suis pas d'accord avec elles et elles se moquent de moi ».

 

Je l'interroge sur ce qui se passe en elle dans ces moments-là. « Je sens que ça remue, ça grouille dans mes intestins, ça bouge là-dedans. Je me sens serrée dans mon corps comme quelqu'un de malheureux que l'on n'entend pas. » Elsa ressent une forte rage à ne pas être entendue. Percevoir le déni des détournements de l'éthique dans sa famille fait soudain émerger en elle des pulsions agressives jusque-là refoulées. « J'ai envie de les étrangler, de tous les tuer. » Elle voudrait évacuer cette rage qu'elle enferme en elle et qui ne peut pas sortir. Cette rage contenue provoque d'abord des étouffements, puis un fort écœurement, enfin des troubles intestinaux. La violence (le feu) se retourne contre elle, du fait qu'elle n'investit pas cette force de vie qu'est l'agressivité dans un combat avec sa famille pour affirmer ce qu'elle pense elle, à partir de ses ressentis concernant la réalité.

 

Petit à petit, Elsa a pu reprendre contact avec son corps et en parler. Nous avions fait là, ensemble, un pas important. « Ce qui importe avant tout dans la psychothérapie, c'est de savoir comment un être humain vit dans son corps, ou mieux, comment il le vit. »[33] C'est alors qu'est survenu un urticaire géant, qui a duré plusieurs semaines et affolé Elsa, se réfugiant parfois aux urgences « hospitalières » (sa famille étant - et ayant été - tellement inhospitalière).

 

Quelques temps plus tard, suite à une séance mouvementée, Elsa affirme : « Tout bouge en moi, autour de moi ; je veux dire dans ma façon de percevoir, de comprendre ; même si je suis encore malade tous les jours. Ce qui me faisait beaucoup paniquer, c'était les gros malaises qui accompagnaient l'urticaire, presque à tomber dans les pommes. Je parle au passé avec espoir car, hier, j'ai compris ce que vous me dites : que l'angoisse pouvait provoquer ces crises d'allergie. » En fin de séance, elle revient à sa révolte contre sa famille. « J'ai de la rage à voir leur aveuglement… Cela m'assomme. J'ai l'impression de me cogner contre un mur. » (Il s'agit du mur du déni, image du corps qui figure la coupure entre conscient et inconscient.) Puis, d'elle-même, spontanément, elle découvre l'origine de ce qui l'irrite et enflamme sa peau. « Tout ce que je leur dis reste lettre morte : ça m'horripile, cela me donne de l'urticaire. »

 

Un souvenir familial va alors débloquer encore un peu plus la situation. A la séance suivante, elle me dit : « Je suis sensible à tout. » Elsa a vécu de nouvelles crises de paniques les jours derniers. « J'étouffe. J'ai l'impression d'étouffer tout le temps. » A quel moment est-ce le plus fort ? La patiente repère que l'angoisse est à son paroxysme au moment du repas, surtout le soir.

 

Elsa parle d'angoisse de mort, de déprime, de mal à la gorge (dû, en fait, à un reflux œsophagien) et de rougeurs au visage, qui lui faisaient croire à des allergies. Suite à une image qui m'est venue en l'écoutant[34], je demande si l'un de ses ascendants est mort étouffé. Elle me révèle que son arrière grand-père s'est suicidé un soir, en se pendant dans la salle à manger. Sa grand-mère lui en avait souvent parlé, justement à l'occasion des repas : la petite fille en perdait l'appétit… D'autres associations libres l'amène à parler de ses malaises : « Les bras m'en tombent, j'ai les jambes coupées » dit-elles en parlant de ses vertiges. L'angoisse l'empêche d'aller travailler. « Je suis clouée chez moi.[35] Je ne peux plus rien faire. » Je lui demande alors ce qu'elle a sacrifié. Elle me répond : « ma vie professionnelle, ma vie de femme ».

