L’axe père - fille, le mystère du corps
Carole Labédan
Qu'est-ce
qu'un père, qu'est-ce qu'une fille ? Un père est un homme qui
participe charnellement à la filiation de l'autre qu'est son enfant, qui
ne le porte pas dans son corps comme la mère, et n'a à ce titre
d'intimité corporelle avec lui que dans un échange ou un don
volontaires.
Une fille,
c'est l'enfant d'un homme et d'une femme qui a été portée
pendant sa gestation par sa mère, et qui retrouve son géniteur
à sa naissance, après n'avoir eu de lui qu'une mémoire
(ses gènes) ou une perception distancée (sa voix, ses intentions,
sa présence filtrée par l’utérus et le placenta).
La position
de père par rapport à la fille est très spécifique,
car si les garçons comme les filles sont d'abord dans le corps maternel,
et à cet égard d'abord physiquement séparés
de leur géniteur, le garçon qui naît est d'emblée
dans une identification à cet homme dont il partage le caractère
sexué, qui le différencie de sa mère. Le fils est
porté par la mère, mais "autre" qu'elle ; la fille
n'est pas identifiée au père par son sexe.
Nous voyons
combien la géométrie familiale est caractérisée par
cette question de la proximité et de la distance. Il y a du corps
à corps et même une forme de confusion possible entre le corps
maternel et l'enfant, surtout pour l'axe mère / fille, dans lequel
il y a partage d'un espace physique et identification à l'autre de
même sexe. Dans l'axe mère / fils, le partage d'une
expérience corporelle intime pendant les neuf mois de gestation est
porteur d'une grande puissance d'imprégnation entre l'une et l'autre,
mais le fils est d'emblée un "différent " de la
mère.
Le
père est celui dont le corps est le plus lointain une fois que la
conception a eu lieu. C'est un homme qui laisse derrière lui une trace,
quelque chose de lui qui va rencontrer à travers sa semence celle de la
mère, et permettre de soutenir le désir de prendre corps, alors
même qu'il ne supporte pas les efforts de la grossesse dans son propre
espace corporel. Il ne peut y participer que dans l’intention qui le lie
à la femme, et à la mesure de cette intention. Certains
pères d’ailleurs développent dans leur propre corps
des « événements » comme des accidents
bénins, des prises de poids, qui les associent à cette gestation.
Quand
l'enfant arrive et que c'est une fille, tout se passe comme si la distance la
plus extrême entre les deux pôles de la parenté était
interrogée : l'homme qui est là se souvient-il d'avoir
conçu cette enfant, reconnaît-il en elle quelque chose de
lui-même, a-t-il le sentiment d'avoir accompagné cette filiation,
lui est-elle une étrangère, voire une ennemie, est-il à
même d'accueillir cette autre deux fois plus autre encore qu'un fils ?
La fille met
le père devant la question de voir et de donner place au corps de l'autre,
dans sa différenciation de génération et de sexe, et
à ce titre cet axe de parenté est le plus crucial dans la
question de l'amour parent / enfant : c’est celui qui demande la
plus grande faculté de transcendance. Aimer l'autre dans sa
différence plutôt que le soumettre ou le détruire, c'est
l'enjeu de la paternité entre père et fille (entre père et
fils aussi bien sûr, mais avec la spécificité d’une
identification sexuelle possible à l’autre). C'est en cela que
l'inceste père / fille, lorsqu’il a lieu, est bien plus qu'un
passage à l'acte libidineux. L’inceste, comme l’ont
illustré nombre d’auteurs (Niki de Saint Phalle, Anaïs Nin
entre autres) met en œuvre la destruction non pas du corps mais du rapport
à soi-même, atteignant l’image du corps, la relation
qu’on établit avec lui. Infiniment plus insidieux que la trace
physique de la douleur, c’est une tumeur psychique, celle d’une
malédiction cruelle. Inversement, un père qui se tient face
à son enfant, c’est quelqu’un qui donne du sens à sa
présence au-delà de sa fonction de géniteur.
