Témoignage sur la sortie d’une relation perverse

 

Même si le terme « pervers narcissique » est discutable, c’est une première approche de la perversion qui m'a aidée à mettre des mots sur les agissements de certaines personnes alors que mon ressenti était flou et incompréhensible : on ne peut pas comprendre ce qu'on ne conçoit pas.

Par la suite, j'ai découvert le terme de « manipulateur pervers » grâce aux ouvrages de Marie-France Hirigoyen.

Quand j'ai finalement admis que j'étais une victime consentante, un "terrain favorable", j'ai pu évoluer et mettre fin à la spirale infernale. Il m'a fallu du temps pour identifier les mécanismes de la situation, observer son évolution avec du recul, et l’admettre.

 

Ostraciser le manipulateur (homme ou femme) par une étiquette est vain, cela le fait beaucoup rire et elle/il renverse les rôles avec brio. J'ai longtemps culpabilisé de m'être laissée manipuler, d'avoir laissé pourrir une situation faute de courage ou de lucidité et si j'ai pu adopter des comportements pervertis, je n'en ai tiré ni bénéfice ni jouissance. La différence est là.

 

Celle ou celui qui subit a sa part de responsabilité dans la relation.

Pour mettre fin en douceur à ce schéma destructeur, il faut beaucoup de force, mais c'est précisément à cette force que s'attaque directement le manipulateur puisqu'elle l’attire :
il sape la confiance de soi, l'estime de soi, l'amour de soi de l'autre, c'est insidieux, progressif et redoutablement efficace. Méthodiquement, il détruit tout ce qui pourrait l'amener à douter de lui-même et nie absolument la situation anxiogène.

La "victime" se fait complice lorsqu'elle répond à ces doutes et à ces angoisses par des comportements systématiquement rassurants (maternage) : comportement « naturel » d'amour dans une relation saine (sans excès), mais totalement inadapté dans le cas du manipulateur que cela conforte dans sa toute puissance.

 

Il se pourrait qu'à la base de tels comportements, il y ait deux blessures traumatiques complémentaires que les sujets ont refoulées très profondément.

La victime elle, voudrait "aider" (altruisme ou vanité ?) quelqu'un qui ne veut pas l'être et refuse de se dérober à ses "responsabilités", se cachant derrière un grand sens moral.

Le manipulateur le sait et le piège se referme.

 

Le profil type de sa victime (selon M.-F. Hirigoyen) : vivante, chaleureuse, sensible, naïve, socialement appréciée. Le manipulateur recherche sa propre valorisation par l'objet "élu" mais celui-ci, en miroir, lui révèle ses manques et c'est pour lui, haïssable.

Dans une véritable relation d'amour, ce n'est pas haïssable, c'est un moyen de progresser de concert.

 

C'est (entre autres) pour mieux comprendre ces phénomènes et aider les victimes de tels comportements que j’ai entrepris des études en psychologie. Je dis "les victimes", car un manipulateur pervers est rarement en demande d'aide, pour elle ou pour lui, tout va toujours très bien : il est en plein déni. Il ne peut pas et ne veut pas exprimer sa souffrance. Il est rigide. Il cloisonne le dialogue sur le modèle de sa propre psyché. Quand sa logique se fissure, il colmate par d'excellentes défenses : il a toujours raison. A force, cela devient ridiculement grossier, au plus grand bénéfice du partenaire qui ne peut plus nier la réalité de la situation.

 

Si le manipulateur est acculé, il est expert en pirouettes, c'est un "illusionniste", un "prestidigitateur". Trop acculé, je pense qu'il peut devenir violent, voire dangereux. Lorsque sa proie prend enfin la fuite, il retombe sur ses pattes comme un chat et repart sans états d'âme. C'est un prédateur qui préfère s'ignorer.