 

A ce stade, il était crucial de ne rien attendre d'Elsa : ne pas chercher un succès, ni même craindre un échec. Enfant, et jusqu'à cette dernière phase, elle n'avait pas pu faire l'expérience pulsionnelle de l'agressivité et de la colère. Elsa avait besoin de pourvoir se déterminer par elle-même, jusque dans sa psychanalyse, y compris contre son psychanalyste. Ce qui ne manqua pas de se produire…

 

La semaine suivante, elle réussit à dire qu'elle se méfie de moi et de mes paroles. D'ailleurs, elle dit qu'elle ne peut plus rien avaler. Elle est effectivement amaigrie. Je lui demande ce qui l'écœure. Elle me répond que lorsqu'elle était à l'école maternelle, elle vomissait tous les matins. Elle se souvient que cela la rendait très malheureuse. Sa mère ne lui offrait pas de bonbons, ne faisait pas de gâteau. « Il n'y avait jamais de fête à la maison, pas de joie, pas de douceur. C'était sinistre. » Elle se rappelle aussi un vieux voisin qui la dégoûtait. « Il parlait grossièrement en faisant des allusions grasses à propos du sexe des petites filles…  Le moindre petit bout de gras me dégoûtait » précise-t-elle. A tout cela s'ajoutent les châtiments corporels, punitions et vexations, à l'école maternelle. Elsa précise, entre autres : « on me forçait à manger, je vomissais ». Au fil de ses associations, elle en arrive à dire que « sa famille ne supporte pas qu'un enfant soit un enfant » : « Les enfants sont considérés comme des automates, des statuettes, sans pensées ni sentiments ».

 

Elsa avait fait sienne cette conception de « l'enfant pantin », en la prenant au pied de la lettre et en s'y soumettant, inconsciemment. L'image du corps du pantin révèle la compromission dans laquelle Elsa s'était mise, dès l'enfance. Elle figure sa position subjective, ce qu'elle a été intérieurement : accepter d'être le pantin de ses parents. Par peur de souffrir, l'enfant accepte de laisser invalider son ressenti pour rester en accord avec le message collectif, le discours de son milieu. Ce qui angoissait le plus Elsa était donc de croire devoir renoncer à ce qui la maintenait vivante et la faisait exister : sa sensibilité et sa pensée[36].

 

Elsa fait de nouveau un grand pas en avant en comprenant l'importance de différencier le registre physique du registre psychique (le « substantiel » du « subtil », comme le dit Françoise Dolto). En fait, elle prend conscience qu'elle n'était pas réellement en danger de mort : elle avait surtout peur de devenir folle[37] (de mourir psychiquement).

 

Une première phase de bilan permet à Elsa de confirmer que ses angoisses de mort subite sont dues :

- à une terrible expérience d'empoisonnement en Côte d'Ivoire, lorsqu'elle avait six ans ;

- à l'attitude irrespectueuse de son père contre laquelle elle n'a opposé aucun refus ;

- aux « fantômes » des morts mal partis dans sa famille (notamment ce grand-père qui s'est pendu, un enfant mort d'une chute sur la tête, une femme assassinée brûlée vive).

Quand l'angoisse devenait trop forte, le corps prenait le relais en envoyant des signaux de détresse, avec l'asthme, l'urticaire ou l'ulcère à l'estomac.

 

Nous sommes ainsi parvenus à une période durant laquelle Elsa, plus apaisée, a pu faire l'expérience de l'illusion, ce qui n'avait pas été possible jusque-là. Elle était heureuse de constater sa nouvelle capacité à s'exprimer avec humour, à rire d'elle-même ou de situations de son quotidien, à raconter ses rêves, des films qu'elle avait vu ou encore ce qui lui arrivait. La capacité à jouer avec ses illusions lui a permis - plus tard - de vivre un passage dépressif conscient durant lequel il lui a été possible de faire face à la prise en compte de ses désillusions.

 

« Maintenant, je n'ai plus d'élan, ça m'angoisse terriblement. Je ne lis plus, je ne vois plus de film, je ne suis pas très investie dans mon travail... Je ne vis plus. Je pourris sur pied. Je ne réagis pas et je m'angoisse. » Je lui fais remarquer que son angoisse est liée à l'inertie[38] dans laquelle elle est plongée. Malgré sa moue, elle opine de la tête : elle ne va pas bien, mais elle ne fait rien pour aller mieux…

 

La séance suivante confirme un pas décisif. Elsa s'est mise à penser sa différence, notamment quant à la projection parentale (ce qu'elle devrait être) et le fantasme collectif du code social (ce que devrait être sa profession). Elle peut entrer dans le mouvement de ce qu'elle est et de ce qu'elle désire, en partant d'elle.

 

« Cela me faisait mal au cœur. Pendant longtemps, j'ai cru que me sentir différente équivalait à me sentir détestable, minable, indigne d'être aimée ou même indigne d'être acceptée. Ma différence était un défaut, une tare ». Elle découvre en elle une autre défense fondamentale : elle croyait qu'il valait mieux ne pas exister vraiment et être invisible plutôt que risquer d'être rejetée.