Lorsque je
parle de la position de la fille, ce que je nomme « la
fille » est une position intérieure partagée par tous
les humains, et pour les garçons aussi bien que pour les filles. Je veux
dire par là que ce qui distingue la position féminine dans la
filiation, c'est la capacité à recevoir, à écouter,
à se souvenir, tout ce mouvement tourné en priorité vers
l'intérieur, c'est le corps sensible. Lorsqu'un garçon est
abusé par un père ou un oncle, c'est ce féminin en lui qui
est visé. Le masculin qui est élan, mouvement vers
l'extérieur, assaut, parole, est inhibé par l'abus,
détourné de son expression noble, mais c'est déjà
un effet de ce que le sensible a vécu.
Cette
distinction est importante car de nombreuses personnes victimes d'abus et de
violences sous une forme ou une autre sont encouragées à
faire face, s'en sortir, se prendre en main, voire
à « oublier ».... Même lorsque ces
injonctions sont émises avec « bonne
volonté », elles se heurtent la plupart du temps à une
réalité : nul ne peut objectivement devenir réellement
dynamique dans son désir sans repasser par l'empreinte de sa soumission
à l'agression, quelle qu'elle soit. Le corps sensible n'est pas un corps
armé, mais une antenne de l'âme, un lieu intérieur
où chacun peut recontacter son désir de venir au monde. Ce
désir est semblable à une flamme parfois hésitante,
incertaine, ou puissante, et brûlant haut. Dans le film Festen, ce
sont deux jumeaux, un garçon et une fille, qui sont abusés par un
père incestueux. C’est la fille qui se suicide, et c'est cette
mort qui décide le frère, malgré sa grande peur, à
tenter courageusement de lever le voile sur cette famille et son horreur
banale.
Cette
histoire illustre bien la pertinence de ce que j'avance pour l'avoir souvent
observé : « la fille », en chacun de nous,
est cette disposition sensible, exposée, celle qui dans le rapport de
force perd toujours, comme le corps qui est une création si fragile
qu'un rien peut le détruire ou le tuer. Il est nécessaire
d’allier ce côté féminin à la force
d'expression et de lutte éventuelle du masculin pour ne pas être
ou devenir des victimes, des agneaux soumis au couteau du boucher. Le corps
sensible n'a rien d'autre que sa mémoire, sa patience et sa
constance pour faire face. Tous ceux qui ont enduré en attendant
la fin d'une situation où un autre les acculait, démunis, savent
combien l'humilité est nécessaire pour accepter de ne pas
reprendre le dessus dans le rapport de force, et même de devoir renoncer
à le souhaiter, sous peine de devenir comme celui qui tente de nous
détruire.
La
sensibilité de notre corps est sa vulnérabilité. Ce
miracle d'ingéniosité qu'est le vivant en nous peut
disparaître en une seconde ou quelques minutes si nous sommes en butte
à un agresseur.
Alors
qu'en est- il du corps de l'agresseur ?
Tout se
passe comme si l'agresseur n'avait pas de perception sensible de son propre
corps. Il est anesthésié, ou bien son corps est un outil,
voire une arme, ces trois termes renvoyant finalement à une forme
d'équivalence. Autant la victime souffre de sa
vulnérabilité comme si seule cette perception d'elle-même
lui était accessible, autant l'agresseur semble se caler dans une
position mécanique qui est une caricature de ce que l'énergie
masculine et active peut évoquer. J'évoquais plus haut que
j'avais appris combien le fantôme faisait le lit du vampire, et je
confirme que la victime et le bourreau sont les deux pôles d'un couple
maudit, dont chacun porte sa part, sans qu'elles soient équivalentes
bien sûr, mais emboîtées l'une dans l'autre dans une
effroyable symbiose.
