Traumas :
quelques repères…
Claude
Nachin
1) S’il est vrai qu’à partir de 1897, pour
Freud, "La portée étiologique du traumatisme s'estompe au bénéfice de la vie
fantasmatique et des fixations aux divers stades libidinaux ",
Nicholas Rand et Maria Torok ont montré qu’il y avait toujours eu
une oscillation entre fantasme et trauma dans la pensée de Freud du
début de son œuvre à la fin, oscillation qui a
été effacée longtemps dans le mouvement psychanalytique. Au demeurant, ce n’est pas le
pulsionnel, essentiellement le sexuel qui est traumatique, mais d’abord
l’alternative entre la vie et la mort.
2) Le clinicien, a fortiori le psychanalyste, ne rencontre pas
"le trauma psychique", mais des hommes et des femmes qui vivent une
certaine souffrance psychique, et dont l'existence se trouve globalement
perturbée par l'intrusion de "quelque chose" d'indicible, d'innommable, voire
d'impensable. La profondeur du traumatisme dépend de nombreux facteurs
qui sont loin de dépendre tous du sujet : au-delà de son identité
biologique et de son histoire propre, la victime est prise dans des ordres
socio-institutionnel, culturel, sociohistorique, voire géopolitique qui
constituent un univers de relations complexes dont dépend le
traumatisme, sa profondeur et son évolution. Plus
généralement, c’est aussi le problème du rôle
de l'accidentalité par rapport à la conception essentialiste du
sujet humain. Une des causes du désarroi actuel est le refus de
l'accident par rapport au projet d'une organisation toujours plus sophistiquée
et rationnelle du monde.
3) Lorsque l'on
évoque, comme le fait Claude Barrois, les conditions sociales et
culturelles dans lesquelles survient un trauma, on rejoint aussi Harold Searles
écrivant à propos des familles de schizophrènes qu'il y a
des conditions socio-dynamiques qui dépassent de beaucoup les
possibilités d'élaboration psychique d'une famille. Searles avait
lui-même vécu dans sa jeunesse le déclin économique
irréversible de la région des Etats-Unis où plusieurs
générations de sa famille avaient prospéré dans le
commerce. Au moment du
déclin, certains avaient choisi de partir tandis que d'autres, comme le
père de Searles, avaient voulu continuer à vivre et à
travailler au pays. Par la suite, il avait vu son père s'enfoncer dans
l'amertume, la tristesse et la dépression. C'est dire qu'il ne s'agit
pas de faire porter toute la responsabilité au sujet, à sa
famille, à la société et aux hasards des circonstances,
mais qu'il s'agit d'évaluer l'ensemble des facteurs et leur mode
d'action au cours du travail psychothérapique avec chaque patient ou
avec chaque famille.
4) Lorsque l'on travaille avec certains patients phobiques obsessionnels
qui nous communiquent une sensation de morosité résistante
à tout changement, souvent l'approche de leur histoire familiale nous
renvoie à des parents et des grands-parents habituellement moroses et apparaissant comme durs dans
les rares actions et paroles que le patient peut évoquer à leur
sujet. C'est le lieu de souligner que, jusqu'au début de ce
siècle - deux guerres mondiales ont entraîné de graves
régressions suivies de nouveaux progrès -, la vie de la plupart
des gens était morose et ils étaient durs. L’existence et
les maîtres étaient durs pour les travailleurs qui étaient
durs pour eux-mêmes, pour leurs femmes et leurs enfants. Les enfants des
familles favorisées n'étaient guère mieux lotis puisqu'il
était de règle de confier les petits à des nourrices et
à des domestiques auxquels ils étaient ensuite retirés
sans précautions. H. F. Searles évoque des patients hommes des
états du sud des Etats-Unis, violemment racistes à l'égard
des américains d'origine africaine, au sujet desquels il écrit :
"pourtant, le peu d'humanité qu'il y avait en eux leur venait de
leur nourrice noire".
5) En 1989, notre confrère G. Bouckson a donné un
témoignage touchant concernant la généalogie de sa
famille, ses propres parents ayant voulu, leur vie durant, ignorer le
passé, sans doute sous le coup d'une obligation de nescience - ne pas
savoir - qui leur avait été transmise par leurs propres parents.