« Par moments, je me sens tarée. Je n'ai pas cultivé cette différence, je ne l'ai pas "validée". Je ne sais pas qui je suis. »

 

Les symptômes physiques ont disparu : une question existentielle surgit enfin, question qui la concerne, elle, directement, singulièrement, en tant que sujet.

 

A partir de ce moment, je crois que j'ai commencé moi-même à la voir autrement, à avoir moins peur qu'elle soit « folle », à mieux l'accueillir, à l'écouter de façon plus détendue. La suite de sa psychanalyse s'est déroulée avec une aisance inhabituelle pour elle comme pour moi, une bonne humeur joyeuse…

 

Elsa va bien. Elle a déménagé, elle n'habite plus le même immeuble que sa mère, un peu loin de tout. Elle a acheté « un joli appartement » en centre ville, qui lui plaît à elle. Désormais, elle vient tous les quinze jours. Elle parle d'arrêter sa psychanalyse : nous nous sommes donnés encore un peu de temps.

 

De mon côté, avec cette femme, peut-être plus qu'avec d'autres patients, j'ai dû me défaire de mes a priori théoriques, de mes préjugés sociaux et de mes automatismes idéologiques. Parfois, le désarroi était tel, de part et d'autre, que nous avons été obligé d'inventer, au jour le jour[39], des réponses ajustées à des situations nouvelles.

 

Pour conclure, je dirais que…

Les perturbations somatopsychiques résultent d'une incapacité, ponctuelle ou durable, à introjecter (donc à métaboliser, à penser) les effets d'un drame, privé de toute possibilité d'expression verbale, qu'il s'agisse d'un trauma personnel ou de l'influence transgénérationnelle d'une tragédie familiale.

 

Une telle tragédie est chaque fois un détournement de l'éthique humaine, origine profonde du traumatisme, qui ne peut être découverte que personnellement, à travers sa propre souffrance.

 

L'ensemble soma-psyché met alors en scène, dans le temps et l'espace, ce qui a été frappé du sceau de l'indicible ou de l'impensable, sous la forme d'un refoulement, associé à un blocage de la sensibilité et un gel de la vie affective.

 

Cette hypothèse générale reste à confirmer plus largement par d'autres exemples.

 

© Saverio Tomasella

(2009, 2010)

 

 

 

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© CEM, 2009



[1] Je remercie Claude Nachin, Marie-Claude Defores et Yvan Piedimonte pour leurs relectures et leurs conseils.

[2] C. Barrois, Les névroses traumatiques, Dunod, 1988, p. 5.

[3] Ernst Jones, La vie et l'œuvre de Sigmund Freud, PUF, 1958-1969, tome 2, p. 269.

[4] Sigmund Freud, Le Moi et le ça, Œuvres complètes XVI, PUF, 1991, p. 26. Dans les premiers temps de l'invention de la psychanalyse, n'oublions pas les contributions de Ferenczi (et de Groddeck) à la création de ce qui deviendra la « psychosomatique ».

[5] Je ne vais pas retracer l'histoire du traumatisme psychique, la bibliographie répertorie les ouvrages majeurs sur ce thème. Je partirai d'œuvres d'artistes, comme Freud le recommande en 1907 : S. Freud, Le délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen, Gallimard, 1986.

[6] « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 256.

[7] Gabriel Le Bomin, France, 2008.

[8] « Traumatismes de guerre », entrevue filmée, Les Fragments d'Antonin (suppléments), MK2, 2008. Pour plus de détails, lire Les traumatismes psychiques de guerre, Odile Jacob, 1999. Louis Crocq insiste sur le fait que le traumatisme correspond autant à la violence subie qu'à la violence donnée. La culpabilité de la violence exercée sur autrui est très lourde, même lorsqu'elle est officiellement justifiée par la guerre. Cette culpabilité naît souvent au moment où le croisement des regards de chaque protagoniste engendre une « terrible fascination ».

[9] D. Rossi, « Etude sur le trauma », Epistolettre n° 23, FAP, juin 2002.

[10] Marie-Claude Defores, Du Vedanta à la psychanalyse ou le chemin de connaissance, C.V.R., Gretz, 2005, pp. 20-21.

[11] M-C Defores et Y. Piedimonte, La constitution de l'être, Bréal, 2009, p. 215 notamment.

[12] La symbolisation désigne un processus de réflexion et de nomination par lequel nous donnons un sens aux expériences humaines que nous vivons (idem, p. 214). Voir plus loin.