Parmi les témoignages que j'ai pu lire, c'est quelque chose qui revient souvent : on met des années à quitter un manipulateur affectif par peur de le blesser (on suppose que ce qui nous ferait du mal lui en ferait aussi / on croit orgueilleusement qu'on "fait son bonheur") et au final, on comprend qu'il ne peut pas ressentir de souffrance, qu'il est amputé de toute une partie de lui-même et qu'on n’y peut rigoureusement rien. Sentiment d'échec.

 

La seule souffrance qu'il ressent est inféodée au regard de l'entourage : il a été rejeté.

Réactualisation d'une blessure originelle, peut-être... qu'il colmatera avec talent. D’ailleurs, le grand talent de la personne qui fonctionne dans le registre de la perversion est de parvenir à déformer la perception de la réalité de l'autre, des autres. Son triomphe est complet lorsque l'entourage devient complice de son travail de sape et le conforte dans son reflet valorisant : « On a bien remarqué que untel a changé, pauvre de toi... Tu n'as pas mérité ça, gentil comme tu es… » En effet, depuis quelques temps la victime se montre moins chaleureuse, moins proche, moins naïve, moins complice.

 

Comment peut-on sortir d'une telle situation ? Certainement pas par un nouveau « dressage » comportemental mais avec l’aide de mots.

 

Même si le terme est très contestable, « pervers narcissique » parle aux néophytes. Je préfère les termes de « manipulateur », « prédateur » ou « vampire affectif » qui évoquent la même réalité.

Nommer, même maladroitement, participe à une première prise de conscience de la perversion.

 

Anne F., 38 ans, étudiante en psychologie (Paris V)

4 avril 2011

 

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« Ce témoignage est particulièrement parlant pour moi. J'ai vécu et ressenti les choses comme elle. On dirait que nos deux situations se ressemblent...

 

Une phrase parmi tant d'autres qui reflètent une situation qui m'est très familière :

 "Le grand talent de la personne qui fonctionne sur le registre de la perversion est de parvenir à déformer la perception de la réalité de l'autre." 

En effet, combien de fois je ressentais intuitivement que j'avais raison de penser comme je le faisais, mais il affirmait avec un tel aplomb que c'était lui qui avait raison et que moi j'étais folle : j'étais alors complètement déboussolée. Il allait même jusqu' à s'offusquer que je puisse mettre en doute sa parole alors que la réalité extérieure allait dans mon sens. Si j'insistais un peu de trop, alors son grand orgueil devait certainement lui dicter de me "mater" pour reprendre son terme !

 

"Nommer, même maladroitement, participe à une première prise de conscience de la perversion".

Cela le mettait dans une rage folle et il méprisait complètement ce côté de mon caractère. J'ai mis du temps à comprendre son côté retors. Je ne pouvais que constater que chez nous c'était  "le monde à l'envers". Que de fois j'ai pensé cela en me sentant complètement impuissante pour rétablir les choses dans le bon sens. C'était sa parole qui prévalait sur la mienne ! »

 

Grace K., 57 ans.

 

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La perversion

C'est bien parce que la perversion est désirable, comme le crime et la démesure, qu'il a fallu la désigner non seulement comme une transgression ou une anomalie, mais aussi comme un discours où s'énoncerait toujours, dans la haine de soi et la fascination pour la mort, la grande malédiction de la jouissance illimitée. 

E. Roudinesco, Cette part maudite de la société

 

Sulfureuse par essence, la question de la perversion fascine et intrigue tout à la fois. Elle soulève violences et stigmatisations…  Les ouvrages sur le thème sont nombreux : ils traitent préférentiellement de la figure du « pervers », de son comportement de surface, plutôt que des réalités profondes et complexes de la perversion, donc des intentions mises en œuvre dans la relation avec l’autre.