La fille
c'est donc l'expression du féminin du père, comme la femme est la
part non manifestée dans le corps de l'homme. C'est souvent dans cet axe
père /fille (ou père /fils, si on écoute le féminin
du fils, souvent via son vécu corporel) que va pouvoir se
révéler le vampirisme dans son aspect le plus clairement toxique.
Dans les rêves, les souvenirs de rencontre sensible entre les enfants
(des deux sexes) et leur père, reviennent de façon très
récurrente des images descriptives d'absence, ou de fonctionnement
mécanique (jouets, machines en tous genres), ou de scènes
où la nourriture figure une représentation
désacralisée du corps. Autrement dit, pour rendre perceptible par
l'imaginaire le manque de chair dans la relation paternelle, il faut recourir
à des transactions fonctionnelles, matérielles, sans affects ni
sensations. C'est une précision très intéressante sur la
nature de l'énergie vampirique : la prédation ne peut
s'établir que parce que l'agresseur est dans un défaut de corps,
une absence d'incarnation ( il refuse le travail de devenir présent
à lui-même), et qu'il tente de suppléer à ce manque
par la voie la plus rapide et la moins douloureuse, en se servant du corps
d'autrui pour en jouir sous une forme ou une autre (cannibalisme psychique,
abus sexuel, rapport de force). Un homme digne du nom d'humain doit rencontrer
sa part de chair, l'autre côté de ce qui le fonde, son
féminin intérieur, sous peine de devenir un prédateur, qui
fait l'économie de son travail d'humanisation, en déguisant
souvent cet abus sous une démesure de manifestations du pouvoir
masculin, force, titres, argent, tous supports communs aux
sociétés fondées sur l'extériorité et le
paraître.
Nombreuses
sont les personnes qui entament une démarche et interrogent leur
vécu avec l'image d'un père puissant, doté de nombreux
outils (physiques, économiques, professionnels, pour la plupart ), un
père qui semble dans un premier temps offrir les garanties que la
famille attendait d'eux ; c'est en regardant de plus près et en
auscultant les traces laissées par les échanges avec ces
pères que se lève peu à peu une perception bien
différente : derrière cette façade qui va parfois
jusqu'à l'arrogance, il y a un néant. Le contact avec ce néant
est si redoutable que l'enfant refoule sa perception, d'une part parce qu'elle
est en contradiction avec ce que le monde extérieur semble voir et
approuver (le référentiel de la réussite et du prestige),
d'autre part parce qu'il est troublé dans son évaluation de ce
qui est juste par le lien de chair qui le lie à cet homme. Tous ceux qui
ont lu et entendu des témoignages de personnes abusées dans leur
enfance ont reconnu dans leur parole cette confusion, ce désespoir qui fait
que l'enfant pleure en demandant au père de "l'aimer moins"
quand il la viole, mais aussi ce désespoir tout aussi poignant qui fut
celui de Niki de Saint Phalle quand le psychiatre qu'elle consultait à
20 ans refusa de croire ce qu'il lisait dans la lettre de son père -
lettre où il lui demandait pardon d'avoir voulu faire d'elle, à
douze ans, sa maîtresse.
La
société est non seulement complice de l'abus, mais elle le
propose comme modèle, car ne pas souffrir, cultiver l'anesthésie,
rechercher la jouissance, considérer le corps comme une machine et ses
fonctions comme des outils, c'est d'emblée être du
côté « privilégié » dans le
fantasme collectif.
Aucun
humain, aucun groupe, aucune société n'évolue au
détriment de la reconnaissance de sa propre chair sensible, de sa
réceptivité, de sa faculté d'écoute et
d'interprétation. Il est nécessaire d’apprendre ou de
reconnaître combien nous faisons le jeu du vampirisme sous toutes ses
formes lorsque nous nous absentons de nous-mêmes, lorsque nous
préférons la jouissance, le confort ou la tranquillité, au
chemin de la conscience incarnée dans l'extraordinaire lieu
d'évolution qu'est notre corps.