[13] Voir Partie III.

[14] Le déplacement est un mécanisme psychique par lequel un élément manifeste (conscient) est mis en place d'un élément latent (inconscient) : personne, objet, idée, émotion, souvenir, etc. La dépersonnalisation désigne la perte, progressive ou brutale, de ses repères d'identité individuelle et d'être humain.

[15] Heitor de Macedo, Lettres à une jeune psychanalyste, Stock, 2008, pages 171 et 175.

[16] Joyce McDougall, Théâtre du corps, Gallimard, 1989, p. 28 et sq.

[17] Gisela Pankow, Structure familiale et psychose, Aubier, 1977, p. 32 et sq.

[18] Cf. Donald W. Winnicott, La nature humaine, Gallimard, 1990, p. 209.

[19] Piera Aulagnier, La violence de l'interprétation, PUF, 1999, pp.25-26. « Par activité de représentation, nous entendons l'équivalent psychique du travail de métabolisation propre à l'activité organique. Ce dernier peut se définir comme la fonction par laquelle un élément hétérogène à la structure cellulaire est rejeté ou, à l'inverse, transformé en un matériau qui lui devient homogène. Cette définition peut s'appliquer en tout point au travail qu'opère la psyché, à la différence près que, dans ce cas, l'élément absorbé et métabolisé n'est pas un corps physique mais un élément d'information. »

[20] Claude Nachin, A l'aide, y a un secret dans le placard !, Fleurus, 1999, p. 48.

[21] Daniel Widlöcher, Métapsychologie du sens, PUF, 1986. « La disjonction de l'affect et de la représentation est à la base de la découverte psychanalytique et demeure un fondement de sa pratique. » (p. 104)

[22] J. McDougall, op. cit., p. 35 (puis 40).

[23] Cf. Alain Ksensée, « Dépression essentielle et narcissisme », Dépression et psychosomatique, Revue Française de psychanalyse n°68, PUF, 2004.

[24] Saverio Tomasella, « Extension ou extinction des feux : de l'essaim au courant d'affects », Le Coq-héron, Erès, mars 2004.

[25] Philippe Lioret, France, 2006.

[26] Claude Nachin, Le deuil d'amour, L'Harmattan, 1998, p. 11.

[27] « La maladie du deuil est habituellement une évolution spécifique d'une névrose déjà constituée, à la suite d'une perte objectale. » (Ibid. p. 17.)

[28] Claude Nachin, Les fantômes de l'âme, A propos des héritages psychiques, L'Harmattan, 1993, pp. 11-12.

[29] Marie-Odile Delacour, Ô Louise, Gallimard, 2005. Répondant à mes questions, l'auteure précise : « Oui, il s'agit bien de fantômes. Je crois que le fantôme existe en soi quand les mots manquent pour le nommer. »

[30] J'ai choisi l'expression « inter-transfert » pour désigner les allers retours du transfert, c'est-à-dire la dynamique des interactions conscientes et inconscientes entre patient et psychanalyste : sensations, émotions, sentiments, images, gestuelles, pensées et paroles échangés.

[31] Cf. S. Ferenczi, « Penser avec le corps, c'est comme l'hystérie », Journal clinique, Payot, 1985.

[32] Pour approfondir la réflexion sur le déni et la haine, lire M. C Defores, op. cit. , pp. 37-40.

[33] G. Pankow, op. cit., p. 19.

[34] Il s'agit d'une vision intérieure survenue, par le biais du transfert, dans l'écoute âme et corps du psychanalyste. « La sensation et l'image peuvent actualiser ce qui est non visible mais réel. » précise M-C Defores (ouvrage cité, p. 34).

[35] Une autre fois, elle me dira : « je suis comme un clou sur une planche, figée, seule ».

[36] « Cette absence de référence de l'humain met la victime au bord du gouffre, dans le risque de la perte de son axe, de son identité. », M-C Defores, op. cit., p 55.

[37] « La folie me fait plus peur que la mort. », dira-t-elle à la fin de cette séance. Dans la lignée maternelle, plusieurs femmes étaient schizophrènes…

[38] Voir S. Tomasella, Le surmoi, Eyrolles, 2009.

[39] Entre les séances, parfois rapprochées, Elsa prenait le temps de m'écrire. Aux moments des crises, elle écrivait tous les jours, un ou plusieurs longs méls chaque jour. J'y repère une passion commune pour la recherche, que permettaient notre alliance de travail et la confiance réciproque entre nous.