« Mettre le monde à l’envers », « renverser le chaudron », « marcher sur la tête » sont des expressions qui désignent une parole malintentionnée, une action malveillante ou un comportement vicieux. Fascination et mystification font partie de la panoplie du personnage retors, illusionniste habile à jongler avec les faux-semblants et les fourberies. Parfois, l’influence étend son empire jusqu’à empoisonner ou emprisonner : à mettre l’autre sous emprise. Souvent pour se venger…

Qu’est-ce que la perversion ? Un système d’interactions délétères. La perversion se révèle être, en fait, une configuration très particulière, un faisceau trouble qui empoisonne ou emprisonne, un ensemble de ligatures - parfois invisibles à première vue.

Plutôt que de faire le procès de tel personnage retors, il est plus juste d’explorer l’ensemble de ce système (au sein d’une famille, d’une entreprise ou d’une institution). Quels en sont les rouages ? Quels en sont les mécanismes et les fonctionnements ? Influence et manipulation sont au rendez-vous, mais aussi, plus en profondeur, le clivage, le déni et la haine, ainsi que leur cortège de secrets.

Le renversement est une des clefs de la perversion. Les systèmes pervers usent de façon virtuose de l’inversion : retournement du vrai en faux, du juste en injuste, du bon en mauvais, de la clarté en confusion, de l’humain en inhumain.

 

Ainsi, par exemple, ces cas de divorces où l’accusation de  « manipulation » est utilisée sans fondement ou par renversement contre l’autre parent, comme argument majeur pour faire barrage à toute véritable réflexion de fond sur la réalité vécue par les enfants, au risque de ne pas entendre leurs détresses.

 

Pour autant, la perversion n’est pas une fatalité. Il est possible de s’en libérer. Même si les psychanalyses des configurations perverses peuvent se solder par des échecs, de nombreux exemples prouvent, au contraire, qu’il est possible de sortir de la perversion.

Restent donc à élucider les moyens qui permettent concrètement de se dégager de ses « labyrinthes » ou « toiles d’araignées ». Les repérages minutieux des modes opératoires de la perversion vont faciliter une prise de position de plus en plus claire du sujet face à des malveillances, désormais dénoncées et refusées, qui perdront peu à peu  leur pouvoir de sidération donc d’emprise.

Il ne s’agit pas d’éradiquer des comportements ou de rééduquer des attitudes, par un dressage qui ne serait qu’un forçage de plus. Il s’agit au contraire d’accueillir sa part d’ombre, d’accepter ses fragilités, de s’ouvrir à la dimension inconsciente, donc profonde et intime de l’être, pour faire la lumière en soi et devenir capable de vivre, vraiment, en relation avec les autres.

« La perversion joue sur tous les tableaux. Elle mêle l’inversion de la réalité à la banalisation des situations graves et au déni des actes profanateurs. Elle prône l’impudeur et le non-respect de l’intimité, échange fausses confidences contre confidences forcées, renverse les principes humains, retourne les situations en défaveur de la vérité et empoisonne pour garder l’autre en prison malgré lui… »

Saverio Tomasella, La perversion - renverser le monde, Eyrolles, 2010, p. 85.

 

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"Madlenka regarde d'un oeil mauvais et méprisant. Elle cultive en son âme toutes les injustices, telles de fleurs vénéneuses."
 
"La mère a honte de sa fille, ce qui fait découvrir à l'enfant la douceur de la vengeance. Elle s'y plonge comme dans un bain chaud."
 
"Elle vit dans la certitude que, jusqu'à présent, cette dette n'a pas été acquittée. Il ne lui viendrait pas à l'idée, même en rêve, de briser sa chaîne de servitude."
 
"Le coeur païen de soeur Isabelle s'est mis à cogner, tel un poing belliqueux, dans sa poitrine serrée."
 
"La supérieure sourit et opine du chef, car elle considère comme sa vocation de sourire et d'opiner. Son visage joufflu exprime une fausse bienveillance, rigide et affectée... Elle participe à la conversation en faisant des remarques opportunes ; elle sait à quel moment les formuler."
 
Kvèta Legàtovà, Ceux de Zelary, Noir sur Blanc, 2010.
 
