De
l’abandon au sentiment d’abandon
Se sentir abandonné ne signifie pas forcément
être abandonné. Il existe une marge entre l’impression et la
perception d’une réalité. L’impression relève
d’une croyance ou d’une idée que je me fais sur une
situation. La réalité est déformée par la lecture
ou l’interprétation que j’en fais. Au contraire, la
perception révèle la réalité telle qu’elle
est dans l’instant. Ainsi, se sentir abandonné découle soit
d’un abandon réel du présent, soit d’un abandon
passé qui vient recouvrir le présent de toute la force des
émotions qui lui sont associées dans la mémoire.
Entre ces deux pôles, il est évident qu’un
abandon actuel peut venir réveiller les douleurs endormies
d’anciennes blessures d’abandon. Le sentiment d’abandon peut
donc avoir de multiples sources.
Les angoisses d’abandon
Les angoisses générées par la crainte
d’être abandonné sont nombreuses et concernent tout un
chacun, même si elles restent inconscientes. Elles sont parfois tellement
fortes qu’elles en deviennent invalidantes. Surtout lorsque
l’abandon est réel : trahison, rupture, décès.
La peur d’être abandonné
Mathilde est une femme dynamique, enthousiaste, bienveillante
et très amoureuse de son homme, un sportif beau parleur et facilement
séducteur. Alors qu’elle n’est pas jalouse de
tempérament, Mathilde se met à craindre d’être trahie
par son homme. C’est vrai qu’il l’a déjà
trompée alors qu’elle avait toute confiance en lui, qu’il le
lui avait caché, qu’elle l’a découvert bien plus
tard… et pardonné pour que leur vie commune puisse continuer dans
de bonnes conditions. Au fond d’elle, maintenant, Mathilde a du mal
à faire confiance à son compagnon. Surtout, elle craint
d’être abandonnée. Cette peur est très forte. Elle la
laisse sans répit. Mathilde reconnaît avoir créé
avec son homme une relation très symbiotique, qui ressemble
d’ailleurs à une réelle dépendance de sa part. Bien
sûr, Mathilde est allée chercher dans son enfance et son
adolescence des raisons qui pourraient expliquer sa peur d’être
abandonnée, mais le plus important se trouve dans le présent de la relation. Son compagnon a su se rendre
tellement indispensable à ses yeux que Mathilde vivrait effectivement
comme un abandon le fait qu’il la trompe, plutôt que de se dire
qu’elle le quitterait et pourrait ainsi vivre une meilleure relation
d’amour avec un homme plus fiable et de plus grande valeur humaine.
Prisonnière des mensonges et des jeux de séduction de cet homme
envers elle autant qu’envers les autres femmes, Mathilde vit
désormais dans une angoisse permanente d’être
abandonnée.
La crainte d’abandonner
Audrey est la jeune mère d’un nourrisson de
quelques mois, une petite fille. Elle
consulte parce qu’elle est très déprimée
depuis que son compagnon l’a quittée, et surtout très
angoissée depuis la naissance de l’enfant, dont cet homme ne
voulait pas du fait de son très jeune âge. Audrey a
été adoptée lorsqu’elle était
bébé. Elle n’a appris son adoption que très tard. Ce
sont des enfants de l’école, au courant par les commérages
du voisinage, qui le lui ont
lancé brutalement un jour pour la faire souffrir en se moquant
d’elle. Audrey prétend qu’elle ne peut pas vivre sans son
ex-copain. Elle lui téléphone sans cesse, lui laisse des
messages, lui envoie des textos : sans
résultat. Le jeune homme a une autre fiancée, ce qu’Audrey
ne supporte pas. Ne sachant plus comment faire pression sur le père, elle
va donc tenter de se servir de leur petite fille pour le faire culpabiliser et
le faire revenir. Celui-ci lui demande « d’arrêter de le
rendre dingue ». Voyant qu’elle ne réussira pas
à récupérer son homme, Audrey menace de se suicider. En
prenant le temps de parler de ses vraies motivations, la jeune femme se rend
compte qu’elle est en fait, inconsciemment, très tentée de
« laisser tomber » sa petite fille, comme sa propre
mère l’a fait peu après sa naissance. Les angoisses
d’Audrey ne concernaient pas son ancien compagnon, mais bien plutôt
la crainte qu’elle avait d’abandonner sa petite fille, pour mettre
à jour l’abandon qu’elle avait vécu, elle, au
même âge.
