Passacaille
« Je
voudrais tout le long de ma vie, au moindre choc, rendre un son pur et probe,
authentique.
Presque
tous les gens que j'ai connus sonnent faux. Valoir exactement ce que l'on
parait ; ne pas chercher à paraître plus qu'on ne vaut…
On veut
donner le change et l'on s'occupe tant de paraître, qu'on finit par ne plus
savoir qui on est. »
André Gide, Les
Faux Monnayeurs.
C'était mon livre de chevet quand j'avais quinze ans. Ce
« son pur et probe, authentique » provoquait en moi à la fois un
immense chagrin et une sorte d'élan, de joie intérieure comme l'esquisse d'un
chemin à faire, et qui au bout apporterait la lumière.
C'est la quête de toute ma vie : la vérité, ma vérité.
Pourtant, l'emprise familiale était si lourde, si
redoutable que j'ai pris des chemins de traverse. Je suis restée bloquée dans
des impasses, pour arriver à ma rencontre avec Saverio Tomasella, avec la
psychanalyse et avec notre groupe de recherches.
Cette rencontre m'est apparue dès la première séance comme
une évidence de l'endroit où je devais être, là, maintenant. Comme la réponse à
une très vieille question.
J'avais acquis au fil du temps un savoir sur mon histoire,
savoir dans lequel j'étais emmurée. J'avais beaucoup travaillé sur mon arbre
généalogique et cependant, dès cette séance, les fantômes circulaient encore
dans l'espace. Mon psychanalyste ressentait comme un grand froid, il m'a dit
que ses pieds étaient glacés. Moi aussi, mais ce n'est qu'en l'entendant me
demander ce que je ressentais physiquement que je l'ai perçu… Qui ne m'avait
jamais demandé ce que je ressentais ? Oui, j'avais des connaissances de
mon histoire, mais tout accès au rêve était bloqué depuis longtemps et je ne
pouvais pas écouter mes sensations. C'est un peu comme si j'avais les images,
mais pas le son.
Je savais alors que j'étais venue au monde comme une vraie
bombe à retardement.
Il me semblait avoir compris et évalué tous les enjeux de
ma naissance : le secret, le mensonge sur mes origines, sur ma filiation
et sur ma nationalité.
Au final, sur le papier : 2 pères, 2 noms, 2
nationalités.
-
Ma mère
avait un mari et un amant lors de ma conception. Elle a « joué à la
roulette russe » pour décider de son devenir et donc du mien. A chacun des
2 hommes, elle a « offert » ce bébé à naître comme étant le sien.
Finalement, elle a choisi celui qui, pour elle, représentait la sécurité.
J'ai fait « corps avec elle » toute mon enfance.
Je ressentais confusément son angoisse. Ma mère me collait à la peau et
devenait mienne. Je savais, sans savoir, que je devais me faire le plus petite
possible, comme si je me promenais avec une pancarte « ne pas
déranger ». Je passais mon temps à essayer d'attraper une bribe
d'encouragement à mes efforts quotidiens pour me faire accepter.
-
Le fait
même d'exister était une angoisse permanente. Il me semblait être en dette,
mais de quoi ? J'avais certainement commis une faute, mais laquelle ?
Quelque chose suintait déjà dans l'air de la maison, comme
quelque chose de vil, d'abominable, de caché et qui me concernait.
Je me sentais comme un « corps étranger » dans
cet environnement.
Je savais que celui que je croyais mon père lorsque j'étais
enfant, mon beau-père en fait, était incestueux et que ma mère était intrusive
et manipulatrice, mais jamais encore je n'avais pu nommer cela de la
perversion.
Les mots d'ordre du clan étaient « tu n'as qu'un seul
droit, c'est celui de te taire » et « on ne s'écoute
pas ». Ils m'ont fait contourner
longtemps le désir de faire une psychanalyse.
J'ai chaotiquement rencontré deux fois des psychanalystes
qui ont banalisé tous ces événements. A croire qu'ils sont rentrés dans mon
« jeu » ! Ils n'étaient pas dans la véritable écoute au-delà des
mots et moi j'étais dans l'incapacité de percevoir ce qui se passait.
J'étais tellement habituée à minimiser tout ce qui me
concernait et tellement avide du regard de l'autre qui me donnait droit à
l'existence.
Mon parcours en psychogénéalogie
m'a permis de lever des interdits
gigantesques quant à la recherche de mes origines.
Il a fallu pour cela que je m'y autorise, que je
vive deux années de véritables cataclysme : divorce, dépôt de bilan, décès
de mon beau-père et de ma mère. Je crois que c'est à ce moment-là que le désir
de continuer une vie qui me ressemblerait a enfin émergé.