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"Richard III annule sa propre impuissance... L'essai d'être invulnérable est toujours lié au sadisme : je suis invulnérable puisque vous êtes vulnérables... Il met en acte une solution maligne à son impuissance."
 
"Autrement dit, il y a l'impuissance et il y a le leurre de l'autosuffisance, la création de l'illusion d'être tout pour soi-même."
 
Adam Philipps, Trois capacités négatives, L'Olivier, 2009.
 
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"On ne progressera pas d’un pouce dans la prise en charge et le traitement des délinquants sexuels, tant qu’on les considérera comme des débiles, des idiots ou de simples fauteurs de troubles. L’acte pervers n’a rien à voir avec le comportement bestial, brutal ou instinctif auquel on le réduit souvent. C’est un acte humain d’une richesse et d’une complexité diabolique, et d’une logique à toute épreuve.
Ce livre en apporte la démonstration. Fondé à la fois sur une longue expérience clinique et sur une réflexion théorique solide et rigoureuse, il démontre la perversion dans ses moindres rouages, repère ses ressorts cachés, et situe ses diverses manifestations. On éviterait bien des erreurs, policières, judiciaires, politiques, thérapeutiques, si l’on écoutait ce message, en tenant compte de ses éclaircissements. Car la perversion se nourrit de vengeance, et plus on se méprend, plus elle s’en prend à ceux qui ne l’ont pas compris. Pour le pervers, c’est une question de survie."

Gérard Bonnet, La perversion, se venger pour survivre, PUF, 2008.

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« Hier soir, après plusieurs jours de réflexion sur ce que je vis en ce moment au sein de la chorale et par rapport à mon mari, j'ai fait un bilan qui m'a amenée à un balayage chronologique de mes souvenirs et soudain m'est apparue une évidence : j'ai été constamment aux prises avec des personnes perverses, hommes et femmes. Que ce soit à l'école avec certaines institutrices, dans la famille, dans mon couple, dans mon travail et même dans ma formation psychanalytique... C'est très frappant et douloureux à la fois de constater cela.

La voilà la fameuse libération que j'espérais atteindre en faisant une psychanalyse ! Au départ, je pensais me libérer simplement de mon mari et de cette fonction conjugale que je ne veux plus assumer, mais je me rends compte maintenant que cela englobe toute ma vie ... Depuis toute petite j'ai été aux prises avec la perversion ! Bien sûr, cela m'amène à constater qu'inconsciemment j'ai permis cela et ce constat est très désagréable.

Je souhaite écrire cela pour témoigner. »

(E., Arles)

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La constitution de l’être, Marie-Claude Defores et Yvan Piedimonte, Bréal, 2009.

Repères sur la perversion :

P. 36 : stress et « dérythmage »

P. 37 : matérialisme ; « déni du ressenti »

P. 39 : rapport au monde

P. 42 : souffrance et « déni du détournement des lois symboliques »

P. 47 : déni de l’humain et labyrinthe

P. 49 : vide et destruction

PP. 49-50 : haine, terreur, angoisse

P. 50 : interdit de penser, code, perversion

P. 51 : illusion de l’amour pour masquer les codes comportementaux

P. 54 : « lois humanisantes déniées »

P.79 : « déni du déni »

P. 83 : pouvoir et code social

P. 92 : absence du père, négation silencieuse, empreinte du déni

P. 103 : écrasement, inceste, haine

P. 104 : chosifier

P. 113-114 : intention perversion et stratégie perverse

P. 115 : circuits automatiques, « emprise hypnotique de l’enfer »

PP. 116-117 : système pervers, emprise sur l’esprit, dualité

PP. 118-119 : « mensonges qui empêchent la circulation du désir »

P. 121 « destruction de l’identité par la mise en anonymat »

P. 122 : profanation

P. 123 : déni, interdit de pensée, inceste

P. 124 : inceste et banalisation

P. 125 : moi collectif

P. 150 : haine (+ p. 156)

P. 152 : posture perverse

PP. 157-161 : mensonge, déni du déni, « bras armé de la haine », filtre, dressage