L'axe de la
relation père /fille n'est pas à l'extérieur mais à
l'intérieur de nous-mêmes. Pour en donner une image nous pouvons
dire qu'il est la relation de l'esprit à la chair, et que plus cette
relation est faussée ou pervertie, plus c'est le mental, la forme
mécanique, dépouillée de sens de l'esprit, qui
prétend soumettre et dominer le corps. Ce mental est comme la voix du
pouvoir en nous, qui n'a cure de la sensation que pour qu'elle le flatte ou le
serve, et qui réfute tout autre dès qu'il contrecarre sa
volonté ou son caprice, à l’image du despote et de son
esclave.
Accepter
de ressentir, y compris ce qui nous dérange, nous fait souffrir, non par
soumission mais pour en tirer un enseignement et avancer dans notre chemin,
élaborer un tissage plus serré de ce qui relie les
différents plans de notre vie et de notre être, c'est en effet une
démarche exigeante. Cela demande de reconsidérer ce que nous
avons oublié ou refoulé de notre sentiment intime de
responsabilité à l'égard de nous-mêmes et de notre
projet d'humain. Si le corps habité et la présence sensible
à soi ne sont pas négociables, si notre cohérence ne peut
s'établir dans la recherche de jouissance qui cautionne la
prédation, il est nécessaire de reprendre contact avec ces deux
pôles de l'extrême, ce que le père et la fille
représentent en nous. La chair vulnérable et l'esprit qui la
domine doivent dialoguer, trouver une relation de parité, non pas sur le
mode d'une équivalence, car le corps restera comme une coque vide quand
la graine a germé, mais sur le mode d'une alliance, car chacun a besoin
de la rencontre consciente avec l'autre pour que l'évolution ait lieu. Sans
esprit, le corps n'est qu'une masse confuse de mémoires sans gouvernail.
Sans la présence au corps, l'esprit chute dans l'abstraction mentale, la
revendication de la distance sans le lien, porte ouverte sur la coupure
intérieure et la légitimisation de toutes les horreurs.
Cette
dissociation qui œuvre à tant de niveaux de notre vie, que nous en
soyons conscients ou pas, constitue notre plus redoutable adversaire.
Substituant au projet de s’incarner celui de jouir à moindre
coût, la dissociation peut a minima n’être que la tentative
de ne pas souffrir, sans que l’intention de nuire soit évidente,
pourtant elle amène aussi un retrait du vivant, une disponibilité
passive qui laisse entrer tous les à peu-près, en
négligeant de cultiver la vigilance qui seule amène au
discernement.
Vivre
pleinement l’éveil de la conscience dans un corps demande
d’assumer que ce ne sera pas confortable, que la soumission et la
prédation, bien qu’apportant leur lot de bénéfices
secondaires, ne seront pas des alliés. Comme le disait Louise Michel,
« le prix de la liberté est une vigilance
éternelle » !
Il
n’est pas pour autant nécessaire de se complaire dans le malheur,
qui ferait encore le jeu de la dualité, mais de reconnaître que
« aller bien », c’est d’abord aller ensemble
avec soi-même, âme et corps réunis dans une alliance, et que
cette alliance est tournée vers l’autre comme une invitation, et
déjà comme une réalité.
Lorsque ces
conditions, exigeantes mais indispensables, auront été
posées, la rencontre avec l'autre, sous quelque forme que ce soit,
changera de nature : le vampirisme ordinaire n'aura plus lieu d'être, car
le corps du prédateur et celui de la proie, révélant les
démons de l'anesthésie, de la consommation et de la coupure,
seront devenus trop humains, soit pour porter à autrui le coup dont
chacun sentirait l'écho en lui-même, soit pour laisser dans une
soumission passive se propager l’impact des coups.
© Arbre, juin 2010.