Parfois, pourtant, les origines du sentiment d’abandon
se révèlent plus profondes encore…
Le premier lien vital
Un soir, en séance, Etienne est
déboussolé parce que son psychanalyste a regardé un bref
instant par la fenêtre. Etienne se sent abandonné. Le
psychanalyste lui affirme qu’il écoute attentivement même
lorsqu’il regarde ailleurs, que cela ne l’empêche pas
d’entendre ce qu’il lui dit. Ces éléments de
réalité ne rassurent pas Etienne qui continue de se sentir
abandonné et ne vient pas à la séance suivante…
Nouveau né, après seulement une semaine, Etienne a
été séparé de sa mère pendant quelques
jours, car elle devait être opérée. Confié à
des nourrices de l’hôpital, anonymes pour lui et s’occupant
de plusieurs nourrissons en même temps, Etienne a perdu contact pour un
temps avec la chaleur, l’odeur, la voix, le corps qui
représentaient sa mère pour lui. Même s’il se
débrouille très bien dans sa vie d’adulte, Etienne garde
une fragilité au plus profond de lui-même : il craint que le
départ brutal et inexpliqué d’une personne importante pour
lui ne se reproduise à l’improviste. Du coup, il lui arrive de mal
interpréter de menus événements de son quotidien en
étant persuadé qu’il est abandonné alors que ce
n’est pas le cas. Plus encore, jusqu’à présent, dans
ses relations amoureuses, Etienne a soigneusement évité de trop
s’engager et de trop se lier à son partenaire pour ne surtout pas
risquer d’être abandonné de nouveau.
Pour un nourrisson, perdre la présence de sa
mère durant plus de quelques heures, c’est perdre sa mère,
assister à sa disparition, craindre qu’elle ne soit morte et peu
à peu sombrer dans l’angoisse de disparaître lui-même,
de ne plus exister, de ne plus être là. Son alter ego humain s’est effacé ; s’efface
alors aussi pour lui la possibilité de se percevoir comme un être
présent et existant. L’abandon du tout petit aura donc des conséquences
durables et profondes sa vie durant.
La mort déchire la trame de
l’être
Le décès d’un être cher est une des
épreuves d’abandon les plus radicales. Soudain tout semble
s’écrouler autour de soi. Le monde intérieur lui-même
s’effondre et tous les repères volent en éclat. Une rupture
brutale génère une faille dans la continuité de
l’être. Un fort sentiment d’étrangeté à
soi-même, aux autres et au monde submerge le sujet, en même temps
qu’une immense douleur qui fait craindre de devenir fou. Angoisses,
hurlements, prostration, perte de l’appétit et du sommeil en sont
les principales manifestations, suivies d’un fort abattement qui peut
durer quelques temps ; puis vient la tristesse, une tristesse profonde,
lancinante, écrasante.
Un adulte peut comprendre que la mort qui a emporté un
être cher n’est pas un abandon volontaire, que la personne
décédée n’a pas fait exprès de partir. En
revanche, un enfant peut se sentir réellement abandonné par la
mort d’un proche important pour lui (de sa génération ou
des générations précédentes). Où est-il
parti ? Pourquoi m’a-t-il laissé ? Qu’ai-je fait
pour qu’il ne veuille plus me voir ? De nombreuses questions
assaillent l’enfant, questions auxquelles il ne sait pas répondre
et qui lui font expérimenter l’absurdité du monde, voire le
désespoir.
Une autre situation est très pénible pour un
enfant : lorsque son père ou sa mère est absorbé par
un deuil douloureux. Un de ses parents a perdu un être cher.
Submergé par sa douleur, plongé dans sa
détresse, le parent n’arrive plus à
s’intéresser au présent et à son enfant. Il le
délaisse et reste hagard, absent, sans réaction, sans
intérêt pour le petit être qui a tellement besoin de sa
présence et de son attention. L’enfant va alors peu à peu
se sentir envahi d’une véritable souffrance d’abandon.
Toutes ces expériences de deuil, direct ou indirect,
vont laisser une empreinte profonde chez celle ou celui qui les a
vécues. Leur mémoire inconsciente sera réactivée de
façon inopinée dans le présent par des situations de
rupture, de séparation ou même d’éloignement,
laissant l’adulte dans un mystérieux et désagréable
sentiment d’abandon qu’il ne s’explique pas.
L’enfance brisée par la violence
Depuis des siècles, de nombreux auteurs ont
décrit la violence des adultes sur les enfants. Comment est-il encore
possible que - malgré tous les récits que nous connaissions
– la violence sur les enfants puisse continuer à être
perpétrée ? Cette violence peut être morale, physique,
voire sexuelle.
Quelle que soit la nature de cette violence, l’enfant
violenté est abandonné, de fait. L’adulte qui est son
référent, à l’école ou dans la famille, lui
fait subir ce dont il devrait au contraire le protéger. Le monde bascule
dans l’incompréhensible, et parfois l’inhumain. Pour
l’enfant, il n’est plus possible de vivre comme avant. D’une
part, il ne va plus pouvoir faire confiance à certains adultes et va se
méfier de leurs paroles ou de leurs actes. D’autre part, il ne
peut plus constituer en lui des repères solides sur ce qui est humain et
ce qui ne l’est pas, ce qui est valeureux et ce qui ne l’est pas.