PP. 165-166 : incorporation versus introjection

P. 184 : corps à corps

P. 186 : haine et non-initiative

P. 188 : enfant = « produit de la généalogie », « mélange des eaux »

 

Quelques repères pour sortir de la perversion :

P. 43 : discernement

PP. 64 et 76 : curiosité désirante et don symbolique

p. 82 : éthique

P. 173 et suivantes : conscience et incarnation

P. 194 : transmission, « sujet de son énonciation »

PP. 195-197 : engagement, liberté, résonnance, initiative, pensée…

 

Extraits :

« Le blocage de l’accès à l’altérité se fait par la mise en place des mensonges qui empêchent la circulation du désir. […] Ces mensonges induisent un faux enracinement dans un corps collectif, imaginaire, basé sur le code, le fantasme et la pulsion. Le sujet est exclu du lien au profit d’une illusion d’appartenance en tant que morceau d’un tout. Leur conséquence est l’absence de liberté, toujours déniée. Une des manifestations de cette absence de liberté est l’interdit de penser qui est mis en place par la soumission à un ensemble de représentations définissant l’humain et présentées comme vérité incontournable. […] Ainsi, l’âme est chassée par le déni et remplacée par un code, ensemble de croyances et d’habitudes comportementales qui font consensus. La tentative de destruction de l’identité opère par la mise en anonymat. »  pp. 118-121

« L’hypnose, la subjugation, sont les conséquences de la menace déniée qui organise le système. Le langage n’est fait que de signifiés, de mots sans résonnance personnelle, fondés sur une hyperlogique froide, réductrice, séductrice, et qui injectent des schémas préétablis de comportement. Il s’agit en fait d’imprégner dans la psyché de l’enfant le scénario premier que nous appelons profanation. Ce scénario est établi sur la négation de l’être et vise à le contraindre à croire qu’il n’est que de la matière, dont la seule vocation serait celle d’être un instrument au service du confort ou de la jouissance de l’autre. […] La perversion fait faire le travail par la personne elle-même pour l’amener à une auto-réduction de son identité. La pression exercée par la haine est si grande, tout en étant silencieuse parce qu’inscrite dans du déni, qu’elle fait impact sur l’enfant en le mettant en état de non conscience. » p. 122

« La haine se présente presque toujours de manière déguisée, elle ne peut-être perçue qu’à partir de l’impact de son intention sur l’âme résonnant dans l’intériorité sous forme de sensations et d’images comme le froid, le figé, l’immobilisation, la pétrification, ce qu’illustre le rêve. La haine, monde de la négation de l’âme, exclut ce qui en est son expression, le sentiment, et empêche la manifestation de ses qualités : mobilité, chaleur et liberté. […] L’arme de la perversion qu’est le mensonge tranche ce nouage. Nous appelons mensonge cet acte qui prend la forme de la négation – il est toujours dénié, c’est le déni du déni -, il est le bras armé de la haine. Ce déni est un acte abstrait, efficace, né de la fiction. Il oppose à la réalité vivante et pleine d’énergie une non-réalité sans énergie comme de l’antimatière, qui agissant par obstacle, empêche le déploiement de celle-ci. » pp. 150 et 157

 

 

Perversion ? Vous avez dit perversion ?

 

Les diverses réalités désignées sous le terme de « perversion » posent de nombreuses questions. L’heure semble être à la croisade contre ces nouveaux boucs-émissaires que seraient les pervers dit « narcissiques », appellation antinomique largement contestée par les psychanalystes. Face à cette mode très médiatisée, il convient de garder la tête froide et d’observer le réel tel qu’il est.