Connaître la vérité, ma vérité, ne menaçait plus
personne ; ils étaient tous morts.
Je souhaite aussi témoigner des dangers des interprétations
rapides. C'est aussi la psycho généalogie qui m'a mise sur de fausses pistes :
-
Entendre
que finalement deux pères s'étaient penchés sur mon berceau et m'avaient
probablement aimée était tellement consolant.
-
Dire que
dans ma rencontre avec mon nouveau compagnon se trouvait l'enjeu de mon
arbre : vivre une histoire d'amour dans la légitimité m'a entraînée dans
une course effrénée par rapport à ma soif de reconnaissance et de légitimité.
En revanche, nous avions bien expérimenté dans ce travail toute la confusion
dans laquelle j'avais été empêtrée, enchevêtrée.
Un dernier petit détour avant d'arriver à ma psychanalyse …
Si j'avais trouvé de belles pistes de travail lors de ma
formation en psychogénéalogie, je ressentais un
manque : celui de la profondeur.
La rencontre avec mon compagnon va m'amener dans le Sud.
Cette histoire va se manifester comme une véritable bombe à
retardement. Comme si tout ce qui était resté
dans l'impensé, non élaboré me revenait en cascade, dans un véritable
déferlement et m'amenait au point de rupture. Tout ce que j'avais cru
reconstruire comme équilibre au fil du temps était prêt à basculer.
Tous les ingrédients étaient là : schizophrénie,
intrusion, perversion, etc. pour me mettre dans un abominable mélange
psychique.
J'en étais là quand j'ai appelé Saverio Tomasella. Je lui
ai demandé de l'aide car j'étais aux prises avec la schizophrénie. Dès la
première rencontre, les choses ont été posées : j'allais faire ce travail
pour MOI !
Les
moments forts de ma psychanalyse
J'avais le sentiment d'avoir éclaté en morceaux et je
m'épuisais à vouloir rassembler les morceaux. Rassembler, recoller. Je me sentais en grand danger. Au
point où je fermais portes et volets de ma maison pour empêcher la folie
d'entrer.
Quand j'ai pu
exprimer ma peur de basculer dans la
folie, mon psychanalyste m'a dit : « vous pouvez y aller, je serai
là ».
C'est là que l'alliance
s'est réalisée pour moi. C'est là que je me suis sentie, pour la première fois,
comme un sujet digne de respect,
respecté et libre. Ce fut aussi mon premier contact avec ce que serait
« un père bienveillant ».
Cette relation-là m'a aidée, au fil du temps, à aller
explorer tous ces morceaux éparpillés. L'écoute « bienveillante » m'a
fait prendre conscience petit à petit de la malveillance de mes pères.
Pour la première fois de ma vie, le mot
« perversion » a été nommé.
Il m'a fallu un bout de chemin pour l'assimiler et pour
découvrir au fur et à mesure qu'elle était l'essence même de mon histoire.
Que ce n'était pas des pères aimants qui s'étaient penchés
sur mon berceau, mais un trio pervers : les pères et la mère.
J'ai compris comment je parvenais chaque fois à retourner,
inverser des sentiments tels que la colère, la culpabilité contre moi et non pas contre l'objet adéquat.
J'ai expérimenté comment ce mensonge pour moi originaire
est la base de tout système pervers.
C'est comme si j avais commencé à tirer un fil rouge autour
et que tout se déroulait ensuite en donnant enfin un sens.
Entendre le mot « perversion », en ressentir
toutes ses nuances qui sont très subtiles, tous ses effets dévastateurs, m'a
ouvert à d'autres champs de conscience.
Me sentir écoutée, entendue, accompagnée dans chacune de
mes blessures, soutenue au bord de mes failles, m'a fait revisiter tout ce que
j'avais intégré mentalement, mais que je ne m'étais jamais autorisée à
ressentir.
La façon d'écouter de Saverio Tomasella me donne le désir
de m'écouter.
Il y a aussi la parole juste, celle qui rend justice. Elle
rend justice à l'enfant maltraité, mal aimé, abusé,
violenté.
La sensation que mon psychanalyste ressent ma souffrance,
parfois aussi dans le silence, ou dans le corps, et le dit, et la nomme.
Elle est là, je crois, la vraie reconnaissance, en tant que
sujet, en tant qu'humain. Puisque la perversion masque très habilement ses
attaques et que « les coups et blessures ne se voient pas
forcément », alors comment être « réhabilitée » puisque ça ne se
voit pas ?
