Témoignage
sur la sortie d’une relation perverse
Même si le terme « pervers
narcissique » est discutable, c’est une première
approche de la perversion qui m'a aidée à mettre des mots sur les
agissements de certaines personnes alors que mon ressenti était flou et
incompréhensible : on ne peut pas comprendre ce qu'on ne conçoit
pas.
Par la suite, j'ai découvert le terme de
« manipulateur pervers » grâce aux ouvrages de
Marie-France Hirigoyen.
Quand j'ai finalement admis que j'étais une victime consentante, un "terrain
favorable", j'ai pu évoluer et mettre fin à la spirale
infernale. Il m'a fallu du temps pour identifier les mécanismes de la
situation, observer son évolution avec du recul, et l’admettre.
Ostraciser le manipulateur (homme ou femme) par une
étiquette est vain, cela le fait beaucoup rire et elle/il renverse les
rôles avec brio. J'ai longtemps culpabilisé de m'être
laissée manipuler, d'avoir laissé pourrir une situation faute de
courage ou de lucidité et si j'ai pu adopter des comportements
pervertis, je n'en ai tiré ni bénéfice ni jouissance. La
différence est là.
Celle ou celui qui subit a sa part de responsabilité
dans la relation.
Pour mettre fin en douceur à ce schéma
destructeur, il faut beaucoup de force, mais c'est précisément
à cette force que s'attaque directement le manipulateur puisqu'elle
l’attire :
il sape la confiance de soi, l'estime de soi, l'amour de soi de l'autre, c'est
insidieux, progressif et redoutablement efficace. Méthodiquement, il
détruit tout ce qui pourrait l'amener à douter de lui-même
et nie absolument la situation anxiogène.
La "victime" se fait complice lorsqu'elle
répond à ces doutes et à ces angoisses par des
comportements systématiquement rassurants (maternage) :
comportement « naturel » d'amour dans une relation saine
(sans excès), mais totalement inadapté dans le cas du
manipulateur que cela conforte dans sa toute puissance.
Il se pourrait qu'à la base de tels comportements,
il y ait deux blessures traumatiques complémentaires que les sujets ont
refoulées très profondément.
La victime elle, voudrait "aider" (altruisme ou
vanité ?) quelqu'un qui ne veut pas l'être et refuse de se
dérober à ses "responsabilités", se cachant
derrière un grand sens moral.
Le manipulateur le sait et le piège se referme.
Le profil type de sa victime (selon M.-F. Hirigoyen) : vivante, chaleureuse, sensible, naïve,
socialement appréciée. Le manipulateur recherche sa propre
valorisation par l'objet "élu" mais celui-ci, en miroir, lui
révèle ses manques et c'est pour lui, haïssable.
Dans une véritable relation d'amour, ce n'est pas
haïssable, c'est un moyen de progresser de concert.
C'est (entre autres) pour mieux comprendre ces
phénomènes et aider les victimes de tels comportements que
j’ai entrepris des études en psychologie. Je dis "les
victimes", car un manipulateur pervers est rarement en demande d'aide,
pour elle ou pour lui, tout va toujours très bien : il est en plein
déni. Il ne peut pas et ne veut pas exprimer sa souffrance. Il est
rigide. Il cloisonne le dialogue sur le modèle de sa propre
psyché. Quand sa logique se fissure, il colmate par d'excellentes
défenses : il a toujours raison. A force, cela devient ridiculement
grossier, au plus grand bénéfice du partenaire qui ne peut plus
nier la réalité de la situation.
Si le manipulateur est acculé, il est expert en
pirouettes, c'est un "illusionniste", un
"prestidigitateur". Trop acculé, je pense qu'il peut devenir
violent, voire dangereux. Lorsque sa proie prend enfin la fuite, il retombe sur
ses pattes comme un chat et repart sans états d'âme. C'est un
prédateur qui préfère s'ignorer.
Parmi les témoignages que j'ai pu lire, c'est
quelque chose qui revient souvent : on met des années à quitter
un manipulateur affectif par peur de le blesser (on suppose que ce qui nous ferait
du mal lui en ferait aussi / on croit orgueilleusement qu'on "fait son
bonheur") et au final, on comprend qu'il ne peut pas ressentir de
souffrance, qu'il est amputé de toute une partie de lui-même et
qu'on n’y peut rigoureusement rien. Sentiment d'échec.
La seule souffrance qu'il ressent est
inféodée au regard de l'entourage : il a été
rejeté.
Réactualisation d'une blessure originelle,
peut-être... qu'il colmatera avec talent. D’ailleurs, le grand
talent de la personne qui fonctionne dans le registre de la perversion est de
parvenir à déformer la perception de la réalité de
l'autre, des autres. Son triomphe est complet lorsque l'entourage devient
complice de son travail de sape et le conforte dans son reflet valorisant : « On
a bien remarqué que untel a changé, pauvre de toi... Tu n'as pas
mérité ça, gentil comme tu es… » En
effet, depuis quelques temps la victime se montre moins chaleureuse, moins
proche, moins naïve, moins complice.
Comment peut-on sortir d'une telle situation ? Certainement
pas par un nouveau « dressage » comportemental mais avec
l’aide de mots.
Même si le terme est très contestable,
« pervers narcissique » parle aux néophytes. Je
préfère les termes de « manipulateur »,
« prédateur » ou « vampire
affectif » qui évoquent la même réalité.
Nommer, même maladroitement, participe à une
première prise de conscience de la perversion.
Anne F., 38 ans,
étudiante en psychologie (Paris V)
4 avril 2011
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