Qu’est-ce que la perversion ? Prenons un dictionnaire. Par exemple, Le Larousse propose : « action de corrompre une personne saine », « déviation », « altération profonde d’une fonction ». Premier constat : il s’agit d’une action et non d’un état. Une action est menée ; elle est préparée ; elle est choisie. Que veut dire « pervertir » ? Selon le même dictionnaire, il est question de « corrompre », de « détourner », quelqu’un ou quelque chose, et de « tourner vers le mal ». Soyons donc un peu courageux ! Il est inutile de perdre son temps et son énergie dans une chasse aux sorcières. Il n’est pas question d’étiqueter tel ou tel individu comme « pervers », mais plutôt de repérer finement lorsqu’une action, une configuration ou une relation se situent dans le registre de la perversion.

Pour commencer, précisons ce qu’il en est dans le domaine de la sexualité, puisque le terme de perversion a souvent été associé préférentiellement à la sphère érotique.

Les perversions sexuelles

Le fétichisme

Prototype de la « perversion sexuelle », le fétichisme est – selon Freud –  une ruse et un artifice par lesquels le sujet tente de nier que la femme est dépourvue d’un pénis. Ne considérant possibles la sexuation que sur le mode mâle, avec un appendice extérieur, et la sexualité que sur le mode de l’homosexualité avec un partenaire en miroir pourvu des mêmes attributs génitaux, le fétichiste tente de doter la femme de ce qui lui manque par le biais d’un objet spécifique (fétiche ou godemichet), ou d’une mise en scène particulière, subterfuges sans lesquels il ne peut accéder à la jouissance. Le fétichisme existe aussi chez les femmes, même s’il est plus fréquemment rencontré chez les hommes.

Pour de nombreux psychanalystes contemporains, cette vision du fétichisme est trop restrictive. Différentes formes de fétichisme découleraient de traumatismes du sujet ou de ses ascendants…

Le masochisme

Le sujet cherche à atteindre une jouissance physique et morale à travers la douleur qu’il s’inflige à lui-même ou qu’un autre lui inflige. Le masochisme correspond à une posture de soumission - au moins apparente - à un « maître », personne ou idée dominante. S. Freud repère que cette dimension du masochisme est présente, consciemment ou inconsciemment, chez tout être humain. La soumission d’un clan à un despote ou d’un peuple à un dictateur en est un exemple type. De simple potentialité, le masochisme peut être activé dans telle ou telle situation relationnelle, également en dehors de la sexualité. Dans le registre sexuel, le masochisme est une pratique de la violence subie, que cette violence soit morale (humiliations) ou physique (coups).

Le sadisme

A l’inverse, le sadisme consiste à jouir de la douleur infligée à l’autre. La posture est celle de la domination d’autrui. Cette position est plus ou moins visible, certaines formes de sadisme se camouflant derrière la plaisanterie prétendue ou des rites dégradants, pourtant socialement tolérés, comme le bizutage. Si la cruauté est largement répandue dans le domaine des relations humaines, en famille, à l’école et au travail, elle trouve sa forme extrême dans le viol et la torture. Freud considère le sadisme comme un masochisme non avoué, renversé en son contraire : le sadique fait subir à autrui ce qu’il voudrait secrètement subir. Comme pratique sexuelle, le sadisme subordonne excitation et jouissance à la violence dominatrice exercée sur l’autre : souillure, dévalorisation, dégradation, humiliation, coups…

L’exhibitionnisme

Il s’agit ici de se montrer, notamment se montrer nu, d’exhiber les parties du corps considérées comme érogènes : sexe, fesses, seins pour la plupart, mais aussi pieds ou autres membres pour d’autres. Sur le plan moral, il est alors question d’exhiber son intimité personnelle, de se raconter sans pudeur. L’exhibition se retrouve très largement dans le monde du spectacle (arts et sports), mais aussi dans le monde politique. Comme pratique sexuelle, l’exhibitionnisme consiste à trouver excitation et jouissance en se montrant nu devant d’autres, en leur montrant son postérieur ou ses parties génitales (notamment dans des lieux publics) ou encore en affichant ouvertement sa sexualité au regard des autres, soit directement, soit par le biais de films ou de photographies.