Comme l'abus qui ne laisse pas de traces visibles mais qui
met en état d'éponge. On a gommé tous les contours. On ne sait plus où sont les
limites.
J'ai été très malade l'hiver dernier. Je ne pouvais plus
respirer. Je faisais des rêves morbides. Je rêvais de tombes, de ma mère… mais
je rêvais ! Alors que je n'avais aucun accès au rêve depuis des années.
Après plusieurs séances de travail sur ces sensations de froid, de glace, sur
des terreurs nocturnes, des étouffements, j'ai ressenti très violemment au
cours d'un rêve le moment où ma mère avait tenté d'avorter de moi
Cette étape est cruciale dans ma psychanalyse
Il me semble avoir vraiment expérimenté ce qu'est une
crypte.
Nous avons pu élaborer une piste clinique, le « pacte
profanateur » : un enchaînement
infernal avortement (raté) et inceste, qui est une autre façon de tuer
l'enfant.
Me voilà devant tout le corps de ma psychanalyse :
haine familiale, haine transgénérationnelle, bien
camouflée derrière une apparence d' « amour - tout ce que j'ai
fait pour toi » ! Reconnaître la haine, impensable, indicible,
innommable.
C'est vertigineux et ça passe vraiment par un vertige physique.
C'est sortir d'une spirale infernale où tout est inversé. C'est commencer à
sortir de l'emprise, de cet inlassable besoin de reconnaissance et
d'amour. L'authentifier m'a libérée du
silence glacial, terrifiant, abominable dans lequel j'étais enveloppée. Il a libéré ma parole.
Quelque chose de très profond, de très archaïque a commencé
à bouger, à se dénouer : la désintégration de ce clivage entre la part qui
s'arrange à ne pas savoir et celle qui va oser transgresser la « loi du
silence ».
Cet interdit de savoir, je l'avais en fait bravé « en
surface », en effectuant mes recherches généalogiques. Pourtant, le
« monstre » était encore là, tapi, enfoui au plus profond de moi.
J'étais encore en danger de mort. C'est un long chemin dans l'invisible, dans
ma psychanalyse, qui a permis la mise en lumière de la haine « inmonstrable » (impossible à montrer et monstrueuse),
de comprendre où était tapi le monstre, et de venir à bout de la malédiction.
La haine est véritablement l'outil privilégié de la perversion.
Transgénérationnel : j'avais été
gardienne de la crypte…
Confusion aussi dans les tombes familiales ... Si je ne
m'occupe pas des tombes, qu'est-ce qui va me « tomber » dessus ?
Vraie terreur pour moi. Comme une malédiction.
Comprendre que je suis trappée dans une loyauté impossible
et dans leur déni de mort va m'aider à me détacher de ce « devoir »
de mémoire.
L'attente
de la naissance de R.
Transformer l'acquis et le transmettre : face au mur
du déni…
Nous avons expérimenté avec ma fille durant sa grossesse
que nous n'avions pas encore dénoué tout l'écheveau
qui tourne autour de la naissance. Nous étions toutes les deux dans le même
état de transparence psychique, celle de la future mère et celle que permet la
psychanalyse. Nous avons ainsi fait l'expérience des transmissions erronées
même si l'intention de dire était bien là.
Ma fille savait que son grand père avait été incestueux,
mais c'est comme si elle se refusait à l'entendre. Elle
« minimisait » aussi les faits et me corrigeait quand je parlais
d'abus. Nous avons fini par comprendre qu'à l'époque où je lui avais raconté,
je n'avais probablement pas suffisamment de distance moi-même avec cet
événement et qu'elle-même ne voulait pas l'entendre. Ce qu'elle a pu faire
cette fois.
A chaque fausse couche, nous nous trouvions « mises en
danger ». Le crime semblait se perpétuer et résonnait comme une
malédiction
J'ai compris dans ma psychanalyse que ce mur de déni, jeu fatal de ma mère, créait une dissociation chez les
médecins qui n'entendaient pas nos appels aux secours.
Avant ma psychanalyse, je pensais avoir transmis à ma fille
l'angoisse de ma mère. Au cours de mon travail, j'ai pris conscience qu'il y
avait aussi mon angoisse de bébé, rescapé d'une tentative de meurtre.
Alors que ma fille n'avait pu entendre à l'époque une
parole « brouillée » concernant mon abus, elle avait toujours
« su » m'a-t-elle dit la tentative d'avortement de ma mère.
C'est un témoignage vivant d'un effet fantôme.