Il a vécu l’inverse de ce qu’il sait être bon pour
lui, car tout enfant (avant d’avoir été violenté) a
une intuition très sûre de ce qui est bon et respectueux pour lui
et pour les autres enfants. Pourquoi l’adulte a-t-il recours à la
violence ? Que fait-il ? Que lui arrive-t-il ? Tout cela
n’a pas de sens. L’abandon que vit l’enfant est à la
fois affectif, relationnel, et surtout symbolique (éthique).
L’enfant violenté va donc devenir méfiant
malgré lui, réservé, timide, replié sur
lui-même, ou au contraire provocateur, agité, turbulent, et
souvent violent à son tour sur d’autres enfants. Comme
l’abandon, la violence risque de se reproduire dans un cycle sans fin de
répétitions.
Après de telles blessures d’abandon,
l’enfant qui grandit vivra mal les situations de violence, voire
seulement les situations de conflits ou de confrontations, inévitables
dans la vie à plusieurs. Il les fuira radicalement, les évitera
soigneusement, ou au contraire les amplifiera en s’y jetant à
corps perdu, en y mêlant aussi l’incompréhension et les
ressentiments de ses déboires passés.
Le drame de l’enfant relais
L’attraction sexuelle, sociale ou amoureuse qui donne
naissance à un couple est un mystère. La volonté, le
désir puis la décision de concevoir un enfant le sont
également. Certains parents ont des enfants pour faire comme leurs
parents ou leurs amis. Entre l’idée qu’ils se font de
l’enfant à venir et l’enfant réel qui arrive au
monde, le décalage est souvent grand. Sans compter que les parents, eux
aussi, ont leur lot de difficultés personnelles ou relationnelles, leur
histoire avec ses bons et ses mauvais moments, notamment tous ces
événements qui ont été mal vécus durant leur
enfance. L’enfant qui grandit auprès d’eux va raviver en eux
le meilleur comme le pire.
La tentation est grande pour les parents d’utiliser,
consciemment ou inconsciemment, tel ou tel de leurs enfants pour combler leurs
manques, ou pour réaliser ce qu’ils n’ont pas pu
réaliser, ou encore (cela arrive malheureusement aussi) pour se venger
de ce que leurs propres parents leur ont fait subir. Au lieu de recevoir
respect, attention et amour, l’enfant va donc être au centre
d’une multitude d’interactions qui n’ont rien à voir
avec lui directement, mais qui sont la reproduction plus ou moins
atténuée (ou renforcée) de situations difficiles de
l’enfance de ses parents.
Plus encore, lors d’épisodes de maladie ou de
chômage, lors de brouilles ou de disputes entre les parents, voire
après une séparation ou un divorce, il n’est pas rare de
voir un parent s’épancher auprès de tel enfant, en faire durablement
son confident, encombrant l’enfant de préoccupations
d’adultes qui font de lui un conseiller ou un infirmier. Cette place de
soutien dépossède l’enfant de son enfance. Il est
légitime qu’il se sente abandonné, même si son amour
pour ses parents l’empêche d’en prendre vraiment conscience
et surtout de le dire clairement, ce qui permettrait à la relation
entravée d’évoluer vers plus de respect et de justesse.
Bien entendu, il est possible qu’un enfant aide son parent, par exemple
ponctuellement en l’écoutant exprimer ses émotions et ses
sentiments, mais il n’est pas bon pour l’enfant de jouer le
rôle de parent auprès de ses propres parents.
Tous ces abandons sont trop peu visibles et évidents
pour qu’ils puissent être reconnus. Ils vont pourtant,
insidieusement, déstabiliser l’équilibre de l’enfant.
Devenu adulte, il se retrouvera dans des situations de détresses ou de
malaises incompréhensibles du point de vue de la réalité
présente, avec un grand vécu de désarroi. Découvrir
que la perplexité face à la réalité
d’aujourd’hui concerne des abandons invisibles d’hier sera
alors le fruit d’une longue recherche sur soi-même, ses
fonctionnements et son histoire.
La complexité des existences et des relations dans la
famille, à l’école, au travail, est telle qu’aucun
d’entre nous ne pourrait se targuer de n’avoir jamais vécu
une situation d’abandon. Nous sommes tous susceptibles de nous sentir, un
jour, abandonné… et d’en souffrir. Celles et ceux qui le
nient savent très bien qu’ils ont choisi d’endormir leur
sensibilité pour ne plus en souffrir. Alors plutôt que de nous
faire croire à d’improbables
« résiliences », ayons
l’honnêteté d’accepter que nos fragilités
soient le signe vivant de nos blessures d’enfant, pour prendre soin de
nous, mieux comprendre nos proches et éviter de reporter sur nos enfants
les souffrances que nous avons vécues.
Saverio Tomasella, psychanalyste.
Pour aller plus loin
S. Tomasella, Le sentiment d’abandon, Eyrolles, 2010.