Le voyeurisme

A l’inverse, le voyeur jouit de regarder l’autre, nu ou se dénudant, de fixer une partie érogène de son corps, de le « mater » : verbe plurivoque (ayant plusieurs sens) qui veut dire à la fois regarder de façon insistante, jouissive, voire « salace », et faire céder, dominer, écraser. Le voyeurisme moral se retrouve de façon massive face aux écrans de télévision lors de catastrophes dévastatrices et surtout de faits divers sordides. Dans le domaine sexuel, le voyeuriste jouit de « mater » le corps d’une femme ou d’un homme, un couple ayant des relations sexuelles, un film pornographique, etc.

Pour la plupart des comportements décrits ici, il est évident que les comportements hors du champ de la perversion sont une question de nuance, de fréquence, de potentialité d’accès au symbolique et de souplesse distanciée dans l’attitude. Par exemple, nous avons tous en nous un certain goût à voir ou à être vu, suivant les circonstances, surtout dans les jeux érotiques avec un partenaire amoureux. En revanche, la perversion commence lorsqu’il s’agit :

- d’une pratique qui nie complètement l’autre et l’utilise comme chose, agent de jouissance ;

- d’une fixation qui rend obligatoire ce type de pratique sans laquelle aucun accès à l’excitation et au plaisir n’est possible ;

- d’une addiction même habilement justifiée, d’une manie irrépressible, d’une attitude répétitive…

Alors, quel est le pas des jeux amoureux et des préliminaires sexuels à la perversion réelle et avérée ?

Les mécanismes sous-jacents à la perversion

La signature de la perversion va se reconnaître dans un certain type de rapport à l’autre, au premier rang desquels le rapport incestueux. Précisons que la perversion concerne autant les femmes que les hommes.

L’inceste, prototype de la perversion

L’interdit de l’inceste est le socle de toute civilisation. Il est aussi le fondement sur lequel l’enfant s’appuie pour grandir et devenir humain. Cet interdit de la sexualité autant entre adultes et enfants, qu’entre personnes d’une même famille et d’une même lignée est désigné comme Loi, loi symbolique qui demande de renoncer à la jouissance immédiate pour s’ouvrir à l’à-venir : au désir de la découverte et de la rencontre avec l’autre. Cette loi est le fondement de l’éthique. Elle empêche la possession d’un humain par un autre et permet l’accès au langage : parler pour dire ce que je pense et souhaite vivre, dialoguer, et non pas agir sans parler ou imposer par des attitudes et des discours.

La perversion et sa mise en œuvre que représente l’inceste vont s’ingénier sans cesse à nier, à destituer et à contrecarrer l’éthique, dans toutes les situations relationnelles. Elles mettent au centre non le respect de l’autre et l’accueil de l’étranger, mais l’utilisation de l’autre, le rejet de l’étranger et la jouissance sans limite entre soi. Un jeune homme venu consulter parce qu’il avait régulièrement et durablement incesté son plus jeune frère découvre après plusieurs mois, dans un rêve, qu’il a en fait « assassiné » son frère. A la fin de son rêve, il se tord de douleur et se roule par terre de désespoir pour avoir tué son frère en l’incestant : l’inceste est la mise en acte d’un meurtre d’âme. Ainsi, une femme aujourd’hui grand-mère se souvient comment l’inceste pratiqué sur elle par sa mère lorsqu’elle était petite avait abouti à une véritable mort psychique : « je faisais ce qu’elle voulait et elle faisait de moi ce qu’elle voulait » explique-t-elle, « je n’existais plus ».