L'enjeu est dans la force inconsciente de ce clivage :
il sidère et le déni se remet en œuvre, le mur se remet en place. Pouvoir dire
à ma fille qu'elle est une mère suffisamment bonne, lui donner ma bénédiction.
A la naissance de Roman, j'ai été submergée d'émotions et
c'est comme si tous les gestes tendres, tactiles, spontanés que j'avais avec
mes enfants, je les retrouvais, les ressentais, les revivais.
J'ai compris que je m'étais fabriquée de faux souvenirs
avec ma mère. Je la revoyais câline, tendre lorsque j'étais enfant. Cependant,
elle n'avait jamais eu un geste de tendresse spontanée avec ses petits enfants.
Cet élan ne s'était jamais manifesté.
Ce moment-là arrivait comme une « preuve
vivante » de ce que nous avions élaboré durant ma psychanalyse
Mon chemin
Je n'ai pas de parcours universitaire. J'ai cependant une
curiosité littéraire très large depuis mon plus jeune âge.
Je ne peux pas non plus témoigner spécifiquement d'ouvrages
qui seraient des références indispensables, car ce qui est indispensable pour
moi, ce qui est le fondement de ma pratique, c'est mon expérience personnelle
de la psychanalyse. C'est un parcours initiatique…
Devenir
sujet, renouer avec le désir, tout cela s'est réalisé dans la rencontre. C'est vraiment la
relation entre psychanalyste et patient qui soigne, qui est essentielle, à
condition que nous ne soyons pas pervers. Il me semble primordial d'avoir
élaboré la question de la perversion dans notre histoire, ainsi que nos zones
aveugles de perversion, pour pouvoir devenir psychanalystes.
La vraie
rencontre entre psychanalyste et patient me fait penser à l'élan du nourrisson
qui aspire à rencontrer l'âme de l'autre.
Si cet
élan peut s'incarner, il devient du désir.
L'être humain ne peut s'incarner que s'il rencontre l'âme
de ses parents et ceci dès la vie utérine.
Il est impossible de restituteur ce qui se passe dans une
psychanalyse. Il est nécessaire de l'expérimenter. Je ne vois pas comment on
peut théoriser à ce sujet. Comment transmettre ce qui jaillit spontanément, ce
qui tout à coup va donner un sens, faire un lien ?
Comment le psychanalyste ressent en lui ce que le patient a
oublié ?
Comment il ressent la douleur du traumatisme
infantile ?
Il n'y a que notre propre exploration intime qui peut nous ouvrir à l'inconscient de l'autre.
Il me semble que mon écoute s'affine avec le temps et
qu'elle ne s'arrête plus aux mots, qu'elle devient plus spontanée, vers
l'accueil de l'inattendu.
Je souhaite accueillir mes patients dans l'innocence et
dans la bienveillance, celle que ma transmise Saverio Tomasella lors de ma
psychanalyse. Je souhaite être le témoin bienveillant et juste qui vient
attester de l'injustice commise envers son patient.
L'accueillir là où il en est de son processus, avec
recueillement, et entrer en contact avec le plus intime de soi.
L'accompagner dans son désir d'humain, à contacter tout ce
qui entrave, ce qui brime, ce qui atteint, ce qui inhibe par la méconnaissance.
L'accompagner à lisser, à déplier les faux plis du tissu de
l'histoire qu'il vient me confier.
Je voudrais revenir sur la solitude du psychanalyste.
Dire que « nous nous autorisons de
nous-mêmes » confère une énorme responsabilité.
Imaginez une profession comme la médecine où on
pratiquerait sans diplôme !
On ne peut que s'appuyer sur soi-même, découvrir, inventer.
D'où, aussi, l'importance de la supervision et de faire
partie d'un groupe d'échanges et de recherches…
Nous ne pouvons pas faire l'économie d'un travail profond
sur la perversion. C'est une question sans fin, sans fond et ce n'est jamais
acquis. Nous devons accepter une inlassable remise en question.
Il est important de se demander plutôt à quel moment, dans
notre clinique, nous n'avons pas été psychanalyste.
C'est ainsi que je me présente, psychanalyste sans cesse en
devenir.
Je suis là aujourd'hui parce que petit à petit, durant mon
chemin vers la connaissance, j'ai ramassé les morceaux éparpillés de moi-même
et j'ai réintégré mon âme.
Aujourd'hui je me sens incarnée, j'accepte de prendre ma
liberté, mon autonomie.
J'accepte d'être.
Dominique Tayebaly,
Passacaille, Nice, 2 décembre 2009.