Il a alors appris que son arrière-arrière-grand-père
paternel avait eu trois nationalités successives du fait des guerres et
des traités. Des ancêtres avaient connu la
prospérité comme Autrichiens avec une germanisation de leur nom,
tandis que leurs descendants étaient retombés dans la
misère par suite de nouveaux changements de maîtres des
contrées qu'ils habitaient. Il conclut en disant que la
malédiction de sa famille n'avait rien à voir avec celle
d'Oedipe, mais qu'elle était "le fait du rejet social d'une famille
devenue apatride par la faute des intrigues des rois et des empereurs de tout
poil qu'on a bien fait de liquider". Au moment où l'Europe se
construit sur de nouvelles bases, il prône "l'approche des troubles
psychologiques liés à la pathologie transculturelle, chacun de
nous portant en lui des charges affectives qui débordent bien souvent..."le
cadre restreint des interrelations entre partenaires vivants d'une même
famille".
6) C'est l'occasion de souligner que certaines approches
systémistes radicales de la famille sont doublement infirmes : en ne s'intéressant
qu'aux interactions actuelles dans la famille, elles méconnaissent du
point de vue psychanalytique l'importance
de l'interfantasmatisation, mais elles risquent tout autant de
méconnaître du point de vue sociologique le rôle des
facteurs sociaux globaux présents et passés tels que Searles,
Bouckson et moi y insistons.
7) Jusqu'à
une époque récente, la morosité et la dureté
générale étaient plus fréquentes que les drames
singuliers qui donnent une tonalité haute en couleurs à une
minorité des familles de nos patients. Néanmoins, une
criminalité familiale, sexuelle ou non, qui ne peut pas être
parlée, a un retentissement traumatique sur l'ensemble des membres de la
famille. Les enfants se trouvent partagés entre leur affection pour le
(ou les) aînés) coupable(s) et leur Idéal du Moi : pour
conserver leurs potentialités de développement propre, il
faudrait qu'ils puissent parler du crime, en quelque sorte le dénoncer,
mais ils y perdraient leur aîné comme modèle ; en se
taisant, ils le gardent illusoirement sans tache, mais ils enfouissent toute
l'affaire et se trouvent privés d'une des expériences les plus
importantes de leur vie ainsi que des émois agressifs ou(et) sexuels
qu'elle a suscité en eux.
8) Que les familles traumatisantes aient été
auparavant des familles traumatisées peut parfois permettre de les
comprendre un jour, mais il est d'abord indispensable que les vérités
factuelles concernant l'ensemble et que la
vérité
psychique de chacun se dégage du magma. Il est
aussi nécessaire que chacun puisse se formuler et formuler aux parents
les reproches qu'il a à faire, et que ces derniers puissent être
entendus même si les points de vue sont différents.
9) Nous ne pouvons éviter une question préalable :
celle du traumatisme commun et du fantôme commun à l'ensemble de
l'espèce humaine. Le traumatisme commun, c'est qu'à la
différence du petit singe qui est apte à sa naissance à se
cramponner à une mère velue, le petit d'homme est incapable de se
cramponner à une mère par ailleurs dépourvue de pelage. Le
point de départ, ce n'est pas la relation primitive mère-enfant
qui vient conjurer plus ou moins bien les effets de leur séparation
dès la naissance, le point de départ, la réalité,
c'est ce qui n'est pas, ce qui manque à l'instinct du petit humain. A
partir de là, la pulsion filiale, toujours frustrée, est à
l'œuvre, dans tous les moyens, sexuels, artisanaux, religieux, techniques,
scientifiques et artistiques de reconstituer symboliquement l'"unité
duelle" perdue. Cette situation archétypique peut être
considérée comme un traumatisme commun à tous les humains.
La relation en "unité duelle" réelle, qu'il s'agisse du
couple mère-enfant ou de toute autre variété de couple, ne
s'accomplit pleinement que le temps d'une illusion, d'un passage, de brefs
moments au goût d'immortalité dont chacun garde la nostalgie.