Un autre aspect très important de l’inceste est qu’il prend place dans des familles très fermées sur elles-mêmes, présentant l’extérieur comme dangereux, et se présentant elles-mêmes aux yeux des autres comme des familles idéales ou héroïques. Le parent incestueur et le parent complice des exactions profanatrices de son partenaire réussissent le plus souvent à se faire passer pour des parents modèles ou parfaits, ce qui leurre malheureusement les enquêteurs et les juges…

La confusion incestuelle

La perversion n’est pas le fait d’un seul : elle correspond à un système d’interactions dans lequel tous les membres sont appelés à participer et à être complices. Même au niveau le plus élémentaire d’un couple pervers, il n’y a pas d’un côté le méchant bourreau et de l’autre la gentille victime, mais deux participants à un système qui nie la dimension éthique de la relation. L’un accepte de devenir la chose de l’autre, son ustensile de jouissance ou son faire-valoir social, et de se soumettre à la domination de son agresseur. Même si le prédateur joue de mille et une ruses pour séduire, hypnotiser et fasciner sa proie, celle-ci - en définitive - se laisse séduire, hypnotiser et fasciner.

Tout ce système de rapports déshumanisés se met en place de façon plus ou moins invisible, ce qui fait que la participation à un système pervers reste longtemps inconsciente. C’est la raison pour laquelle les familles incestuelles sont en fait si nombreuses. Comme il n’y a pas de passage à l’acte incestueux, tout le monde s’accommode de ces rapports troubles où les uns utilisent les autres dans une cascade de dépendances affectives, de confusions identitaires et d’absence de pensée personnelle. La fausse gentillesse ou l’affection artificielle qui règnent dans beaucoup de groupes en font aussi des familles incestuelles, des lieux favorisant de près ou de loin la mise en place de rapports pervers. Cela existe aussi au travail, même dans des groupes industriels ou financiers.

Profanation : viol et abus sexuel

La perversion poussée à l’extrême devient la barbarie : il s’agit d’une question de degré, non de nature, car le moteur de toute perversion est la haine, dont la visée est la destruction de l’identité humaine. Ainsi, toute mise en acte de la haine repose sur une intention profanatrice.

Ce ne sont pas d’éventuelles pulsions sexuelles prétendument inassouvies qui motivent un viol ou un abus sexuel, mais bien la volonté de détruire l’autre. Une patiente retrouvant peu à peu la mémoire d’un viol qu’elle a subi enfant se souvient de ce qu’elle a vu dans le regard de son profanateur : « il me pénètre ; il me terrorise ; il veut m’anéantir ». Le prédateur est un monstre froid : pas de panique, pas d’émotion, pas de sensibilité. Voilà ce qui impressionne aussi les avocats et les juges.

Cette puissance de la mise à mort se retrouve dans la torture, dans les lapidations ou autres exécutions publiques, mais aussi dans les accusations jetées à tort sur l’autre pour le discréditer ou l’humilier : haine et destruction de ce qu’il y a de plus sacré en lui, son intimité, sa fierté, sa vie.

 

Ce bref aperçu nous apprend plusieurs choses :

- il est vain de vouloir stigmatiser une personne seule en l’affublant d’étiquettes à la mode ;

- ce n’est pas tel ou tel comportement tiré d’une liste qui signe la perversion, mais la haine et l’intention d’utiliser, de nier, de détruire l’autre ;

-la haine et l’intention profanatrice savent se camoufler derrière les vœux pieux, le « socialement correct » et les idées dominantes de la morale du moment.

La perversion est une réalité suffisamment grave pour que nous ne nous précipitions pas à nous placer trop facilement du côté des « bons » pour désigner tel autre comme « mauvais ». La vie réelle n’est pas binaire. C’est justement un des principaux mensonges colportés par les systèmes pervers que de vouloir nous faire croire aux simplismes de la dualité. Quitte à faire interner de force ceux qu’ils définiraient comme « fous », parce qu’ils les dérangent ou disent la vérité…

 

Saverio Tomasella, psychanalyste.

 

Pour aller plus loin :

S. Tomasella, La perversion – renverser le monde, Eyrolles, 2010, 106 p.