L'éducation consiste à amener l'enfant à se
décramponner de sa mère et de sa famille pour s'insérer
dans la société, mais aussi à empêcher les
mères de se cramponner à leur enfant, d'abuser du maternement
pour satisfaire l'enfant frustré de cramponnement qui survit dans leur inconscient :
c'est le rôle de la mère en tant qu'elle se fait l'ambassadrice de
la réalité objective, du père et, plus largement, du Tiers
social. Les parents sont aussi des ex-enfants auxquels leurs aînés
ont fait honte lorsqu'ils voulaient se cramponner, que leurs aînés
ont poussés au détachement et dont leurs aînés se
sont cachés, aussi se sont-ils faits à leur tour, parent
détacheur, parent qui fait honte à l'enfant et parent cachottier.
Il est indispensable de saisir que l'unité mère-enfant est
doublement complémentaire car, écrit N.Abraham, "si à
l'enfant manquera la mère ; à la mère, c'est encore
la mère de l'enfant qu'elle a été qui manquera ". Il
en résulte que l'unité duelle perdue ne fonctionne pas seulement
comme ’’traumatisme commun’’ à tous les enfants,
mais aussi comme un ’’Fantôme commun’’ transmis
à tous les enfants par tous les parents humains, qui ont subi le
même sort en tant qu'enfants. Dans cette formulation, il ne s'agit pas du
Fantôme en tant qu'effet du secret inavouable d'un autre, mais d'un
élargissement de la notion à un "innommable" commun
à l'espèce. Il en
résulte aussi que l'instinct parental humain naît de l'instinct
filial. N. Abraham écrit plus loin (E.N.,p. 359) : " Tandis
que chez l'enfant cet instinct s'oriente directement vers son objet
complémentaire ; chez la mère, le même instinct agit
par empathie ou projection identificatoire. Le prétendu instinct
maternel n'est rien d'autre que l'aptitude de la mère à projeter
dans l'enfant son propre instinct filial et à l'y vivre comme par
procuration". Ce n'est pas les enfants qui sont la mort des parents, selon
le fantasme de Hegel, mais les parents qui sont créés en tant que
tels par l'enfant. L'Enfant apparaît bien comme l'origine de la
genèse et le concept d'unité duelle comme le concept premier de
la psychanalyse.
10) La femme et l'homme qui s'unissent durablement pour fonder
une nouvelle famille le font sur la base d'un attrait sexuel mutuel, mais aussi
inconsciemment pour associer les traits complémentaires de leur
névrose, éventuellement pour qu'un trauma singulier dont l'un est
porteur trouve chez l'autre l'abri où il serait caché sans
être oublié et, parfois, pour que les Fantômes dont tous
deux sont porteurs équilibrent leurs effets. Le problème est que
ce qui réussit assez bien aux parents de sorte qu'ils apparaissent
constituer un couple suffisamment équilibré en première
investigation, n’empêche pas traumas et fantômes de faire
retour dans la construction de la personnalité de leurs enfants. C'est
un point important, car si tout le monde comprend bien qu'un couple alcoolique,
un père incestueux ou une mère folle aient des enfants à
problème, on le comprend moins s'agissant d'une famille bien
organisée où les enfants ont été l'objet de tous
les soins de la part des parents. C'est qu'avec leur affection, ces derniers
transmettent aussi, à leur corps défendant, leurs
problèmes psychiques personnels irrésolus, mais aussi ceux des
grands-parents et des ancêtres. Paradoxalement, des enfants de familles
gravement et manifestement perturbées arrivent à grandir dans la
conscience de leurs expériences tragiques tandis que des enfants de
familles en apparence ’’normale’’ sont troublés
par les messages inconscients qui leur viennent d'éléments
indicibles ou innommables du psychisme de leurs parents. Ainsi, il est à
la fois vrai que des familles d'anorexiques peuvent apparaître plutôt
’’normales’’ comme Kestemberg et Decobert l'avaient
écrit, mais il est possible dans certains cas qu'une étude plus approfondie qui
tiennent compte de l'ensemble de la vie des parents et des grands-parents
puisse découvrir, à titre d'exemple, un enfant mort dont l'une ou
l'autre génération n'a pu faire le deuil, de sorte que
l'adolescente sur le point de se séparer de ses parents doit se
sacrifier en se présentant comme une vestale morte-vivante, de
manière à rendre aux parents l'autre enfant morte avec l'espoir
de recevoir d'eux la part d'amour que seule la mort semblait mériter.
© Claude Nachin